‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 191 sur 229 · CULTE ET RELIQUES. — ABBAYE DE SAMER · texte numérisé non relu

CULTE ET RELIQUES. — ABBAYE DE SAMER

La fête de saint Wulmer était célébrée avec la plus religieuse exactitude. Tous suspendaient, ce jour-là, leurs travaux et se rendaient en foule au sépulcre du saint fondateur, pour y déposer le tribut de leurs louanges et l'hommage de leurs prières. Ceux qui, par une coupable avarice, se livrèrent à des œuvres serviles, ressentirent plus d’une fois les justes effets de la colère de Dieu.

Cependant, les hommes du Nord, ces terribles pirates du moyen âge, s’abattaient sur notre pays. Saccageant les villes, pillant les monastères, ranconnant le pauvre peuple, ils ne laissaient rien debout sur leur passage. L'abbaye de Samer s’abima dans la tourmente ; le couvent de Wierre fut enseveli sous les cendres (884) ; les religieux de Samer, dispersés dans les bois, errants et fugitifs, périrent la plupart de faim et de fatigue.

Quelques années plus tard, ceux des Frères qui avaient échappé à tous ces désastres parvinrent à rétablir l’ancienne basilique. Le corps de saint Wulmer, qui avait été soustrait à la fureur de ces barbares, fut remis en possession de son ancien culte ; mais ce précieux dépôt ne resta pas longtemps à Samer. Le comte de Flandres, Arnoul le Vieux, suzerain du Boulonnais, craignant avec raison une seconde invasion des Normands, le fit transporter à Gand, avec toutes les saintes reliques qui reposaient dans les villes maritimes de son domaine (944).

L'abbaye fut longtemps à reprendre son antique splendeur. Le malheur des temps, la difficulté d'entretenir des relations suivies avec les autres communautés, firent qu’à la fin du xie siècle, l’état déplorable dans lequel elle était tombée inspira la plus grande compassion aux comles de Boulogne.

Eustache II, frère de Godefroy de Bouillon, comprenant l'impuissance où il était de réformer le monastère de Samer, résolut de le mettre sous la direction et la dépendance de saint Hugues, abbé de Cluny. Sous l'influence d’une telle réforme, la religion ne tarda pas à refleurir dans ces lieux, illustrés par les vertus héroïques de saint Wulmer.

Les biens que les comtes de Boulogne donnèrent à l’abbaye de Samer, furent immenses ; et le Saint-Siège, voulant aussi favoriser la pieuse congrégation, accorda à son abbé la préséance sur tous les autres abbés de la Morinie, dans les synodes diocésains. Etienne, comte de Boulogne, roi d'Angleterre, lui accorda les plus grandes franchises et ajouta à ses possessions un grand nombre de villages, situés sur ses terres de France et même d'Angleterre.

Malgré toutes les adversités au milieu desquelles elle eut à passer durant les siècles qui suivirent, l’abbaye de Samer se conserva florissante et pure jusqu’à l'apparition de la réforme. C’est -alors que Pierre Disque, dernier abbé régulier de Saint-Wulmer aux Bois, céda en commende son abbaye à son frère, François, chancelier du roi, protonotaire apostolique et archidiacre de Chartres (1539).

Pendant le cours du xvie siècle, outre la perte de leur liberté, les religieux de Saint-Wulmer eurent encore à déplorer un malheur irréparable. Les reliques de leur saint fondateur, restées à Gand, depuis 944, et quelques parties de ces ossements sacrés, que gardaient à Boulogne les chanoines réguliers de Saint-Auguslin, furent livrées aux flammes et indignement profanées par les Calvinistes.

Cependant l’abbaye, dévorée par la commende, s’affaissait peu à peu sur elle-même. En vain, Mgr François de Perrochel, évèque de Boulogne, y introduisit-il la réforme de Saint-Maur, en 1658, le nombre des religieux continua de décroitre, el l'on n’en complait plus que sept à la fin du xvire siècle.

Les ordres monastiques, dépouillés de tous leurs moyens d'action, déconsidérés dans l'esprit des peuples, n’aitendaient plus que le châtiment réservé aux serviteurs inuliles. La révolution fran-

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çaise vint consommer les iniquités de la commende, en confisquant l'abbaye de Samer, ses revenus et ses dépendances. Depuis lors, l’église et les lieux claustraux ont été transformés en habitations particulières ; les ossements des abhés de Saint-Wulmer ont été jetés aux vents ; la riche bibliothèque fut dispersée, livrée-au pillage.

Extrait du Zégendaire de Morinie.

SAINT ANSÉGISE,

ADBÉ ET RÉFORMATEUR DE PLUSIEURS ABBAYES DE FRANCE 833. — Pape : Grégoire IV. — Roi de France : Louis Ier, Ze Débonnaire.

Ami de Charlemagne et de Louis le Débonnairæ honoré par eux dans tout le cours de sa vie, littérateur distingué pour son temps, restaurateur de la discipline régulière dans plusieurs abbayes qu'il dote de biens considérables, saint Anségise est un des hommes les plus justement célèbres du 1xe siècle. .

Dom Piolin, Zloge du Saint.

La famille de saint Anségise était d’origine franque, et, suivant quelques-uns, issue de sang royal. Son père s'appelait Anastase, et sa mère Himilrade. On ne connaît ni l’année de sa naissance, ni le lieu de son origine; on présume cependant qu'il naquit vers l’an 770. Le moine qui nous a donné quelques détails sur sa vie ne les commence qu’au moment où il entra dans un monastère pour y faire son éducation, suivant l'usage des jeunes seigneurs de cette époque.

On fit choix pour lui du monastère de Fontenelle !, dont l’abbé actuel, saint Girowald, était son parent. Il s’y fit bientôt remarquer par ses heureuses qualités, par ses vertus et son application à l'étude. « Deux choses », dit son historien, « le distinguaient particulièrement : l’art de bien vivre et l’art de bien enseigner ». Après avoir reçu la tonsure des mains de son parent, il fut conduit par lui au palais etremis aux mains de Charlemagne. Ce grand prince, si habile appréciateur du mérite, ne tarda pas à reconnaître le parti qu’il pourrait tirer de son jeunc courtisan. Il le chargea tout d’abord de la direction de deux monastères : celui de Saint-Sixte, près de Reims, et celui de Saint-Mummius, vulgairement Saint-Mange, ou Saint- Memmie, au diocèse de Châlons. Sans doute, Anségise s’acquitta de cette commission à la satisfaction du prince; car, en 807, Charlemagne le nomma, à titre de bénéfice, abbé de Saint-Germer, primitivement Flaviacum, dans le Beauvaisis. Ce monastère avait beaucoup souffert, et était, pour ainsi dire, en ruines. Anségise s’attacha à le rétablir en son entier, en fit reconstruire tous les édifices, et lui procura des revenus considérables. L'histoire fait remarquer qu’il était habile en agriculture, et que ce fut à cet art qu’il demanda non-seulement de quoi entretenir le monastère, mais encore le moyen de subvenir aux besoins des pauvres de la contrée. Son active sollicitude s’étendait à tout; son zèle même ne se bornait point à l’enceinte de

1, Saint-Wandrilie, dans ie pays de Vaux.

Saint-Germer : il prenait en main la cause des églises, celle des veuves et des orphelins; il nourrissait les clercs pauvres, il accueillait les pèlerins; en un mot, sa charité ne négligeait aucune occasion de s’exercer. Et, comme si ses occupations multipliées n’eussent encore point suffi à alimenter son zèle, Charlemagne le nomma intendant des édifices royaux, sous la direction de l’abbé Heinhard. Anségise remplit ce nouvel emploi avec la diligence et l’habileté qu’il portait en toutes choses. Honoré par le prince de plusieurs ambassades, il s’en acquitta avec non moins de succès.

L'abbaye de Luxeuil n’avait pu échapper à l’injure du temps. Au rapport d’Adson, elle était bien dégénérée desa ferveur primitive. Les troubles politiques qui suivirent la mort de Charlemagne réagirent sur les monastères, et y favorisèrent l’affaiblissement de la discipline. Néanmoins, Louis le Débonnaire s'était souvenu de l’éclat qu'avait jeté sur les siècles précé-

dents l’œuvre de saint Colomban, et avait résolu de la relever, s’il était possible, de son état de décadence. Pour cela, ilne crut pouvoir mieux faire que de lui donner pour chef le sage et pieux Anségise. Dadin ou Dadem venait de mourir ; Anségise fut nommé à sa place, à titre de bénéfice (817), et mit immédiatement ses soins à rétablir l’ancienne discipline. On ne peut douter qu’il n’y parvint : car, six ans après (823), ayant été nommé abbé de Fontenelle par le même prince et dans le même but, il estima que le meilleur moyen d’y restaurer la ferveur monastique était d’y conduire des moines de Luxeuil, dont les pieux exemples feraient plus d’effet que tous les préceptes et toutes les exhortations. Ce plan lui réussit. Le relâchement était grand, en effet, dans cette célèbre abbaye : outre que le nombre des religieux avait singulièrement diminué, à peine la règle de Saint-Benoît y était-elle encore reconnaissable. On y vivait, plutôt comme des chanoines que comme des moines. Saint Benoît d’Aniane avait déjà commencé cette réforme; mais il ne fut donné qu’à Anségise de l’accomplir. A l’aspect de leurs frères de Luxeuil, les moines de Fontenelle se piquèrent d’une noble émulation : et bientôt ce fut comme un combat de vertus, qui profita singulièrement aux uns et aux autres.

Du reste, Anségise était lui-même le premier modèle de ceux qu'il dirigeait; « et il n’y a pas lieu de s'étonner », dit son historien, « que des soldats du Christ aient marché noblement dans la voie royale de la croix, quand leur porte-étendard les y précédait si courageusement ». Chez lui, l'exemple venait à l’appui de la leçon; il prêchait par l’action ce qu'il avait d’abord enseigné par la doctrine. Il n’accordait rien aux sympathies personnelles; mais il cherchait en tout la vérité, et tenait pour tous la balance égale. Dans ses discours, il cherchait à instruire, et non à plaire; sa parole n’était jamais vide. Il possédait un talent particulier pour consoler les affligés; en un mot, tout en lui tendait à l’édification et à l’instruction du prochain. Son détachement des biens de la terre était complet; car, quoique, selon l’usage du temps, il lui fût permis de posséder, ou au moins d’administrer, des biens temporels et d’en jouir, son cœur cependant y tenait si peu qu’on pouvait le dire pauvre au milieu de la plus grande fortune. Les monastères et les indigents étaient les objets de ses largesses; il ne se regardait point comme le maître, mais seulement comme l’économe des biens considérables qu’il avait reçus de sa famille. En versant ainsi ses dons dans le sein des pauvres (et la plupart des monastères méritaient ce titre), il songeait à amasser pour lui-même des trésors inaccessibles à la rouille et aux vers. Sa foi vive, sa prudence, sa douceur, sa charité, son zèle, sa parole éloquente, tout contribuait à l’élever dans l’estime de ses subordonnés et

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à lui donner cet ascendant auquel rien ne résiste. Il ne négligeait point pourtant la correction fraternelle; mais il savait garder le milieu entre cette molle indulgence qui pardonne tout, et ce zèle âcre et inquiet qui n’excuse rien. Tempérant, par la douceur, l’amertume des reproches, autant il se montrait bienveillant envers ceux qui les acceptaient et en profitaient, autant il devenait sévère envers les obstinés qui persévéraient dans leurs écarts.

Louis le Débonnaire sut, aussi bien que son père, apprécier les éminentes qualités d’Anségise, et en tirer parti. Il lemploya souvent comme ambassadeur, notamment dans un démêlé qu’il eut avec un certain Gautselme, frère de Bernard de Septimanie et fils du duc Guillaume, relativement aux limites de la France et de l'Espagne. On mentionne aussi une ambassade au pape Nicolas, dont notre Saint aurait été chargé par Charles le Chauve.

Mais ces occupations temporelles ne détournaient point Anségise du soin de ses enfants spirituels. Les dons considérables qu’il fit aux diverses abbayes dont il était chargé témoignent du tendre intérêt qu’il leur portait. Il donna en particulier à celle de Luxeuil la croix qui l’accompagnait dans ses voyages, laquelle était toute en or, d’un travail merveilleux, ornée de pierres précieuses, et dont le bâton était revêtu d'argent; un offertorium * en or, avec sa patène de même métal; trois calices d’argent doré, ornés de sculptures; un hanap ? en argent; une aiguière et un vase en argent : le tout artistement travaillé. Il enrichit de nombreuses images en argent l’autel de la sainte Vierge. Il donna encore à l’église du monastère un très-bel ornement couleur de rose; cinq chasubles; douze vêtements ecclésiastiques en soie ou en lin d'Egypte, de diverses couleurs; trois dalmatiques; six autres vêtements ecclésiastiques, et huit tapis précieux. De plus, il releva les murs de l’église Saint-Pierre, qu’il fit orner de peintures, en répara la couverture, et rétablit en entier le portique qui la reliait à l’église Saint-Martin. Les dons qu’il fit à l’abbaye de Fontenelle furent plus nombreux encore. Il enrichit aussi de ses libéralités le monastère de Saint- Germer, auquel il légua des fonds suffisants pour l’entretien des moines; il lui donna également sa bibliothèque, composée des ouvrages des saints Pères Augustin, Ambroise, Jérôme, Hilaire, Grégoire, etc., et fort considérable pour l’époque.

L’an 833, Anségise fut attaqué de paralysie. Sentant que sa mort était proche, il fit appeler les gens de sa maison et ses amis les plus intimes, et leur fit part de ses dernières volontés. C’était encore de nouvelles largesses, dont il confia la distribution à Hildemann, évêque de Beauvais, à deux laïques, Bertening et Gerlon, et à un moine nommé Landon. Dans ce dernier partage des restes de son immense fortune, Anségise mentionne plus de soixante couvents, églises ou villes; mais, dans le nombre, sa chère abbaye de Luxeuil est encore privilégiée : car, tandis que les autres monas-

ères n’obtiennent généralement qu'une, deux, cinq, quinze, vingt livres au plus, Luxeuil en reçoit vingt-cinq, dont dix pour elle, et le reste pour ses filles Annegray, Fontaine et Cusance.

Anségise mourut le dimanche x des calendes du mois d’août (20 juil-

1. C'était ou un voile de soie destiné à recevoir les oblations des fidèles, ou un voile oblong qui enve= loppait le calice quand le diacre le présentait au prêtre, ou quelque meuble solide, appendice du calice, comme la patène, suivant l'interprétation de Ducange. /Glossar., hoc verbo ; — Bollandistes, Vita S. Anseg., 20 julii).

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