MOINE DE LUXEUIL ET TROISIÈME ABBÉ DE BOBBIO, EN ITALIE
640. — Papes : Séverin et Jean IV. — Roi d’Austrasie : Sigebert II. — Roi des Lombards : Rotharis,
Il ne faut jamais prendre exemple sur les méchants, même dans les choses du siècle; le mobile des vertus est toujours du côté des bons.
Saint Jérôme
Saint Bertulfe était issu d’une noble famille austrasienne, et parent de saint Arnould, évêque de Metz et trisaïeul de Charlemagne. Il avait eu le malheur de naître dans le paganisme ; mais, voyant son illustre parent et ami, saint Arnould, renoncer au monde et à une position brillante, pour embrasser le sacerdoce, il se sentit animé du désir de l’imiter. Il est probable que ce fut aux soins de ce prélat qu'il dut sa conversion. Depuis
1. Ce nom, suivant les pays et les époques, a encore été orthographié : Bertou, Berton, Berthou, Berthoud, Berchtold, Bertaud.
longtemps déjà Arnould songeait à abdiquer sa charge épiscopale, afin de chercher Dieu pius librement dans la solitude. Il était cependant encore évêque, quand Bertulfe alla le trouver. Son exemple, ses instructions, les austérités qu’il pratiquait sous l’habit épiscopal, achevèrent dans l’âme de son élève l’œuvre que la grâce avait commencée. Bertulfe n’hésita plus : le peu de temps qu’il avait passé chez le saint évêque de Metz avait suffi pour le détacher de tous les biens terrestres, et lui inspirer la résolution de renoncer à tout pour suivre Jésus-Christ. Cédant donc à ce saint élan de ferveur qui, à cette époque, transportait souvent les nouveaux convertis, sans transition , sans intermédiaire, jusqu’au sommet de la perfection, il abandonna son père, sa patrie, ses biens, l’espoir des honneurs et des dignités, pour s'attacher au Dieu qui se révélait à lui. Saint Arnould ve pouvant encore, en ce moment, quitter sa charge, Bertulfe ne l’attendit pas, et partit pour la solitude.
Son choix s'était fixé sur Luxeuil, où les enfants des nobles familles venaient à l’envi puiser la science et la vertu. Saint Eustaise en était alors abbé. I1 reçut à bras ouverts le nouveau disciple que la Providence lui envoyait, et lui donna, après les épreuves suffisantes, l’habit monastique. Bertulfe se montra bientôt digne de sa vocation. Ses qualités naturelles et ses vertus le rendirent cher à tous. Il fit de si grands et de si rapides progrès dans la perfection, qu’il prit un rang distingué parmi les membres de cette florissante école, la plus justement célèbre qu’il y eût alors dans les Gaules.
En effet, saint Attale étant venu de Bobbio à Luxeuil, et ayant demandé à saint Eustaise quelques-uns de ses moines, à charge de lui donner en retour quelques-uns des siens, l’abbé de Luxeuil ne crut pouvoir faire à son ami un meilleur présent qu’en lui cédant Bertulfe. Ces sortes d'échanges devenaient entre les communautés comme un lien d'amitié. Et il fallait tout l'amour que saint Eustaise portait à son ami Attale pour le décider à se défaire, en sa faveur, d’un religieux qui, depuis plusieurs années, était, au sein de son monastère, un modèle vivant de toutes les vertus. Bertulfe acquiesça par obéissance, et suivit l’abbé Attale à Bobbio, peu avant l’année 625. Le dessein de la Providence, dans cet événement, ne tarda pas à se manifester : car, Attale étant mort quelque temps après, Bertulfe fut désigné tout d’une voix pour lui succéder.
Il sut se montrer à la hauteur de sa dignité. Fidèle imitateur de son maître Eustaise, il ne négligea rien pour maintenir la bonne discipline, et soutenir l’œuvre de ses deux illustres prédécesseurs, Colomban et Attale. Il eut même à défendre au dehors les droits du monastère, et voici à quelle occasion. L’évêque de Tortone, Provus !, prétendait avoir juridiction sur l’abbaye de Bobbio, et employait tous les moyens pour faire valoir ses droits. I1 chercha d’abord à gagner par des présents les évêques voisins et les seigneurs de la cour d’Ariowald, roi des Lombards. Il recourut ensuite au prince lui-même. Mais celui-ci répondit sagement que c'était à lautorité ecclésiastique, et non à l’autorité royale, de décider si les monastères placés à une grande distance des villes étaient ou non dépendants des évêques. Un des seigneurs fit savoir en secret à Bertulfe ce qui se tramait contre lui. Le saint députe à son tour des envoyés pour demander justice au roi. Ariowald, quoique à demi barbare et entaché d’arianisme, déclare de nouveau que c’est à un concile, et non à lui, de connaître de
1. Pinus, Penus ou Proculus, selon d'autres. /Z{alia sacra, t. 1v.)