FRET EN
lut. Ses trois fils et un grand nombre de princes et de seigneurs se croisèrent avec lui, outre Richard, roi d'Angleterre, qui voulut l'accompagner, et assembla pour cela de fort belles troupes. Son conseï! n’était pas d'avis de ce voyage ; mais l’amour de Dieu et le zèle de la religion l’emportèrent dans son esprit sur toutes les raisons de la politique. Son premier dessein était d’aller droit en Syrie, où on le demandait avec tant d'instance ; maïs, parce que le roi de Tunis lui envoya promettre de se faire chrétien, s’il voulait descendre en Afrique ; que son frère, le roi de Sicile, souhaitait extrêmement que l’audace des Africains fût réprimée pour la conservation de ses côtes, et qu’enfin il y avait apparence que, le. soudan d'Egypte ne tirant plus de forces des mahométans d'Afrique, il serait plus facile de le subjuguer, il se résolut à faire voile pour Tunis. A son départ, il donna le gouvernement de l'Etat à Matthieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis, à Simon de Clermont, sieur de Nesle, et, à leur défaut, à Philippe, évêque d'Evreux, et à Jean, comte de Ponthieu. Il fit aussi son testament, daté de Paris, au mois de février 4269, qui contient plusieurs legs pieux aux églises et aux monastères, avec des assignations de pension aux nouveaux baptisés qu'il avait fait venir d'outre-mer. On le trouvera tout entier dans Du - Chêne, Ménart, Du Cange, qui ont rapporté ce qui concerne l’histoire de saint Louis.
Avant de s'éloigner du beau royaume de France, le pieux fils de Blanche de Castille alla faire un pèlerinage à Notre-Dame de Vauvert, et à d’autres lieux renommés alors pour leur sainteté ; ainsi le noble Fils de France voulait emporter du pays natal toute la confiance, toutes les espérances que l’on ne puise nulle part aussi abondamment qu’aux sources de la religion.
Le jour du départ étant venu, le roi manda près de luises trois fils, et quand ils furent entrés dans le pavillon royal, d’une voix émue il leur dit : « Vous voyez comment déjà vieux j’entreprends pour la seconde fois le voyage d'outre-mer ; comment je laisse votre mère avancée en âge, et mon royaume rempli de prospérités.
« Vous voyez comment, pour la cause du Christ, je n’épargne pas ma vieillesse, et comment j'ai résisté aux prières, à la désolation de tous ceux qui me sont chers et qui voulaient me retenir.
« Je sacrifie pour Dieu repos, richesses, honneurs, plaisirs ; et ce faisant, je ne remplis que mon devoir de roi chrétien... Je vous emmène avec moi, vous, mes chers fils, ainsi que votre sœur aînée ; j'aurais aussi pris avec nous, soldats de Jésus-Christ, mon quatrième fils, s’il avait été plus avancé en âge... »
Puis s'adressant à l’aîné de ses enfants, à Philippe, qui devait régner après lui, il ajouta : « J'ai voulu vous dire ces choses afin qu'après ma mort, et lorsque vous serez monté sur mon trône, vous n’épargniez rien pour le Christ et pour la défense de son Eglise. Fasse le ciel que jamais ni votre épouse, ni vos enfants, ni votre royaume, ne vous arrêtent dans la voie du salut ! J'ai voulu vous donner ce dernier exemple à vous et à vos frères, et j'espère que vous le suivrez, si les circonstances le demandent ».
Profondément émus de ce touchant discours, les trois fils de France tombèrent aux genoux de leur père, qui, étendant ses mains sur leurs jeunes têtes inclinées, les bénit tendrement au nom du Dieu pour lequel ils allaient tous combattre.
La flotte mit à la voile le 4 juillet 1270. Une grande tempête dispersa bientôt les vaisseaux et en mit plusieurs hors d'état de faire voile ; mais,
s'étant presque tous radoubés et rejoints, ils abordèrent tous à Tunis. Saint Louis croyait entrer dans le port sans nulle difficulté, après les promesses avantageuses du roi de cette ville ; mais il éprouva la vérité du vieux proverbe : « La foi punique ». Ce barbare, traître et infidèle, qui l’avait luimême appelé à son secours, s’opposa à sa descente ; il fallut le combattre sur mer et sur terre, pour avoir un lieu de sûreté. Dieu bénit ces commencements. On coula à fond une partie des vaisseaux ennemis, et on s’empara des autres. Il y avait, proche des ruines de l’ancienne Carthage, une île défendue par une forte tour, bâtie sur un rocher. Les Français l’assiégèrent, la prirent et y mirent une forte garnison. Le roi de Tunis leur fit, depuis, diverses attaques ; mais il fut toujours battu, surtout dans une sanglante rencontre, où il perdit dix mille des siens. Ainsi sa capitale fut sérieusement assiégée. Cependant, comme elle était forte et bien munie de gens de guerre, il était difficile de la prendre autrement que par la famine. Nos troupes, pour en venir à bout, firent de grands dégâts aux environs, et ruinèrent tous les endroits d’où on leur pouvait apporter des vivres. Ils lui causèrent, par ce moyen, beaucoup d’incommodités ; mais celles qu’elles-mêmes en reçurent, furent incomparablement plus grandes. La disette de vivres fut bientôt dans le camp, laquelle, jointe au mauvais air et aux chaleurs étouffantes du climat, y fit en même temps entrer la dyssenterie, les fièvres chaudes, et mit presque tous les soldats hors de combat. Saint Louis eût bien désiré livrer bataille aux Africains ; mais ils se contentaient de quelques légères escarmouches et se retiraient aussitôt dans des lieux avantageux, où il était impossible de les assiéger. Enfin, le mal croissant, les chefs et les princes ne s’en purent préserver. Le légat du Pape en fut emporté ; Philippe, fils aîné du roi, en eut des attaques, outre une fièvre quarte qui le tourmentait, et son frère, Jean Tristan, en ressentit la violence par une mort assez prompte. Le roi, leur père, sensiblement touché de ces maux, fut aussi lui-même atteint d’un flux de sang et d’une fièvre chaude et pestilentielle, qui firent incontinent désespérer de sa vie.
Cet accident, qui eût épouvanté tout autre prince, ne le troubla ni l’effraya nullement. Il adora la conduite de Dieu sur lui ; il le remercia de ces adversités, qu’il regardait comme des instruments de sa prédestination, et il s’'abandonna entre ses mains pour toutes les dispositions de sa Providence. Dans le plus fort de sa maladie, il répétait souvent cette prière : « Faites-nous la grâce, Seigneur, de mépriser tellement les prospérités de ce monde, que nous n’en redoutions point les adversités ». Il disait encore : « Soyez, Seigneur, le sanctificateur et le gardien de votre peuple ». Il reçut le Viatique avec une piété et une ferveur admirables, le cœur tout embrasé d'amour et les yeux baignés de larmes. Le prêtre lui demanda s’il ne croyait pas avec fermeté que celui qu’il lui présentait était Jésus-Christ, fils du Dieu vivant : « Je le crois aussi fermement », répondit-il, « que si je le voyais de mes propres yeux et en la même forme qu’ilavait lorsqu'il monta dans le ciel ». Après s’être ainsi munides Sacrements de l'Eglise, il fit venir les principaux officiers de son armée, leur témoigna sa joie de mourir dans le service de son divin Maître, de les voir tous pleins de zèle pour la défense et la propagation de la religion chrétienne, et les exhorta à se comporter en véritables serviteurs de Jésus-Christ : « Puisque vous êtes ses soldats », leur dit-il, « non-seulement par le Baptème, mais aussi par la croix que vous avez prise avec tant de générosité, ne vivez pas comme ses ennemis, ne lui faites point la guerre par l’impiété, l’avarice, la gourmandise et l’impudicité, pendant que vous soutenez son nom par la force de vos armes; ne
soyez pas mahométans par vos mœurs, tandis que vous faites une profession si authentique d’être chrétiens, en exposant votre vie pour son Eglise ». T1 parla ensuite à Philippe, son fils aîné, qui était l’héritier de sa couronne, et lui donna ces belles instructions, écrites de sa propre main :
« Je te recommande, avant toutes choses, mon cher fils, de t’appliquer de tout ton cœur à aimer Dieu ; car celui qui ne l’aime point ne peut être sauvé. Garde-toi de rien faire qui lui déplaise, de commettre aucun péché mortel, et souffre plutôt toutes sortes de peines et de misères que de tonrber dans ce malheur. Si Dieu t'envoie des adversités, reçois-les avec humilité et endure-les avec patience, étant persuadé que tu les as bien méritées et qu’elles te seront avantageuses. S'il te remplit de prospérités, n’en tire pas sujet d’orgueil, mais reconnais la main secourable de ton Bienfaiteur et lui en rends de très-humbles actions de grâces : car ce serait une grande ingratitude de se servir des dons de Dieu pour lui faire la guerre. Confesse-toi souvent, et choisis pour cela des confesseurs sages et expérimentés, qui aient de la lumière et de la vigueur, pour te porter au bien et pour te détourner du mal. Comporte-toi tellement envers eux et envers les personnes de probité qui t’approchent, qu’ils aient la liberté de te reprendre. Entends dévotement le service divin, sans causer ni regarder de côté et d’autre. Prie Dieu de cœur et de bouche avec grande ferveur, surtout à la messe et après la messe et après la consécration. Sois pieux et humain envers les pauvres et les affligés, et favorise-les selon ton pouvoir. Si quelque chose te pèse sur le cœur, découvre-le aussitôt à ton confesseur ou à quelque autre conseiller fidèle, qui te sache donner de bons conseils ». Il l’exhorte ensuite à ne point souffrir auprès de lui les impies et les libertins, mais à se procurer toujours la compagnie des gens de bien ; à entendre volontiers les sermons des prédicateurs les plus zélés, tant en public qu’en particulier ; à gagner les indulgences accordées par l'Eglise ; à bannir de sa cour les railleurs et les médisants ; à garder inviolablement l'équité en toutes choses, sans jamais décliner ni à droite ni à gauche ; à restituer fidèlement les biens qu’il saurait ne lui pas appartenir, et, s’il en doutait, à éclaircir promptement ce doute pour ne rien avoir qui fût à autrui; à conserver, autant qu'il pourrait, la paix et la charité entre ses sujets; à défendre et protéger les biens de l’Eglise ; à chérir et assister les religieux et les prédicateurs de l'Evangile ; à distribuer saintement les bénéfices, sans en donner plusieurs à un seul ; à apaiser les différends de ses voisins ; à exterminer les hérésies ; à bien régler la dépense de sa maison; enfin, à aimer tout ce qu’il saurait être droit et équitable, et à détester tout ce qu'il saurait être contraire aux règles de la piété et de la justice. Il termina cette admirable exhortation par ces mots : « Je te supplie aussi, mon cher fils, que, lorsque je serai décédé, tu me fasses assister par des messes, des oraisons et des aumônes par toute la France, et que tu me fasses part des bonnes actions que tu pratiqueras. Dans cette attente, je te donne toutes les bénédictions qu’un bon père peut donner à son fils, priant la sainte Trinité de te garder de tous les maux et de répandre sur toi la plénitude de ses grâces ».
Nous avons aussi d’autres instructions très-saintes et très-spirituelles qu’il donna à sa fille Isabelle, reine de Navarre ; on peut les voir dans les Notes sur Joinville, par Ménart. Il les avait écrites, aussi bien que les précédentes, lorsqu'il était en France ; mais il y a apparence qu’il les récita de bouche, au moins en partie, étant au lit de la mort. Enfin, il tomba en agonie, et, prononcant ces paroles du Roi-Prophète : «J’entrerai, Seigneur, en votre maison, et je bénirai votre nom » ; avec ces autres : « Mon Père,
je remets mon esprit entre vos mains », il rendit son âme à Dieu, le 25 août de l’an 1270, âgé de cinquante-six ans, et la quarante-quatrième année de son règne.
La mort du roi fit tomber les armes des mains à toute son armée, et elle enfla tellement le cœur des barbares, qu’ils se tinrent tous assurés de remporter une entière et parfaite victoire. Mais Philippe, son fils, digne héritier de sa valeur aussi bien que de sa couronne, ce qui lui a fait donner le surnom de Aardi, releva le courage des siens, et, étant fortifié par la nouvelle armée du roi de Sicile, son oncle, qui arriva le jour même de la mort de saint Louis, il livra deux batailles aux infidèles, où il les défit complétement. Ainsi le roi de Tunis fut contraint de lui demander la paix; Philippe la lui accorda, à condition de payer un tribut annuel à Charles, son oncle ; de le dédommager lui-même des frais de la guerre ; de laisser vivre les chrétiens en paix et dans le libre exercice de leur religion, aux lieux qu'ils habitaient en Afrique ; de souffrir que les Frères Prêcheurs, les Mineurs et les autres religieux y prêchassent partout la parole de Dieu; de ne point empêcher ceux qui se convertiraient de recevoir le Baptême et de fréquenter les églises ; enfin, de ne rien exiger des marchands chrétiens qui viendraient apporter des marchandises en Afrique. On attribua cet heureux succès aux prières que saint Louis offrait dans le ciel, pour son armée, au pied du trône de Dieu.
Saint Louis fut un roi selon le cœur de Dieu, par l'innocence de sa vie, par la pureté de son amour et par l’ardeur de son zèle; un roi selon le cœur de l'Eglise, par son respect pour ses ordonnances, par sa promptitude à la défendre contre ses ennemis et par son application continuelle à l’étendre et à l’amplifier; un roi selon le cœur du peuple, par sa compassion et sa libéralité envers les pauvres et les misérables, par le soin qu’il prenait de l’entretenir en paix, de le préserver de toutes sortes d’incommodités et de maux, et par celui qu'il avait de son instruction et de son salut. La bulle de sa canonisation fait mention d’un grand nombre de miracles qu’il a faits après sa mort; Car, par son intercession, les aveugles ont été éclairés, les sourds ont recouvré l’ouïe, les boiteux ont commencé à marcher droit, les paralytiques, dont quelques-uns étaient tellement courbés, qu'ils touchaient presque la terre de leur front, et d’autres malades ont été guéris.
On représente quelquefois saint Louis soutenant une petite église pour rappeler la Sainte-Chapelle de Paris; mais ce n’est pas la façon ordinaire de le représenter. — On le voit souvent représenté : 1° assis sur son trône, tenant un sceptre ; 2° tenant une discipline, comme associé au Tiers Ordre de Saint-François ; 3° tenant un sceptre et une main de justice, vêtu d’un manteau bleu à fleurs de lis, et la tête entourée d’un nimbe circulaire.
CULTE ET RELIQUES
Les reliques de sam: Louis furent apportées de Tunis en France par Philippe II, son fils, à l'exception des entrailles qui furent envoyées à l’abbaye de Montréal, en Sicile, à la demande de Charles, roi de ce pays et ‘rère du Saint, et déposées dans l’église qui est aujourd’hui cathédrale. Elles sont conservées dans une urne de marbre placée sous l'autel qui lui est dédié. L’archevêque de cette ville les a visitées et scellées de nouveau le 4er juillet 1843.
Le reste du corps fut déposé à l’abbaye de Saint-Denis. Dans tous les lieux où il passa, le peuple accourut en foule pour lui donner des marques de vénération. Le culte de saint Louis, déjà consacré par la voix du peuple, fut juridiquement examiné et approuvé par le pape Boniface VII. Le pape Paul V, à la demande de Louis XIII, dit le Juste, ordonna que sa fèle fût célébrée du rite double dans toute la France. Philippe le Bel fit donner une des côtes du saint roi à
SAINT ARËDE OU YRIEZ, ABBÉ. 217
l'église de Paris, et son chef à la sainte chapelle de la même ville. Le roi Jean, un de ses descendants et de ses successeurs, donna la mâchoire supérieure de ce saint monarque au monastère royal des Dominicains de Passy (1351).
La belle châsse qui renfermait ses reliques fut enlevée de Saint-Denis le 41 novembre 1793, et ses ossements dispersés et profanés. Sa mâchoire inférieure, conservée à Saint-Denis, mais dans un reliquaire séparé, fut sauvée, et se garde encore à Notre-Dame de Paris, ainsi que la côte donnée par Philippe le Bel, une de ses chemises et sa discipline. L'église de Lamontjoie, au diocèse d'Agen, possède de très-insignes reliques de saint Louis. L'église de Poissy possède un reste de la pierre baptismale où fut baptisé saint Louis : nous disons un reste, car la majeure partie a été grattée par les fidèles, pour se guérir de la fièvre ou s’en prémunir.
On voit aujourd’hui, sur le sol de Tunis, à l’endroit même où le saint monarque avait rendu sa belle âme à Dieu, un monument que les Français élevèrent, en 1830, à la mémoire de saint Louis.
Nous nous sommes servi, pour revoir et compléter ie Père Giry, de l'Æistoire de saint Louis, par le vicomte Walsch; de Godescard; et de Votes locales dues à l'obligeance de M. Fourneaux, curé de Poissy.
SAINT ARÈDE OÙ YRIEZ :, ABBÉ,