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Les petits bourgeois

Entre les deux parties de ce récit, un événement immense s'était accompli dans la vie de Phellion.

Il n'est personne qui n'ait ouï parler des malheurs de rOdéon, ce fatal théâtre qui, pendant des années, dévora tous ses directeurs. A tort ou à raison, le quartier dans lequel est située cette impossibilité dramatique reste convaincu qu'elle intéresse à un haut degré sa prospérité, et plus d'une fois le maire et les sommités de r&rrondisscment ont été vus, avec un courage qui les II. 1

honore, se livrant aux combinaisons les plus désespérées pour galvaniser le cadavre.

Toucher aux choses de théâtre est une des ambitions éternellement vivantes de la petite bourgeoisie. Toujours, donc, les sauveurs successifs de l'Odéon se sont trouvés magnifiquement récompensés quand on leur donnait un semblant de part dans l'administration de l'entreprise.

C'est dans une combinaison de cette espèce que Minard, en sa qualité de maire du onzième arrondissement, avait été appelé à la présidence du comité de lecture, avec la faculté de s'adjoindre pour assesseurs un certain nombre de notables du quartier Latin laissés à son choix.

On ne tardera pas à savoir au juste où en était la réalité des projets de la Peyrade sur la dot de Céleste. Disons, quant à présent, que ces projets, en approchant de leur maturité, avaient reçu un ébruitement inévitable, et, comme, en cet état, ils semblaient donner aussi bien l'exclusion à la candidature de Minard l'avocat qu'à celle de Félix le professeur, les préventions manifestées à une autre époque par Minard père contre le vieux Phellion s'étaient transformées en une disposition non équivoque à une entente cordiale; il n'y a rien qui relie et qui apprivoise comme le sentiment d'un échec éprouvé en commun.

Jugé sans le mauvais œil de la rivalité paternelle, Phellion devenait pour Minard un Romain de l'intégrité la plus incorruptible, et un homme dont les petits traits avaient été adoptés par l'Université, c'est-à-dire une intelligence saine et éprouvée.

Lors donc que pour le maire il avait été question de composer le personnel de la douane dramatique dont il devenait le chef, immédiatement il avait pensé à Phellion ; et, quant à ce grand citoyen, le jour où une place lui était offerte dans ce tribunal auguste, il lui avait semblé qu'une couronne d'or venait de se poser sur son front.

On comprend que ce n'était pas à la légère et sans être profondément recueilli, qu'un homme de la solennité de Phellion avait accepté la sainte et haute mission qui venait s'offrir à lui, 11 s'était dit qu'il allait exercer une magistrature, un sacerdoce.

— Juger des hommes, avait-il répondu à Minard, qui s'étonnait de sa longue hésitation ; c'est déjà une lâche effrayante; mais juger des intelligences, qui peut se croire à la hauteur d'un pareil mandat?

Cette fois encore, la famille, cet écueil de toutes les résolutions fortes, avait essayé d'entreprendre sur le domaine de sa conscience, et la considération des loges et entrées dont le futur membre du comité disposerait en faveur des siens avait excité dans son entourage une fermentation si ardente, que la liberté de sa détermination s'en était vue un moment inquiétée. Mais, heureusement, Brutus avait pu se décider dans le sens où le poussait une véritable émeute de toute la tribu phellionienne ; sur l'observation de Barniol, son gendre, et aussi d'après son inspiration personnelle, il s'était persuade que, par ses votes toujours acquis aux œuvres d'une moralité irréprochable, et par son dessein bien arrêté de barrer le chemin à toute pièce où la mère de famille ne

pourrait pas conduire sa fille, il était appelé à rendre aux mœurs et à l'ordre public les services les plus signalés.

Pliellion, pour nous servir de son expression, était donc devenu membre de l'areoparje présidé par Minard, et, toujours pour parler comme lui, il sortait d'exercer ces fonctions, aussi hucressantes que délicates, quand eut lieu la conversation que nous allons redire ; nécessaire à l'intelligence des événements ultérieurs de cette histoire, et de plus mettant dans tout son relief l'instinct envieux, qui est l'un des traits les plus saillants du caractère bourgeois, cette conversation avait indispensablement sa place indiquée ici.

La séance du comité avait été extrêmement orageuse.

A l'occasion d'une tragédie ayant pour titre la Mort d'Hercule, la nuance classique et la nuance romantique, que M. le maire avait eu soin de balancer dans la composition du comité, s'étaient vues sur le point de se prendre aux cheveux.

Par deux fois, Phellion avait demandé la parole, et l'on s'était étonné delà quantité de métaphores que peut contenir le discours d'un chef de bataillon de la garde nationale quand ses convictions littéraires sont mises en péril.

A la suite du vote, la victoire restée aux opinions dont Phellion avait été l'éloquent organe, en descendant avec xAlinard l'escalier du théâtre :

— Nous avons fait, dit-il, aujourd'hui de bonne besogne ! Cette Mo7H dlîercuk m"a tout à fait rappelé la Mort

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d'Heclor, de feu Luce de Lancival ; l'ouvrage que nous venons de recevoir est émaillé de vers subliuies.

— Oui, dit Minard, c'est versifié avec goût; il y a de fort belles sentences, et je mets, je vous l'avoue, cette liitérature quelque peu au-dessus des anagrammes d^ messire Colleviile.

— Oh ! dit Phellion, les anagrammes de Colleviile sont de simples jeux d'esprit qui n'ont rien de commun avec les sévères accents de Melpomène.

— Eh bien, moi, reprit Minard, je puis vous affirmer qu'il attaclie une extrême importance à ces bêtises, et, à propos de ses anagrammes, comme à propos de beaucoup d'autres choses, M. le musicien s'en fait beaucoup accroire. Du reste, depuis leur émigration dans le quartier de la Madeleine, m'est avis que non-seulement le sieur Colleville, mais sa femme, sa filie, les Thuillier et toute la coterie ont pris des airs d'importance assez difficiles à justifier.

— Que voulez-vous! dit Phellion, il faut avoir une tête bien forte pour supporter les étourdissantes fumées de l'opulence ; nos amis sont devenus très-riches par l'acquisition de cet immeuble qu'ils se sont décidés à aller habiter; on doit leur passer un premier moment d'ivresse; du reste, le dîner qu'ils nous donnèrent hier pour la plantation de la crémaillère était vraiment aussi bien ordonné que succulent.

— Moi aussi, dit Minard, je puis me flatter d'avoir eu chez moi quelques dîners assez remarquables auxquels des hommes très-haut placés dans le gouvernement ne dédaignaient pas d'assister; mais je ne me suis pas pour

e SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

cela enflé outre mesure, et tel on m'avait connu, tel je

^^'Itrtnonsieur le maire, vous êtes dès longtemps contumier de la belle existence que vous vous êtes faite "re haute capacité commerciale; au — ^^^^^^^^^ amis, passagers d'hier sur le riant vaisseau de la fortnne, n'y ont pas encore, comme on dit, le pied marm.

Et, afin de couper court à une conversation ou Phe lion trouvait que M. le maire devenait bien caustique, U eut Pair de lloir prendre congé de lui. Pour regagner leur domicile respectif, ils ne suivaient pas le même chemin 1 Vous traversez le Luxembourg? demanda Mmard ne se laissant pas fausser compagnie.

1 Je le traverse, mais je m'y arrête. Tai donné rendez-vous à madame Phellion à l'extrémité de la grande allée, où elle doit m'attendre avec les petits Barniol.

- Eh bien, dit Minard, j'aurai le plaisir de saluer madame Phellion, et en même temps je P/endrai un peu l'air, car on a beau entendre de belles choses, la tête se fatigue au métier que nous venons de faire.

Alinard avait bien senti que Phellion ne donnait pa volontiers la réplique à ses aperçus un peu aigres touchant le nouvel établissement des Thuillier. U n'essaya donc pas de reprendre avec lui ce sujet; mais, qiiand il eu madame Phellion pour interlocutrice, bien sur que ses mauvaisetés trouveraient plus d'écho :

-Eh bien, belle dame, dit-il, le dîner dhier, que

vous en semble? ,

- Il était fort beau, répondit madame Phelhon, et, des le potage à la bisque, je m'aperçus que quelque grand fai-

seur, comme Chevet, avait remplacé la cuisinière du cru. Mais cela manquait de gaieté; ce n'était pas la cordialité de nos petites réunions du quartier Latin. Et puis n'avezvous pas trouvé, comme moi, que ni madame ni mademoiselle Thuillier ne paraissaient être les maîtresses de la maison? Moi, j'avais fini par me croire chez madame..., comment dites-vous son nom? Je n'ai pas pu encore me le mettre dans la mémoire.

— Torna, comtesse de GodoUo, dit Phellion en intervenant. Le nom est pourtant des plus euphoniques.

— Euphonique tant que tu voudras, mon ami, mais, moi, ça ne me fait pas l'effet d'un nom.

— C'est un nom madgyar, ou, pour parler plus vulgairement, un nom hongrois. Notre nom à nous, si on voulait le chicaner, on pourrait dire qu'il a l'air d'un emprunt fait à la langue grecque.

— C'est possible, mais nous, nous avons l'avantage d'être connus, non-seulement dans notre quartier, mais dans tout le monde enseignant, où nous sommes parvenus à conquérir une position honorable, tandis que cette comtesse hongroise, qui fait la pluie et le beau temps dans la maison Thuillier, d'où cela sort-il ? Comment, surtout avec ses manières de grande dame, car on ne peut lui refuser cela, elle a l'air très-distingué, cette femme, a-t-elle été s'amouracher de Brigitte, qui, entre nous, a gardé le goût du terroir et sent sa fille de concierge à donner des nausées? Moi, vois-tu, je crois que cette amie si dévouée est une intrigante, elle flaire là de la fortune, et ménage pour plus tard une petite exploitation.

— Ah çà ! dit Minard, vous êtes donc encore à connaître

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le point de départ de la relation de madame la comtesse de Godollo avec les Tlmillier?

— C'est une de leurs locataires, qui occupe au-dessous d'eux Tentre-sol.

— Très-bien, mais il y a quelque chose de plus nuancé. Zélie, ma femme, tient ça de Joséphine, qui, dans le temps, aurait bien voulu entrer à notre service; la chose ne s'est pas arrangée parce que noire Françoise, qui, pour se marier, avait eu l'idée de nous quitter, a flni par changer d'avis. Sachez donc, belle dame, que c'est exclusivement à madame de Godollo que doit être attribuée l'émigration des Thuillier, dont elle se trouve avoir été la tapissière.

— Comment, la tapissière ! s'écria Phellion, cette femme si comme il faut, dont on dirait volontiers : Incessu patuit dea, ce qu'en français nous traduisons assez imparfaitement par l'expression : avoir un port de reine!

— Permettez, dit Minard, je ne prétends pas que directement madame la comtesse de Godollo entreprenne le commerce des meubles; mais, à l'époque où mademoiselle Thuillier, par les conseils de la Peyrade, se décida à gérer elle-même la maison de la Madeleine, ce petit monsieur, qui n'a pas sur son esprit absolument toute l'influence qu'il voudrait faire croire, ne parvint pas de même à la décider, sans coup férir, à aller occuper dans son immeuble le somptueux appartement où nous avons été reçus hier. Mademoiselle Brigitte objecta ses habitudes qu'il lui faudrait changer, ses relations qui ne la suivraient pas dans un quartier lointain...

— Il est certain, interrompit madame Phellion, que, pour se décider à dépenser une voiture tous les diman-

jhes, il faudrait avoir en perspective d'autres plaisirs que ceux qu'on rencontre dans ce salon... Quand on pense qu'excepté le jour de la sauterie pour l'élection au conseil général, jamais on n'a eu l'idée d'y ouvrir le piano!

— Au fait, repartit Minard, il nous eût été bien agréable de voir un talent comme le vôtre mis quelquefois en réquisition, mais ce ne sont pas là des idées qui puissent venir à l'esprit de cette bonne Brigitte. Elle eût vu là deux bougies de plus à allumer. Les pièces de cent sous, voilà sa musique, à elle. Aussi, quand la Peyrade et Thuillier insistaient pour qu'elle quittât l'appartement de la rue Saint-Dominique-d'Enfer, se montrait-elle surtout préoccupée des frais auxquels devait l'entraîner ce déménagement. Elle jugeait, avec raison, que sous des lambris dorés les vieux panats de son ancienne demeure auraient fait le plus singulier effet.

— Voilà comme tout s'enchaîne, s'écria Phellion, et comment, du sommet de la société, s'infiltrant dans les classes inférieures, le luxe, tôt ou tard, amène la ruine des empires.

— Vous trancher là, mon cher commandant, reprit Minard, une des que.'itions les plus ardues de l'économie politique; beaucoup de bons esprits pensent, au contraire, que le luxe est une chose très-demandée pour faire aller le commerce, qui est certainement la vie des États. Dans tous les cas, ce point de vue, qui n'est pas le vôtre, paraîtrait être celui de madame de GodoUo, car on la dit chez elle très-coquctlement meublée, et, pour entraîner mademoiselle Thuillier dans sa même voie d'élégance, voici ce

qu'elle lui proposa : « Une de mes amies, lui dit-elle, une

princesse russe pour laquelle un des premiers tapissiers de Paris vient de confectionner un ameublement superbe, a été subitement rappelée par le czar, un monsieur qui ne plaisante pas, La pauvre femme se voit donc dans la nécessité de faire argent de tout ce qu'elle possède, et, pour le quart à peine du prix que lui a coûté ce mobilier, je suis sûre qu'elle en ferait profiter la personne qui voudrait s'en arranger au comptant; tout est à peu près neuf, et il y a même nombre d'objets qui n'ont jamais servi. »

— Alors, s'écria madame Phellion, toute cette magnificence étalée hier au soir sous nos yeux est une magnificence économique et de rencontre?

— Gomme vous dites, madame, repartit Minard, et ce qui a décidé mademoiselle Brigitte à s'arranger de ce splendide hasard, ce n'est pas tant le désir de renouveler son ameublement que la pensée de faire une excellente affaire; dans cette fille-là, voyez-vous, il y a toujours un peu de madame la Ressource, de l'Avare.

— Je crois, monsieur le maire, que vous faites erreur, dit Phellion ; madame la Ressource est un personnage de Turcareî, pièce très-iinmorale de feu Le Sage.

— Pensez-vous? dit Minard. C'est possible; mais enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que, si l'avocat s'est poussé auprès de Brigitte en lui faisant acheter la maison, c'est par le maquignonnage de l'ameublement que l'étrangère a pris le pied que nous lui voyons : aussi, avez-vous remarqué la lutte qui semble se dessiner entre ces deux influences : la mobilière et l'immobilière?

— Mais oui, dit madame Phellion avec un épanouisse-

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rnent qui témoignait de tout l'intérêt que prenait pour elle la conversation, il m'a semblé que la grande dame se permettait de contredire M. l'avocat, et qu'elle mettait même à cette oontradiction une certaine aigreur.

— Oh ! c'est très-marqué, reprit Minard, et l'intrigant s'en aperçoit bien. Aussi m'a-t-il paru fort soucieux de cette hostilité! Les Thuillier, il en avait eu bon marché, car, de vous à moi, ils ne sont pas forts; mais il sent qu'il a trouvé un rude adversaire et cherche avec inquiétude un côté par où l'entamer.

— Ma foi, dit madame Phellion, c'est justice! Depuis quelque temps, ce monsieur, qui autrefois se faisait petit et humble, a pris dans la maison des airs de domination qui n'étaient pas lolérables : il tranchait tout haut du gendre, et, en somme, dans l'affaire de l'élection de Thuillier, il nous avait tous joués en nous faisant servir de marchepied à son ambition matrimoniale.

— Oui, mais, dit Minard, à l'heure qu'il est, je puis vous affirmer que notre homme est en baisse. D'abord, il ne trouvera pas tous les jours à faire acheter à bon ami, comme il l'appelle, des immeubles d'un million pour un morceau de pain.

— Ils ont donc eu cette maison à bien bon marché? demanda madame Phellion.

— Ils l'ont eue pour rien par suite d'une intrigue ignoble que me contait l'autre jour l'avoué Desroches, et qui pourrait même, si l'affaire était connue du conseil de l'ordre, beaucoup compromettre M. l'avocat. Ensuite, nous avons en perspective l'élection de la Chambre. L'appétit est venu en mangeant à notre bon Thuillier, mais il s'aperçoit

déjà que mons la Peyrade, quand il sera question de lui couper ce morceau, n'aura plus la même commodité pour faire de nous des dupes. C'est pour cela qu'on se retourne du côté de madame de Godollo, laquelle paraît avoir dans le monde politique des relations élevées. D'ailleurs, sans parler de cet intérêt, qui est encore lointain, de jour en jour la comtesse de Godollo se rend plus nécessaire à Brigitte : car, il faut bien le dire, sans le concours que lui prête la grande dame, au milieu de son salon doré, la pauvre fille aurait l'air d'un haillon dans la corbeille d'une jeune mariée.

— Oh ! monsieur le maire, vous êtes cruel ! dit madame Phellion en minaudant.

— Non, mais voyons, reprit Minard, la main sur la conscience : est-ce Brigitte, est-ce madame Thuillier qui seraient en état de tenir un salon? C'est la Hongroise qui a présidé à tout l'arrangement de l'appartement; c'est elle qui a procuré le domestique mâle dont vous avez remarqué la bonne tenue et l'intelligence ; c'est elle qui hier avait dressé le menu du dîner, enfin elle est la providence de la colonie, qui, sans son intervention, aurait apprêté à rire à tout le quartier. Et, chose d'ailleurs bien particulière, au lieu d'être, comme vous le pensiez d'abord, une parasite dans le genre du Provençal, cette étrangère, qui paraît elle-même avoir une jolie fortune, se montre non-seulement désintéressée, mais généreuse. Ainsi, les deux robes de Brigitte et de madame Thuillier, que vous avez toutes remarquées, mesdames, sont un cadeau qu'elle a voulu faire, et c'est parce qu'elle-même était venue présider à la toilette de nos deux amphitryonnes, que vous

avez été étonnées hier de ne pas les trouver fiigolées à leur façon accoutumée.

— Mais dans quel intérêt, dit madame Phellion, cette tutelle si maternelle et si dévouée?

— Ma chère amie, dit solennellement Phellion, les actions humaines n'ont pas toujours. Dieu merci! pour mobile l'égoïsme et la considération d'un vil intérêt. Il est encore des cœurs qui se plaisent à faire le bien pour lui-même. Cette femme a pu voir dans nos amis des gens près de se fourvoyer vers une sphère dont ils n'avaient pas bien mesuré la hauteur, et, ayant encouragé leurs premiers pas pour l'achat de ce mobilier, comme une nourrice s'attache à son nourrisson, elle aura pris plaisir plus tard à leur prodiguer le lait de ses renseignements et de ses conseils,

— Il a l'air de ne pas y toucher, le cher mari, dit Minard à madame Phellion, mais voyez comme il emporte la pièce !

— Moi, j'emporte la pièce ! dit Phellion ; ceci n'est ni dans mes intentions, ni dans mes habitudes-

— Il me semble pourtant qu'il est difficile de dire plus nettement que les Thuillier sont des grues, et que madame de Godollo s'est chargée de les élever à la brochette.

— Je n'accepte pa^ r)our nos amis, dit Phellion, cette qualification attentatoire à leur considération. J'ai voulu dire qu'ils manquaient peut-être d'expérience et que la noble dame mettait à leur service sa science du monde et des usages; mais je proteste contre toute interprétation allant au delà de ma pensée ainsi circonscrite.

— Convenez pourtant, mon cher commandant, que,

dans l'idée de donner Céleste à ce la Peyrade, il y a autre chose que du manque d'usage? Il y a à la fois de l'ineptie et de l'immoralité; car, enfin, le galant manège de l'avocat avec madame Colleville...

— Monsieur le maire , interrompit Phellion avec un redoublement de solennité, le législateur Selon n'avait pas voulu punir le parricide, qu'il tenait pour un crime impossible. Je crois qu'il en est de même du désordre auquel vous semblez faire allusion. Madame Colleville ayant des bontés pour M. de la Peyrade et pensant à lui donner sa fille : non, monsieur, non! cela passe mon imagination. Interpellée à ce sujet devant un tribunal, comme Marie-Antoinette, madame Colleville répondrait : « J'en appelle à toutes les mères ! »

— Cependant, mon ami, permets-moi de te dire que madame Colleville est furieusement légère et qu'elle a fait assez gentiment ses preuves.

— Brisons là, ma chère, dit Phellion. Aussi bien l'heure du dîner nous appelle, et je trouve que peu à peu nous laissons la conversation dériver vers les marais fangeux de la médisance,

— Vous êtes plein d'illusions, mon cher commandant, dit Minard en donnant la main à Phellion, mais ce sont des illusions respectables et je vous les envie. — Madame, j'ai bien l'honneur..,, ajouta le maire en saluant respectueusement madame Phellion.

Et chacun prit de son côté.

Les informations de M. le maire du onzième arrondissement ne manquaient pas d'exactitude. Dans le salon des Thuillier, depuis qu'ils avaient émigré au quartier de

la Madeleine, entre l'àpre Brigitte et la plaintive madame Thuillier se dessinait, en effet, la Ogure d'une femme pleine de séduction et de grâce qui communiquait à ce salon une physionomie de l'élégance la plus imprévue.

Il était bien vrai que, par l'entremise de cette femme, devenue sa locataire, Brigitte avait fait une spéculation mobilière non moins heureuse, mais beaucoup plus avouable que l'acquisition du fameux immeuble. Pour six mille francs, elle avait été mise en possession d'un ameublement à peine sorti des ateliers du tapissier et qui représentait une valeur d'au moins trente mille

francs.

Il était vrai cr''nrp qu'à la suite d'un service qui devait lui aller si profondément au cu^ui, la vieille ûlle avait pris pour la belle étrangère beaucoup de cette d'^-^'^'-eR^e respectueuse que la bourgeoisie, malgré son ombrageuse rivalité, marchande beaucoup moins qu'on ne se le figure aux titres nobiliaires et aux positions élevées de la hiérarchie sociale. Comme cette comtesse hongroise était une femme de grand tact et de l'éducation la plus distinguée, en prenant chez ses protégés la haute direction dont elle avait jugé convenable de s'emparer, elle s'était bien gardée de donner à son influence l'allure d'une pédagogie iracassière et impérieuse. Au contraire, caressant les prétentions de Brigitte à être une ménagère modèle, pour toutes les dépenses matérielles de sa propre maison, elle avait affecté de prendre les conseils de miss Thuillier, le petit nom d'amitié qu'elle se plaisait à lui donner; de telle sorte qu'en se réservant chez elle et chez ses voisins le département des dépendes somptuaires, elle avait bien

plutôt l'air de pratiquer une sorte d'enseignement mutuel que d'exercer un protectorat.

Aussi, même pour la Peyrade, l'illusion était impossible : devant le crédit de l'étrangère, le sien, évidemment, avait pâli, mais ce n'était pas à une simple latte d'influence que se bornait l'antagonisme de la comtesse. Franchement déclarée contre sa candidature à la main de Céleste, elle accordait à l'amour de Félix le professeur une protection non équivoque; et Minard, à qui n'avait pas échappé cette tendance, s'était bien donné de garde, au milieu des autres renseignements dont il s'était montré si prodigue, de communiquer cette dernière remarque à ceux qu'elle intéressait.

La Peyrad'^ -taiiu autant plus malheureux de se sentir -■ -* -.Ine par une hostilité dont la cause restait pour lui inexplicable, qu'il avait à se reprocher d'être pour quelque chose dans l'introduction de cette inquiétante adversaire au cœur de la place.

Sa première faute avait été de céder au stérile plaisir de déposséder Cérizet de sa principale location : si, sur ses avis et sur ses instances, Brigitte ne s'était pas mise à l'administration de l'immeuble, il y avait tout à parier qu'elle n'eiît pas fait la connaissance de Dîadame de Godollo.

Une autre imprudence avait été de pousser les Thuillier à quitter leur thébaïde du quartier Latin.

A cette époque, qui était la pleine fleur de son crédit, Théodose tenait sou mariage pour fait, et il avait uag hâte presque enfantine de s'élancer vers la sphère élégante qui désormais paraissait ouverte à son avenir. Il était donc

venu en aide aux incitations de la Hongroise, et il lui avait semblé qu'il envoyait ainsi les Thuillier en avant pour faire son lit dans le riche appartement qu'il devait un jour occuper avec eux. A cet arrangement il avait vu un autre avantage, celui de soustraire Céleste au contact presque journalier d'un rival qui ne laissait pas de lui paraître dangereux. Privé de la commodité du porte-àporte, Félix serait forcé d'espacer ses visites, et on aurait plus de facilité pour le ruiner dans le cœur où il n'était installé que sous la condition de donner les satisfactions religieuses auxquelles il se montrait si réfractaire.

Mais à toutes ces combinaisons du Provençal, s'était rencontré plus d'un inconvénient.

Élargir l'horizon des Thuillier, c'était pour la Peyrade courir la chance de créer une concurrence à cette admiration exclusive dont jusque-là il s'était vu l'objet. Dans l'espèce de milieu provincial où ils vivaient, faute de terme de comparaison, Brigitte et bon ami devaient le placer à une hauteur dont la juxtaposition d'autres supériorités et d'autres élégances ne pouvait manquer de le faire descendre. Ainsi, à part même les coups qui lui avaient été sourdement portés par madame de Godollo, l'idée de la colonisation ultrapontaine, au point de vue des Thuillier, était mauvaise, et, au point de vue des Colleville, elle ne valait pas mieux.

Ceux-ci avaient suivi leurs amis dans la maison de la Madeleine, où un entre-sol sur le derrière leur avait été concédé à un prix abordable pour leur budget. Mais Colleville trouvait que l'appartement manquait d'air et de jour, et, obligé quotidiennement de se rendre du boule-

vard de la Madeleine au faubourg Saint-Iacques, où il avait son bureau, il maugréait contre l'arrangement dont il était victime et trouvait par moments que la Peyrade tournait au tyran. D'autre part, sous le prétexte de se mettre à la hauteur du quartier qu'elle était venue habiter, madame Colleville s'était jetée dans une épouvantable orgie de chapeaux, de mantelets et de robes neuves, lesquels, nécessitant la présentation d'une foule de crédits extraordinaires, amenaient chaque jour dans le ménage des scènes plus ou moins orageuses. Quant à Céleste, elle avait sans doute moins d'occasions de voir le jeune Phellion, mais elle avait aussi moins de chances d'être entraînée avec lui à des controverses religieuses, et l'absence, qui n'est un danger que pour les attachements médiocres, la faisait penser plus tendrement et moins théologiquement à l'homme de ses rêves.

Tous ces faux calculs de Théodose n'étaient rien, au reste, au prix d'une autre cause d'amoindrissement qui pesait sur sa situation.

Dans un délai de huitaine et moyennant une avance de dix mille francs à laquelle Thuillier s'était résigné de très-bonne grâce, il avait dû voir la croix de la Légion d'honneur venant réaliser la pensée secrète de toute sa vie.

Or, près de deux mois s'étaient passés, et du glorieux hochet pas la moindre nouvelle; et l'ancien sous-chef, qui, sur l'asphalte du boulevard de la Madeleine, dont il était devenu l'un des habitués les plus assidus, aurait eu tant de bonheur à promener son ruban rouge, n'avait toujours que la fleur des champs pour émailler sa bou-

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tonniôre, privilège de tout le monde, dont il était beaucoup moins fier que notre Béranger.

La Peyrade avait bien parlé d'une résistance imprévue et inexplicable par laquelle avaient été paralysés toute la bienveillance et tous les efforts de la comtesse du Bruel ; mais Thuillier se payait mal de cette explication, et, dans ses jours de désappointement aigu, il ne tenait à rien que, comme Chicaneau, des Plaideurs, il ne s'écriât: « Ehl rendez donc l'argent! »

Toutefois, il n'en venait pas à un éclat, parce que la Peyrade le tenait en respect par la fameuse brochure de VImpôt et VAmorlissement. L'achèvement en avait été suspendu par les tracas du déménagement. Durant cette période agitée, Thuillier n'avait pu donner ses soins à la révision des épreuves, sur lesquelles on se rappelle qu'il s'était réservé le droit d'un pointilleux examen.

Arrivé à comprendre que, pour restaurer son influence qui allait chaque jour s' évaporant, il fallait frapper un grand coup, ce fut justement cette disposition chipotière que l'avocat crut pouvoir donner comme point de départ à un plan également profond et aventureux dont il conçut

la pensée.

Un jour, comme on en était aux dernières feuilles de la brochure, ' me discussion s'éleva sur le mot népotisme, que Thuillier voulait faire disparaître d'une des phrases écrites par la Peyrade, sous prétexte que jamais il n'avait vu employer ce mot nulle part, et que c'était du néologisme, c'est-à-dire, dans les idées littéraires de la bourgeoisie, quelque chose d'équivalent à l'idée de 93 et de la Terreur,

D'ordinaire, la Peyrade prenait assez patiemment les ridicules remarques de bon ami; mais, ce jour-là, il s'émut excessivement, signifia à Thuillier qu'il eût à terminer lui-même le travail auquel il appliquait une critique si lumineuse et si intelligente, et pendant plusieurs jours on ne le revit plus.

Thuillier crut d'abord à un mouvement passager de TMuvaise humeur; mais, l'absence de la Peyrade se proi-ugeant, il sentit la nécessité d'une démarche conciliatrice et alla chez le Provençal pour faire amende honorable et mettre lin à cette bouderie. Voulant toutefois donner à cette démarche une allure qui laissât une honnête sortie à son amour-propre :

— Eh bien, mon cher, dit-il en entrant d'un air dégagé, nous avions raison tous les deux : népotisme veut dire l'autorité que les neveux des papes prenaient dans les affaires. J'ai cherché dans le dictionnaire, il ne donne pas une autre explication ; mais, d'après ce que m'a dit Phellion, il paraîtrait que, dans le langage politique, on a étendu le sens de ce mot pour dire l'influence que des ministres corrupteurs laissent exercer illégalement à des personnes : je crois donc que nous pouvons conserver l'expression, quoiqu'elle ne soit pas prise de la même manière par Napoléon Landais.

La Peyrade, qui, tout en recevant le visiteur, affectait de paraître très-occupé au classement de ses dossiers, se contenta de hausser les épaules et ne répondit rien.

— Eh bien, reprit Thuillier, as-tu vu les épreuves des deux dernières feuilles? Car il faut marcher.

— Si tu n'as rien envoyé à l'imprimerie, répondit la

LES PliTITS nOURGEOIS. ?i

Peyrado, nous ne pouvons avoir des épreuves ; pour mon compte, je n'ai pas touché au manuscrit.

— Mais, mon cher Théodose, dit Thuillier, il n'est pas possible que, pour si peu de chose, tu aies pris la mouche. Je ne me pique pas d'écrire; seulement, comme je signe, je puis bien, je crois, avoir mon opinion sur un mot.

— Mais môsieu Phellion, répondit l'avocat, c'est un écrivain, lui; et, puisque tu le consultes, je ne vois pas pourquoi tu ne l'engagerais pas à terminer avec toi l'ouvrage auquel, pour mon compte, je me suis bien promis de ne plus coopérer.

— Dieu! quel caractère I s'écria le frère de Brigitte; te voilà furieux, maintenant, parce que j'ai eu l'air d'avoir un doute sur une expression et que j'ai consulté quelqu'un. Mais tu sais bien qu'à Phellion, à Colleville, à Minard et à Barniol, j'ai lu des passages comme si l'ouvrage était de moi, pour voir l'effet qu'il produira dans le public; mais ce n'est pas une raison pour que je veuille mettre sous mon nom ce qu'ils seraient capables d'écrire. Veux-tu avoir une idée de la confiance que j'ai en toi? madame la comtesse de Godollo, à laquelle hier soir j'ai fait lecture de quelques pages, me disait que c'était une brochure à m'altirer des désagréments avec le procureur du. roi : crois-tu que ça m'ait arrêté?

— Eh bien, dit la Peyrade ironiquement, je crois que l'oracle de la maison voit très-bien les choses, et je n'ai pas envie de te faire porter la tête sur l'échafaud.

— Tout ça, dit Thuillier, c'est des bêtises. As-tu ou non l'intention de me laisser en plan?

— Les questions littéraires, répondit l'avocat, brouil-

22 SCÈNES DE LA VIE PARISIENiNE.

lent les meilleurs amis bien mieux encore que les questions politiques; je veux supprimer entre nous cette occasion de débats.

— Mais, mon cher Tliéodose, jamais je ne me suis posé comme un homme de lettres, je crois avoir du gros bon sens et je dis mes idées, tu ne peux pas m'en vouloir pour cela, et certainement, si tu me fais le mauvais tour de refuser ma collaboration, c'est que tu as contre moi quelque autre grief que je ne connais pas.

— Où est le mauvais tour? 11 n'y a rien de si facile pour toi que de ne pas faire une brochure, tu seras Jérôme Thuillier comme devant.

— Il me semble pourtant que toi-même as jugé que cette publication pourrait favoriser mon élection future ; et puis enfin, je te le répète, j'ai lu des fragments à tous nos amis; dans le conseil municipal, j'ai annoncé la chose, et, si maintenant l'ouvrage ne paraît pas, je suis déshonoré, on dira que le gouvernement m'a acheté.

— Tu n'as qu'à dire que tu es l'ami de Phellion Tinobrruptible, cela répondra à tout; tu pourrais même donner Céleste à son dadais de fils, cette alliance te protégerait encore mieux contre tout soupçon.

— Théodose, dit alors Thuillier, tu as quelque chose que tu ne me dis pas; il n'est pas naturel que, pour une simple querelle de mots , tu veuilles perdre ton ami de considération.

— Eh bien, oui ! dit la Peyrade, ayant l'air de se décider à parler, je n'aime pas l'ingratitude.

— Moi non plus, je ne l'aime pas, dit Thuillier avec ani-

matîon, et, si tu as l'idée dem'accuser d'un procédé aussi bas, aussi vil, je te somme de l'expliquer; il faut à la un sortir des équivoques : de quoi te plains-tu? que reproches-tu à celui qu'il y a quelques jours encore tu appelais ton ami?

— Rien et tout, dit la Peyrade; ta sœur et toi êtes bien trop habiles pour rompre ouvertement avec un homme qui, au risque de sa réputation, vous a mis un million dans la main; mais je ne suis pas tellement simple, que je ne sache démêler les nuances : il y a autour de vous des gens occupés sourdement à me démolir, et Brigitte n'a qu'un souci, celui de trouver une façon honnête de ne pas tenir ses promesses. Des hommes comme moi ne font pas protester de pareils titres, et je n'entends certes pas m'imposer, mais j'avoue que j'étais loin de m'attendre à de pareils procédés.

— Voyons, dit Thuillier avec intérêt, en apercevant dans l'œil de l'avocat le brillant d'une larme dont il fut entièrement la dupe, je ne sais pas, moi, ce que Brigitte a pu te faire, mais une chose certaine, c'est que jamais je n'ai cessé d'être ton ami le plus dévoué.

— Non, dit la Peyrade, depuis l'échec de la croix, je ne suis plus bon, comme on dit, à jeter aux chiens. Est-ce que je puis, moi, lutter contre de certaines forces occultes? Mon Dieu! c'est peut-être cette brochure dont tu as beaucoup trop parlé et dont s'inquiète le gouvernement, qui fait l'obstacle à ta nomination. Ces ministres sont si bêtes, qu'ils aimeront mieux attendre d'avoir la main forcée par l'éclat de la publication que de s'exécuter de bonne grâce en récompensant seulement tes services.

24 SCENES DE LA VIE PAUISIEiNNE.

Mais ce sont là des mystères de la politique qui ne tombent pas dans l'esprit de ta sœur.

— Que diable! dit Thuillier, je me crois pourtant le coup d'oeil assez observateur, et je ne m'aperçois pas que Brigitte soit changée pour toi.

— C'est vrai, dit la Peyrade, tu as la vue si bonne, que tu n'aperçois même pas à ses côtés cette madame de Godollo sans laquelle elle ne peut plus vivre.

— Allons donc ! dit flnement Thuillier, ce serait un petit brin de jalousie que nous éprouverions!

— De la jalousie, repartit la Peyrade, je ne sais pas si c'est là le mot propre, mais enfin ta sœur, qui n'est pas un esprit au-dessus de l'ordinairt et à laquelle je m'étonne qu'un homme de ta supériorité intellectuelle ait laissé prendre l'autorité dont elle use et abuse...

— Que veux-tu, mon cher! interrompit Thuillier en humant le compliment, elle est pour moi d'un dévouement si entier!

— J'admets ces faiblesses, reprit la Peyrade, mais, je le répète, ta sœur ne te va pas à la cheville. Eh bien, je dis que, quand un homme de la valeur que tu veux bien me reconnaître lui fait l'honneur de la conseiller et de se dévouer à elle comme je l'ai fuit, il ne saurait lui être agréable de se voir supplanté dans sa confiance par une femme venue on ne sait d'où, et cela à cause de quelques loques de rideaux et de quelques vieux fauteuils qu'elle lui a fait acheter.

— Pour les femmes, tu le sais bien, répondit Thuillier, les affaires de ménage, cela passe avant tout.

— Crois aussi que Brigitte, qui touche à tout, a éga-

LES PKTITS nOLUGEOlS. 25

lement la prétention d'avoir la haute main sur les affaires de cœur, et, puisque tu es si perspicace, tu aurais dû voir que maintenant, dans l'esprit de Brigitte , rien n'est moins fait que mon mariage avec mademoiselle CoUeville; or, pourtant, mon amour a été solennellement autorisé par vous.

— Par exemple ! dit Thuillier, je voudrais bien voir que quelqu'un essayât de toucher à nos arrangements.

— Sans parler de Brigitte, répondit l'avocat, je puis te dire quelqu'un qui s'occupe parfaitement de les déranger, et ce quelqu'un, c'est mademoiselle Céleste; malgré l'obstacle que semble mettre entre eux la divergence des sentiments religieux, elle n'en reste pas moins très-naïvement occupée de ce petit Phellion.

— Mais pourquoi ne pas dire à Flavie de mettre ordre à cela?

— Flavie, mon cher, personne mieux que toi ne la sait à fond. Elle est femme avant d'être mère; j'ai été dans la nécessité de lui faire un doigt de cour, et, tu comprends, tout en voulant ce mariage, elle ne le désire pas très-vivement.

— Eh bien, dit Thuillier, je me charge, moi, de parler à Céleste; il ne sera pas dit qu'une petite fille nous fera la loi.

— Justement, je ne veux pas, s'écria la Peyrade, que tu t'entremêles dans tout cela; hors de tes relations avec ta sœur, tu es une volonté de fer, et je n'entends pas qu'il soit dit que tu as mis d'autorité Céleste dans mes bras; je prétends, au contraire, que cette enfant garde la plus entière disposition de son cœur ; seulement, je crois pou-

voir demander qu'elle se prononce nettement entré moi et M. Félix, parce que je ne puis pas rester dans celte situation, qui me mine. Ce mariage reporté à l'époque où tu seras nommé député, c'est un rêve : il m'est impossible d'accepter que la plus grande affaire de ma vie soit ainsi laissée à toutes les éventualités de l'avenir; et puis, dans cette combinaison à laquelle on s'était d'abord arrêté, se sent un parfum de marché qui ne saurait me convenir. Je dois, mon cher, te faire une confidence à laquelle je suis entraîné par tous les désagréments qu'il me faut subir. Dutocq peut te le dire, avant que vous quittiez l'appartement de la rue Saint-Dominique, en sa présence, une héritière m'a été très-sérieusement offerte, qui aura plus de fortune que vous n'en laisserez à mademoiselle Colleville. J'ai refusé, parce que j'ai la sottise d'avoir le cœur pris et parce qu'une alliance avec une famille aussi honorable que la vôtre me paraît des plus désirables; mais, après tout, il faut que Brigitte se le mette en tête, si Céleste me refuse, je ne suis pas sur le pavé.

— Je le crois facilement, dit Thuillier ; mais remettre toute la décision de l'affaire à cette petite tête, si, comme tu le dis, elle a de la propension pour Félix!...

— Ça m'est égal, dit l'avocat, il faut à tout prix que je sorte de cette position, elle n'est plus tenable pour moi; tu parles de ta brochure, je ne suis pas capable de la finir; toi qui as été un homme à femmes, tu dois savoir la domination que ces êtres malfaisants prennent sur tout notre être.

— Peuh! dit Thuillier avec fatuité, on m'a eu, mais je ne me suis pas souvent donné, j'en prenais et j'en laissais.

— Oui, mais, moi, avec ma nature méridionale, je me passionne, et puis, enûn. Céleste a un autre attrait que toutes les bonnes fortunes. Élevée par vous, sous vos yeux, vous en avez fait une enfant adorable; c'est seulement une grande faiblesse d'avoir laissé ce garçon, qui ne lui convient d'aucune manière, s'installer dans sa fantaisie.

— Tu as dix fois raison, mais c'est une amitié d'enfance, Félix et elle ont joué ensemble, et tu n'es venu que b3aucoup plus tard; c'est môme une preuve de la grande estime que nous faisons de toi, qu'aussitôt que tu t'es {présenté, nous ayons renoncé à d'anciens projets.

— Toi, oui, dit la Peyrade. Avec une tête et des manies littéraires qui, du reste, sont souvent pleines d'esprit et de bon sens, tu as un cœur d'or; avec toi, les relations sont siires et tu sais ce que tu veux ; mais Brigitte, tu verras, quand tu lui parleras d'avancer le moment du mariage, quelle résistance elle fera à cet arrangement!

— Moi, je crois que Brigitte t'a toujours voulu et te veut encore pour gendre, si je puis m'exprimer ainsi; mais, quand elle ne le voudrait pas, je te prie de croire que. dans les choses importâmes, je sais faire triompher ma volonté. Seulement, précisons bien ce que tu désires ; ensuite, nous partirons du pied gauche, et tu verras que tout ira bien.

— Je veux, dit la Peyrade, mettre la dernière main à ta brochure, car, avant toute chose, je m'occupe de toi.

— Certainement, dit Thuillier, il ne s'agit pas d'échouer au port.

— Eh bien, pars de cette idée que je suis annihilé, abruti par la perspective de ce mariage qui reste en l'air.

et, vois-tu, tu ne tireras pas de moi une page que, d'une façon ou de l'autre, la question ne soit résolue.

— EnJQn, dit Thuillier, comment la poses-tu, la question?

— Naturellement, si l'arrêt de Céleste doit tourner contre moi, je dois désirer une solution très-prochaine. Si je suis condamné à faire un mariage de raison, au moins ne faut-il pas manquer l'occasion dont je t'ai parlé.

— Soit; mais quel délai entends-tu nous donner?

— 11 me semble qu'en quinze jours une fille peut savoir ce qu'elle veut.

— Sans aucun doute, dit Thuillier, mais je répugne à laisser Céleste prononcer sans appel.

— Moi, j'accepte la chance; je sortirai de l'incertitude, ce qui est pour moi le premier point, et puis, entre nous, je ne suis pas si aventureux que j'en ai l'air; ce n'est pas en quinze jours qu'un fils de Phellion, c'est-à-dire l'entêtement incarné dans la sottise, en aura fini avec ses hésitations philosophiques, et certainement Céleste ne l'acceptera pas pour mari qu'il n'ait donné des gages de sa conversion.

— Ça, c'est probable. Mais, si Céleste allait traînasser, si elle ne voulait pas accepter l'alternative?

— Ceci vous regarde, dit le Provençal. Je ne sais pas comment, à Paris, vous entendez la famille ; mais je sais que, dans notre comtat d'Avignon, il est sans exemple qu'on ait jamais fait à une petite fille une hberté pareille. Si toi, la sœur, en supposant qu'elle joue franc jeu, et un père et une mère, vous ne parvenez pas à faire vouloir aune enfant que vous dotez quelque chose d'aussi simple

LES PETITS nOURGEOIS 20

et d'aussi raisonnable que de choisir en toute liberté entre deux prétendants, alors serviteur! Il faut tout bonnement écrire sur la porte de la maison que Céleste est reine et souveraine.

— Nous n'en sommes pas tout à fait là, dit Thuillier d'un air capable.

— Quant à toi, mon vieux, repartit la Peyrade, je t'ajourne, après la décision de Céleste-, heureux ou malheureux, je me mettrai à l'œuvre, et en trois jours tout sera prêt.

— Enfin, reprit Thuillier, on sait ce que tu as dans l'âme; je vais en causer avec Brigitte.

— C'est assez triste, ta conclusion, dit la Peyrade, mais malheureusement c'est comme ça.

— Comment ! que veux-tu dire?

— J'aimerais mieux, tu l'imagines, t'entendre me répondre que la chose est faite ; mais les vieux plis ne s'effacent pas.

— Ah çà! tu crois donc que je suis un homme sans volonté, sans initiative?

— Non! mais je voudrais bien être dans un petit coin pour voir comment tu aborderas la question avec ta sœur.

— Parbleu! je l'aborderai franchement, et un Je veux hier sec sera au bout de toutes les objections.

— Ah! mon pauvre garçon, dit la Peyrade en lui frappant sur l'épaule, depuis Chrysale des Femmes savantes, qu'on en a vu de ces foudres de guerre qui baissent pavillon devant des volontés féminines habituées à les

dominer!

— C'est ce que nous verrons! dit Thuillier en faisant une sortie théâtrale.

L'ardeur de voir paraître sa brochure et l'habile doute jeté sur l'inflexibilité de sa volonté en avaient fait un furieux, un tigre; il sortait dans une disposition, si on lui résistait, à tout mettre dans sa maison à feu et à sang.

De retour chez lui, Thuillier posa aussitôt la question à Brigitte. Celle-ci, avec sa crudité de bon sens et d'égoïsme, fit remarquer qu'en devançant ainsi l'époque précédemment fixée pour le mariage de la Peyrade on faisait la faute de se désarmer; on ne serait plus siîr, le moment de l'élection arrivé, que l'avocat mît tout son zèle à en préparer le succès ; ce serait, dit la vieille fille, comme pour \à croix.

— Il y a une différence, répondit Thuillier, la croix ne iépend pas directement de la Peyrade, tandis que l'iniuence qu'il a su se donner dans le douzième arrondissement, il en disposera à sa volonté.

— Et si sa volonté, repartit Brigitte, était, quand nous l'aurons remplumé, de travailler pour son compte, un ambitieux comme lui!

Ce danger no laissa pas de frapper le futur candidat, qui cependant crut trouver quelques garanties dans la moralité de la Peyrade.

— On n'est pas un homme délicat, repartit Brigitte, quand on met aux gens le marché à la main, et cette manière de nous faire danser comme des griffons devant un morceau de sucre pour avoir la fin de ta brochure ne me plaît pas du tout. Est-ce qu'en te faisant aider par Phellion, tu ne pourrais pas te passer de lui? Ou bien,

i*y pense, madame de GodoUo, qui connaît tant de monde dans la politique, te trouverait peut-être un journaliste; on dit que c'est tous des bas percés : pour une vingtaine d'ôcus, on en verrait la farce.

— Et le secret, répondit Thuillier, serait entre les laains de deux ou trois personnes? Non! j'ai absolument besoin de la Peyrade; il le sent, et nous fait ses conditions. Mais, en résumé, nous lui avons promis Célesiine, et ce n'est qu'une avance d'un an tout au plus; que dis-je? une avance de quelques mois, de quelques semaines peut-être ; le roi vous casse une Chambre au moment où personne

ne s'y attend.

— Mais si Céleste ne voulait pas de lui? objecta Brigitte.

— Céleste! Céleste! répondit Thuillier, il faudra bien qu'elle fasse ce que l'on voudra. On devait penser à cela quand on a pris l'engagement avec la Peyrade, car enfin il y a une parole donnée; d'ailleurs, puisqu'on permet à cette petite fille de choisir entre lui et Phellion !

— De manière, répondit la sceptique mademoiselle Thuillier, que, si Céleste se prononçait en faveur de Félix, tu croirais, toi, encore au dévouement de la Peyrade?

— Que veux-tu que j'y fasse? Ce sont là ses conditions. D'ailleurs , le compère a tout calculé, il sait bien que jamais Félix ne se décidera à apporter à Céleste un billet de confession, et que sans cela la petite masque ne l'acceptera jamais pour mari. Le jeu de la Peyrade est donc trèshabile.

— Trop habile, dit Brigitte; du reste, arrange ça comme tu voudras; moi, je ne m'en mêle pas; toutes ces ûnasseries-là ne sont pas de mon goût.

3î SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

Thuillier vit madame Colleville et lui intima d'avoir à prévenir Céleste des projets que l'on avait sur elle.

Céleste n'avait jamais été autorisée officiellement dans ses sentiments pour Félix Phellion, Flavie, au contraire, à une autre époque, lui avait expressément défendu de donner au jeune professeur aucune espérance; mais, comme, du côté de madame Thuillier, sa marraine, qui seule recevait ses confidences, elle se sentait assez soutenue dans son inclination, elle se laissait aller doucement à sa pente, sans beaucoup se préoccuper des obstacles que pouvait un jour rencontrer son choix. Lors donc qu'il lui fut ordonné d'avoir à se décider entre Félix et la Peyrade, la naïve enfant fut uniquement frappée d'un des deux termes de l'alternative, et elle se figura qu'elle faisait un bénéfice notable par cet arrangement qui la rendait maîtresse de disposer de sa personne, ainsi que son cœur le lui disait.

Mais la Peyrade ne s'était pas trompé dans son calcul, quand il avait compté que, d'une part, l'intolérance religieuse de la jeune fille, d'autre part, l'inflexibilité philosophique de Phellion fils, créeraient à leur rapprochement un obstacle invincible.

Le soir même du jour où Flavie avait été chargée de communiquer à Céleste les volontés souveraines de Thuillier, les Phellion vinrent passer la soirée chez Brigitte, et un engagement très-vif eut lieu entre les deux jeunes gens. Mademoiselle Colleville n'aurait pas eu besoin que sa mère lui insinuât qu'il serait souverainement inconvenant de faire intervenir comme argument dans sa controverse avec Félix l'approbation conditionnelle donnée à

LES PETITS BOURGEOIS. Sb

leurs sentiments. Céleste avait à la fois trop de délicatesse et trop d'ardeur religieuse pour vouloir obtenir la conversion de celui qu'elle aimait d'autre chose que de sa conviction. Leur soirée se passa donc tout entière en débats théologiques, et l'amour est un si étrange protée, et il peut prendre tant de formes imprévues, que, habillé ce jour-là en robe noire et en bonnet carré, il n'avait pas du tout la mauvaise grâce que l'on pourrait imaginer. Mais Phellion fils fut, dans cette rencontre, dont il ignorait la solennité, du dernier des malencontreux. Outre qu'il ne concéda rien, il prit des airs de discussion légers et ironiques, et finit par si bien mettre la pauvre Céleste hors d'elle-même, qu'elle lui signifia une rupture définitive et lui défendit de reparaître devant elle.

C'était bien le cas pour un amoureux plus expérimenté que le jeune savant de revoir Céleste le lendemain même, car on n'est jamais plus près de s'entendre dans les choses de cœur qu'au moment où l'on vient de se déclarer la nécessité d'une séparation éternelle.

Mais cette loi n'est pas une règle de logarithme, et Félix Phellion, incapable de la deviner, se crut très-sérieusement et très-positivement proscrit; de telle sorte que, pendant les quinze jours donnés à la jeune fille pour délibérer, comme dit le Code en matière de succession bénéficiaire, attendu jour à jour et minute à minute par Céleste, qui, du reste, ne pensait pas plus à la Peyrade que s'il eût été tout à fait étranger dans la question, le déplorable garçon n'eut pas même l'idée la plus lointaine de rompre son ban.

Heureusement pour ce stupide amoureux, veillait une

fée bienfaisante, et, la veille du jour où Céleste allait avoir à déclarer son choix, voici ce qui se passa :

C'était un dimanche, le jour que les Thuillier continuaient d'affecter à leurs réceptions périodiques.

Convaincue que le coulage, dit vulgairement danse du panier, est la ruine des fortunes les mieux établies, madame Phellion était dans l'usage d'aller de sa personne faire les achats chez ses fournisseurs. De temps immémorial, dans la maison Phellion, le dimanche était jour de pot-au-feu; et la femme du grand citoyen, dans ce costume à dessein négligé dont s'affublent les ménagères quand elles vont aux provisions, revenait tout prosaïquement de la boucherie, suivie de sa cuisinière, qui portait dans son panier un magnifique morceau de gîte à la noix. Déjà deux fois, elle avait sonné à sa porte, et un terrible orage s'amassait sur la tète du petit domestique, qui, par sa lenteur à venir ouvrir, faisait à sa maîtresse une situalion beaucoup moins tolérable que celle de Louis XIV, lequel avait seulement failli attendre. Dans sa fiévreuse impatience, madame Phellion venait de donner à la sonnette une troisième et terrible impulsion. Qu'on juge de sa confusion et de son émoi quand à ce moment, d'un petit coupé venu avec fracas s'abattre à la porte de sa maison, elle voit descendre une femme, et quand, dans cette visiteuse si intempestive et si matinale, elle reconnaît l'élégante comtesse Torna de Godollo!

Devenue rouge-pourpre, l'infortunée bourgeoise perdit la tête, et, noyée dans ses excuses, elle allait par quelque gaucherie suprême compliquer sa position, déjà si fausse; heureusement, attiré par le bruit incessant de la sonnette.

LES PETITS DOUllGEOIS. »

Phellion, vêtu d'une robe de chambre et coiffé d'une calotte grecque, était sorti de son cabinet pour voir ce qui se passait. Après une phrase qui, par sa pompeuse allure, compensait largement le négligé du costume qu'elle était destinée à excuser, le grand citoyen, avec cette sérénité qui ne l'abandonnait jamais, offrit galamment la main à l'étrangère, et, après l'avoir installée au salon :

— Peut-on, sans indiscrétion, dit-il, demander à madame la comtesse ce qui nous procure l'avantage inespéré de sa visite?

— J'ai désiré, répondit la Hongroise, causer avec madame Phellion d'un intérêt qui doit vivement la préoccuper. Je n'ai pas l'occasion de la voir sans témoins; alors, quoiqu'à peine connue d'elle, je me suis permis de venir la relancer jusqu'ici.

— Comment donc! madame, c'est un honneur insigne pour notre pauvre demeure... Mais que devient donc madame Phellion? ajouta avec impatience le digne homme en se dirigeant vers la porte.

— Non, je vous en conjure, dit la comtesse, veuillez ne pas la déranger. Je suis venue maladroitement me jeter au milieu de ses soins de maison. Brigitte commencé à très-bien faire mon éducation, et je sais le respect qu'on doit avoir pour les soucis d'une ménagère. D'ailleurs, je ne suis pas fort à plaindre, j'ai le dédommagement de votre présence, sur laquelle je n'avais pas compté.

Avant que Phellion eût pu répondre à cette parole obligeante, madame Phellion parut : un bonnet à rubans avait remplacé le chapeau de marché, et un vaste chàle dérobait les autres insuflSsances de la toilette matinale. En

Sft SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

voyant entrer sa femme, le grand citoyen voulut discrètement se retirer.

— Monsieur Phellion, dit la comtesse, vous n'êtes pas de trop pour la conférence que j'ai désirée avec madame; au contraire, votre judiciaire excellente ne peut que trèsutilement servir à éclairer une question où vous n'êtes pas moins intéressé que votre digne compagne; il s'agit du mariage de monsieur votre fils.

— Le mariage de mon fils ! dit madame Phellion d'un air d'étonnement ; mais je ne sache pas que rien de pareil soit en ce moment sur le tapis.

— Le mariage de M. Félix avec Céleste, reprit la comtesse, est, je pense, un de vos désirs, sinon un de vos projets?

— Nous n'avons fait, madame, dit Phellion, aucune espèce de démarche extérieure pour cet objet.

— Je ne le sais que trop, repartit la Hongroise, puisque au contraire chacun, dans votre famille, semble s'étudier à contrecarrer mes efforts; mais enfin, ce qui est clair, malgré toute la réserve et, je trancherai le mot, malgré toute la maladresse apportée au maniement de cette affaire, c'est que les deux jeunes gens s'aiment, c'est qu'ils se trouveront tous deux fort à plaindre s'ils ne sont l'un à l'autre; et parer à ce désastre, tel est le but de la démarche à laquelle je me suis décidée ce matin.

— Nous ne pouvons, madame, dit Phellion, qu'être profondément touchés de l'intérêt que vous voulez bien montrer pour le bonheur de notre enfant; mais, en vérité, cet intérêt...

— A quelque chose de si inexplicable, interrompit vive-

ment h comtesse, qu'il vous met un peu en défiancL;?

— Oh! madame! dit Phellion en s'inclinant d'un air de respectueuse dénégation.

— Mon Dieu! continua la Hongroise, Texplicalion de mon procédé est très-simple. J'ai étudié Céleste, et, dans cette chère et naïve enfant, j'ai démêlé une valeur morale qui me ferait vivement regretter de la voir sacrifiée.

— il est certain, dit madame Phellion, que Céleste est un ange de douceur.

— Quant à M. Félix, j'ose m'y intéresser, d'abord parce qu'il est, pour moi, le digne fils du plus vertueux des pères...

— Madame, de giâce! dit Phellion en saluant derechef.

— Mais il se recommande aussi, pour moi, par cette gaucherie de l'amour vrai, qui éclate dans toutes ses actions et dans toutes ses paroles. Nous autres femmes, nous trouvons un charme inexprimable à voir la passion sous une forme qui ne nous menace ni de déceptions ni de mécomptes.

— Mon fils, en effet, n'est pas brillant, dit madame Phellion avec une pointe d'aigreur à peine- saisissable. Ce n'est pas un jeune homme à la mode.

— Mais il a les qualités les plus essentielles, reprit la comtesse, et un mérite qui s'ignore lui-même, ce qui est la dernière consécration de la supériorité intellectuelle.

— En vérité, madame, dit Phellion, vous nous forcez d'entendre des chôoses!...

— Qui ne sont pas au delà de la vérité, interrompit la comtesse. Une autre raison qui me porte encore à me

passionner pour le bonheur de ces jeunes gens, c'est que je ne me passionne d'aucune façon pour celui de M. de la Peyrade, qui est faux et avide. Sur la ruine de leurs espérances, cet homme cherche à bâtir tout le succès de sa captalion.

— Il est certain, dit Phellion, que M. de la Peyrade a des profondeurs ténébreuses où pénètre difficilement la lumière.

— Et, comme j'ai eu le malheur d'avoir pour mari, continua madame de Godollo, un homme de ce caractère, la pensée seule des tourments auxquels Céleste serait réservée par une association aussi fatale m'a donné, pour le salut de son avenir, l'élan de charité qui peut-être, maintenant, cesse de vous surprendre.

— Nous n'avions pas besoin, madame, dit Phellion, des explications si concluantes dont vous venez d'illuminer votre conduite, mais les fautes par lesquelles nous aurions contrarié vos généreux efforts, j'avoue que, pour éviter de les commettre encore, il ne me paraîtrait peut-être pas inutile de nous les faire toucher au doigt.

— Combien y a-t-il de temps, demanda la comtesse, qu'aucune personne de votre famille n'a paru dans la maison Thuillier?

— Mais, si j'ai bonne mémoire, dit Phellion, nous y fûmns le dimanche qui suivit le dîner pour la plantation de la crémaillère.

— Ainsi, quinze jours d'absence bien comptés, dit la Hongroise; et vous croyez qu'en quinze jours rien n'arrive?

— Si vraiment, puisque trois glorieuses journées nous

LES PKTITS BOURGEOIS. 39

ont suffi, en 1830, pour renverser une tlinaslie parjure et foniier l'oidie de ciioses qui nous n'-git.

— Vous voyez bienl dit la comtesse. Et, dans celte soirée , il ne se passa rien entre Céleste et monsieur votre fils?

— Si vraiment, répondit Phellion, une explication fort désagréable au sujet des opinions religieuses de Félix; car, il faut bien le dire, cette bonne Céleste, qui en toute autre chose est un charmant caractère, sur le chapitre de la dévotion se montre quelque peu fanatique.

— J'accorde cela, dit la comtesse, mais elle a été élevée par la mère que vous savez, et on ne lui a pas montré la figure de la piété sincère, on lui en a montré la grimace ; les .Madeleines repenties de l'espèce de madame CoUevilie veulent toujours avoir Tair de se retirer au désert, en société d'une tête de mort. Elles ne croient pas qu'on puisse faire son salut à meilleur marché. Après tout, cependant, qu'avait demandé Céleste à M. Félix? de lire Vlmitalion de Jésus-Christ.

— Il Ta lue, madame, repartit Phellion ; il a trouvé que c'était un livre fort bien écrit, mais ses convictions, c'est un malheur, n'ont pas même été entamées par cette lecture.

— Et vous trouvez habile de n'avoir pas su faire à sa maîtresse une pauvre petite remise sur l'inflexibilité de ces convictions?

— Mon ûls, madame, n'a jamais reçu de moi la moindre leçon d'habileté; la loyauté et la droiture, voilà les principes que j'ai essayé de lui inculquer.

— 11 me semble, monsieur, qu'on ne manque pas à la

40 SCÉÎXES DE LA VIE P ARISIENiNE.

loyauté quand, avec un esprit malade, on prend quelque biais et qu'on évite de le heurter; mais, enfin, mettons que M. Félix se devait à lui-même d'être cette barre de fer contre laquelle sont venues se briser toutes les supplications de Céleste. Éiait-ce une raison, quand après cette scène, qui n'était pas la première du même genre, et qui avait eu un caractère de rupture, il avait l'occasion de se rencontrer avec elle dans le salon de Brigitte, terrain tout à fait neutre, pour se tenir quinze jours durant sous sa tente? Devait-il surtout couronner celte bouderie par un procédé qui me passe, et qui, connu de nous il y a un moment, a porté dans le cœur de Céleste à la fois le désespoir et le sentiment le plus vif d'irritation?

— Mon fils capable d'un procédé pareil! c'est impossible, madame! s'écria Phellion. Ce procédé, je ne le connais pas; mais je n'hésite point à déclarer que vous êtes généralement mal informée.

— Rien cependant n'est plus réel. Le jeune CoUeville, dont c'est aujourd'hui le jour de sortie, vient de nous dire que, depuis plus d'une semaine, M. Félix, qui précédemment venait avec la dernière exactitude lui donner des répétitions de deux jours l'un, a cessé complètement de s'occuper de lui. A moins que monsieur votre fils ne soit souffrant, je n'hésite pas à dire que cette absence est le comble de la maladresse. Dans la situation où il était avec la sœur, c'étaient deux répétitions par jour qu'il fallait donner au frère, au lieu de choisir ce moment pour lui supprimer ses soins.

Les Phellion, mari et femme, se regardèrent comme s'ils se fussent consultés pour répondre.

LES rblTITS BOURGEOIS. 41

— Mon fils, madame, dit madame Phellion, n'est pas p'éciséaient malade; mais, puisque vous nous meltcz sur la voie en nous révélant un fait, j'en conviens, fort étrange et qui est à mille lieues de ses habitudes et de son caractère, je dois vous avouer que, depuis le jour où Céleste a eu l'air de lui signifier que tout était fini entre eux, il se passe dans Félix quelque chose d'extraordinaire; M. Phellion et moi en sommes vivement inquiétés.

— Oui, madame, dit Phellion, ce jeune homme n'est certainement pas dans son assiette.

— Mais qu'y a-t-il? demanda la comtesse avec intérêt.

— Il y a, dit Phellion, que, le soir de la scène, mon fils, de retour ici, versa dans le sein de sa mère des larmes brûlantes en nous donnant à connaître que, dans son opinion, c'en était fait du bonheur de sa vie.

— Jusque-là, dit madame de Godollo, il n'y a rien que d'assez naturel; les amants voient toujours les choses au pis.

— Sans doute, dit madame Phellion; mais que depuis ce moment Félix n'ait plus fait la plus petite allusion à son malheur, que dès le lendemain il se soit remis à ses travaux avec une sorte de frénésie, cela vous semble-t-il naturel aussi?

— Cela pourrait encore s'expliquer : l'étude passe pour une grande consolatrice.

— Rien n'est plus vrai, dit Phellion; mais, dans toute l'habitude extérieure de Félix, il y a quelque chose d'exalté et en même temps une concentration que vous auriez peine à vous représenter. On parle à ce jeune homme, et il n'a pas l'air de vous entendre; il se met à table et oublie de

manger, ou ne prend ses aliments qu'avec une distraction que la médecine considère comme très-fàcheuse pour le travail de la digestion; ses devoirs, ses occupations courantes, lui, ordinairement si régulier, il faut les lui rappeler; enfin, l'autre jour, pendant qu'il était à l'Observatoire, où il va passer maintenant toutes ses soirées pour n'en revenir qu'à des heures indues, je pris sur moi de pénétrer dans sa chambre et d'examiner ses papiers : je fus épouvanté, madame, en voyant un cahier couvert de calculs algébriques qui, par leur étendue, me parurent dépasser les forces d'une intelligence humaine.

— Peut-être, dit la comtesse, est-il sur la voie de quelque grand problème.

— Ou sur le chemin de la folie, dit madame Phellion en poussant un soupir et en baissant la voix.

— Gela n'est guère probable, dit madame de Godollo : avec une organisation aussi calme et un sens aussi droit, on n'est pas exposé à un pareil malheur. J'en sais, moi, un plus menaçant d'ici à demain, si nous ne portons un grand coup ce soir : Céleste peut être définitivement perdue pour lui !

— Gomment cela ? dirent en même temps les époux Phellion.

— Peut-être ignorez-vous, reprit la comtesse^ que dc=; engagements exprès avaient été pris par Thuillier et par sa sœur au sujet d'un mariage à faire entre Géleste et M. de la Peyrade.

— Nous nous en doutions au moins, répondit madame Phellion.

— Seulement, l'exécution de ces engagements était re-

portée à une époque assez lointaine et subordonnée à do corlaines conditions. M. de la Peyrade, après avoir procuré l'acquisition de la maison de la Madeleine, devait faire obtenir la croix à M. Tliuillier, composer pour lui une brochure politique, ètenûn le conduire à occuper un siège à la Chambre des députés. C'était comme dans les romans de chevalerie, où le héros, avant d'obtenir la main de la princesse, était condamné à exterminer quelque dragon.

— Madame a bien de l'esprit! dit madame Phelliou à son mari, qui lui fit signe de ne pas interrompre.

— Je n'ai pas le loisir, reprit la comtesse, et il serait d'ailleurs assez inutile de vous dire au long les habiletés par lesquelles M. de la Peyrade est arrivé à précipiter le dénoùment; mais ce qu'il importe de vous faire savoir, c'est que, grâce à ses duplicités. Céleste a été mise en demeure de choisir entre lui et M, Félix; c'est que quinze jours avaient été donnés à la pauvre enfant pour réfléchir et se décider; c'est que demain expire le délai fatal, et qu'enfin, grâce à la malheureuse disposition où l'a jetée l'attitude de monsieur votre fils, il existe un danger trèssérieux de la voir sacrifier aux mauvais conseils de son dépit amoureux la vérité de ses sentiments et de ses instincts.

— Mais à cela que faire, madame? demanda Phellion.

— Lutter, monsieur! venir ce soir en force chez les Thuillier, décider M. Félix à vous accompagner; le sermonner pour qu'il assouplisse un peu la raideur de ses opinions philosophiques. Paris, disait Henri IV, vaut bien une messe; mais, d'ailleurs, qu'il esquive ces questions; que dans son cœur il trouve des accents capables d'émou-

voir une femme dont il est aimé; pour avoir raison auprès d'elle, c'est une si grande avance! Je serai là, je l'aiderai de toutes mes forces, et peut-être, sous l'inspiration du moment, m'aviserai-je de quelque moyen pour rendre mon assistance efficace. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous livrons ce soir une grande bataille, et que, si chacun ne fait pas valeureusement son devoir, la victoire peut rester à ce la Peyrade.

— Mon fils n'est pas ici, madame, répondit Phellion, et je le regrette, car peut-être votre dévouement et vos chaleureuses paroles seraient-ils parvenus à secouer sa torpeur; mais, enfin, je vais mettre sous ses yeux toute la gravité de la situation, et très-certainement ce soir il nous accompagnera chez nos amis les Thuillier.

— Inutile de vous dire, ajouta la comtesse en se levant, que nous devons soigneusement éviter tout ce qui pourrait donner l'idée d'une connivence; nous n'aurons pas de colloque, et, à moins que le rapprochement ne se fasse d'une façon tout à fait naturelle, il vaudra mieux ne pas nous parler.

— Comptez, madame, sur ma prudence, répondit Phellion, et veuillez en même temps agréer l'assurance...

— De vos sentiments les plus distingués, interrompit en riant la comtesse.

— Non, madame, répondit gravement Phellion, je réserve cette formule pour la fin de mes lettres, mais veuillez croire à la gratitude la plus chaleureuse et la plus inaltérable.

— Nous parlerons de cela quand nous serons hors de danger, dit madame de Godollo se dirigeant vers la porte,

et, si madame Phellion, la plus tendre et la plus vertueuse des mères et des épouses, veut bien me, doinier une petite place dans son amitié, je me trouverai trop payée de ma peine.

Madame Phellion se lança dans un compliment à perle de vue. Reconduite jusqu'à sa voiture, la comtesse était déjà loin, que Phellion la poursuivait encore de ses salutations les plus respectueuses.

A mesure que, dans le salon de Brigitte, Télément quartier Latin se faisait moins assidu et devenait plus rare, le Paris plus vivant s'y infiltrait. Parmi ses collègues du conseil général et parmi les hauts employés de la préfecture de la Seine, le conseiller municipal avait opéré d'importantes recrues ; le maire et les adjoints de l'arrondissement, auxquels, en arrivant dans le quartier, Thuillier avait été faire visite, s'étaient empressés de répondre à cette politesse, et il en avait été de même de quelquesuns des officiers supérieurs de la première légion. La maison même avait apporté son contingent, et plusieurs locataires fraîchement emménages contribuaient par leur présence à renouveler l'aspect des réunions dominicales. Dans ce nombre, il faut citer Rabourdin (voir les Employés), l'ancien chef de bureau de Thuillier au ministère des finances. Ayant eu le malheur de perdre sa femme, dont le salon, à une autre époque, avait fait échec à celui de madame Colleville, Rabourdin occupait, en garçon, le troisième au-dessus de l'appartement loué à Cardot, le notaire honoraire. A la suite d'un odieux passe-droit, il avait volontairement quitté les fonctions publiques. Au moment où il fut retrouvé par Thuillier, il était directeur

d'un de ces nombreux chemins de fer en projet, dont l'exécution était toujours ajourne'e par les hésitations et par les rivalités parlementaires. Disons, en passant, que la rencontre de cet habile administrateur, devenu un homme important dans le monde financier, fut pour le digne et honnête Phellion une occasion de développer une fois de plus son grand caractère. Lors de la démission à laquelle Rabourdin s'était vu acculé, seul des employés de son buveau, Phellion avait été le courtisan de son malheur. En mesure de disposer d'un grand nombre de places, Rabourdin, quand il retrouva son fidèle, s'empressa de lui offrir une position à la fois douce et lucrative.

— Môsieur, lui répondit Phellion, votre bienveillance me touche et m'honore, mais ma franchise vous doit un aveu que je vous prie de ne pas prendre en mauvaise part : je ne crois pas aux chemins de fer ou railways, comme les appellent les Anglais.

— C'est une opinion comme une autre, dit Rabourdin en souriant, mais provisoirement nous rétribuons trèsconvenablement nos employés et je serais heureux de vous avoir auprès de moi en cette qualité. Je sais d'expérience que vous êtes un homme sur lequel on peut compter.

— Môsieur, repartit le grand citoyen, je fis alors mon devoir et rien de plus; quant à l'offre que vous voulez bien m'adresser, je ne saurais l'accueillir; satisfait de mon humble fortune, je n'éprouve ni le besoin ni le désir de rentrer dans la carrière administrative, et c'est le cas de dire avec le poëte latin :

Claidite jam rivos, pueri, saf prata biberunt.

LES PETITS DOURGEOIS. 4T

Ainsi relevé du côté du personnel, le salon des Tlniillier avait besoin d'un autre élément de vie, et, pour parler comme Madelon des Précieuses ridicules, ce jeûne a/freux de divcrlisscmcnts, signalé par madame Phcllion dans sa conversation avec Minard, avait besoin d'être conjuré. Grâce aux soins de madame de Godollo, la grande ordonnatrice, qui mit heureusement à profil les anciennes relations de Colleville dans le monde musical, quelques artistes vinrent faire diversion à la bouillotte et au boston. Démodés et vieillis, ces deux jeux ne tardèrent pas à faire retraite devant le whist, la seule manière, avait dit la Hongroise, dont entre honnêtes gens on puisse tuer le temps.

Comme Louis XVI commençant par mettre lui-même la main aux réformes sous lesquelles devait plus tard s'abîmer son trône, Brigitte avait d'abord encouragé toute cette révolution d'intérieur, et le besoin de tenir convenablement son rang dans le quartier qu'elle s'était décidée à venir habiter l'avait rendue docile à toutes les suggestions de confort et d'élégance. Mais, le jour où se passe la scène à laquelle nous allons assister, un détail en apparence assez indifférent était venu lui révéler tout le danger de la pente sur laquelle elle était placée. Parmi les nouveaux hôtes amenés par Thuillier, la plupart ignoraient la haute suprématie de sa sœur dans la maison; en arrivant donc, ils demandaient à Thuillier de les présenter à madame, et naturellement Thuillier ne pouvait leur dire que sa femme était une rcino fainéante qui gémissait sous la main de fer d'une Richelieu de laquelle relevait toute l'autorité. Ce n'était donc qu'après le premier hommage rendu à la souveraine de droit que les nouveaux venus

étaient conduits à Brigitte, et, par la raideur que l'impatience de ce déplacement de pouvoir donnait à son accueil, ils n'étaient que médiocrement encouragés à se mettre îiltéricurement en grands frais pour elle. S' apercevant de cette espèce de déchéance : — Si je n'y prends garde, se dit la reine Elisabeth avec ce profond instinct de domination qui était la plus ardente de ses passions, je ne serai plus rien ici.

Et, en creusant cette idée, elle en vint à penser que, dans le projet d'un ménage commun avec la Peyrade, devenu le mari de Céleste, la situation dont elle commençait à s'inquiéter ne pourrait que se compliquer. Dès lors, et par une subite intuition, Félix Phellion, bon jeune homme, trop occupé de ses mathématiques pour devenir jamais à sa souveraineté un rival redoutable, lui parut un parti beaucoup plus convenable que l'entreprenant avocat, et elle fut la première, quand elle vit arriver les époux Phellion, à s'inquiéter de l'absence de leur fils. Malgré la démarche de madame de GodoUo, cet amoureux terrifel.e mettait en action le dernier vers de la fameuse élégie de Millevoye :

Et son amante ne vint pas.

Comme on peut bien se l'imaginer, Brigitte ne fut pas seule à s'apercevoir de la rigueur que le malencontreux jeune homme paraissait garder à ses jours de réception : madame Thuillier, en toute naïveté, Céleste, avec une réserve jouée, témoignèrent aussi de leur mécompte. Quant à madame de GodoUo, qui, malgré une voix très-remarquable, s'était jusque-là fait prier pour chanter, quand

LF.S PETITS BOURGEOIS. 49

elle vit le peu de souci que Félix avait paru prendre de ses recommandations, elle alla inviter madame Pliellion à vouloir bien l'accompagner, et, entre deux couplets d'une romance à la mode :

— Eh bien, lui dit-elle, monsieur votre fils?

— Il va venir, lui répondit madame Pliellion ; son père l'a vertement chapitré, mais il y a ce soir une conjonction de je ne sais quelles planètes; c'est fêle chez ces messieurs de rObservatoirc, et il n'a pu se dispenser...

— C'est inconcevable que l'on soit maladroit à ce point! dit la comtesse; nous n'avions pas assez de la théologie dans cette affaire, il fallait y mêler l'astronomie!

Et l'impatience communiquant à sa voix un élan singulier, elle acheva sa romance au milieu de ce que les Anglais appellent un tonnerre d'applaudissements.

La Peyrade, qui la redoutait excessivement, ne fut pas un des derniers, quand elle eut regagné sa place, à venir lui exprimer son admiration; mais elle reçut son compliment avec une froideur qui allait jusqu'à la désobligeance, en sorte que leur hostilité s'en accrut d'autant.

11 alla se consoler auprès de madame CoUevilIe. Flavie avait encore trop de prétentions à la beauté pour ne pas eue l'ennemie d'une femme faite de manière à intercepîcr tous les hommages.

— Vous aussi, vous trouvez que cette femme chante bien? demanda dédaigneusement madame Colleville à l'avocat.

— J'ai été, du moins, le lui dire, répondit la Peyrade, puisque hors d'elle, auprès de Brigitte, point de salut. Mais voyez donc un peu votre Céleste : elle ne quitte pas

des yeux la porte, et, à chaque plateau qui entre, quoiqu'il ne soit plus heure à ce qu'on annonce personne, un désappointement se peint sur son visage.

Il faut constater, chemin faisant, que, depuis le règne de madame de GodoUo, des plateaux circulaient dans le salon les jours de réception, et cela sans chicherie, chargés de glaces, de petits fours et de sirops pris chez Tanrade, au meilleur endroit.

— Laissez-moi donc tranquille! répondit Flavie, je sais bien ce que cette petite sotte a dans l'âme, et votre mariage ne se fera que trop.

— Mais est-ce pour moi que je le fais? dit la Peyrade; n'est-ce pas une nécessité que je subis en vue d'assurer notre avenir à tous? Allons! voyons, maintenant vous voilà avec des larmes dans les yeux. Je vous laisse, vous n'êtes pas raisonnable ; que diable î comme dit ce Prudhomme de Phellion père, qui veut la fin veut les moyens!

Et il se rapprocha d'un groupe formé par Céleste, madame Thuillier, madame de Godollo, Colleville et Phellion.

Madame Colleville le suivit; et, sous l'influence du sentiment de jalousie qu'elle venait d'exprimer, devenue une mère féroce :

— Céleste, dit-elle, pourquoi ne chantez-vous pas? Plusieurs de ces messieurs désirent vous entendre.

— Oh! maman, dit Céleste, chanter après madame avec mon pauvre filet de voix! D'ailleurs, vous savez, j'ai un peu de rhume.

— C'est-à-dire que, comme toujours, vous êtes prétentieuse et désagréable; on chante comme on chante, et toutes les voix ont leur mérite.

— Ma chère amie, dit Colleville, qui, venant de perdre vingt francs à une table de jeu, trouvait dans sa mauvaise humeur le courage d'une opinion à rencontre de celle de sa femme, on chante comme on chante, c'est là un axiome de bourgeois ; on chante avec une voix, quand on en a une, et surtout on ne chante pas après une voix d'opéra comme celle de madame la comtesse ; moi, je dispense parfaitement Céleste de nous roucouler un de ses petits airs langoureux.

— C'est bien la peine, dit Flavie en quittant le groupe, de payer des maîtres si cher pour n'être bonne à rieni

— Ainsi, dit Colleville à Phellion en reprenant le propos que l'invasion de madame Colleville avait interrompu, Félix n'habite plus sur la terre : il passe sa vie dans les astres?

— Mon cher et ancien collègue, dit Phellion, je suis, comme vous, fort piqué contre mon fils en le voyant ainsi négliger les plus anciens amis de sa famille; et, quoique la contemplation de ces grands corps lumineux suspendus dans l'espace par la main du Créateur présente, à mon avis, plus d'intérêt que ne paraît le croire votre cerveau brûlé, je trouve que Félix, s'il ne venait pas, comme il me l'a promis, manquerait, ce soir, à toutes les convenances; et je ne le lui mâcherais pas, je vous le promets.

— La science, dit la Pcyrade, est une belle chose, mais elle a le malheur de faire des ours et des maniaques.

— Sans compter, dit Céleste, qu'elle ôte toute idée de religion.

— En ceci, mon enfant, vous vous trompez, dit la

comtesse. Pascal, qui était lui-même un grand exemple de la fausseté de votre point de vue, a dit, si je ne me trompe, qu'un peu de science nous éloigne de la religion et que beaucoup nous y ramène.

— Pourtant, madame, dit Céleste, tout le monde s'accorde à trouver M. Félix très-savant; quand il donnait des repétitions à mon frère, il n'y avait rien, à ce que disait François, de si clair et de si compréhensible que ses explications ; vous voyez s'il en est pour cela plus religieux.

— Je vous dis, ma bonne petite, que M. Félix n'est pas irréligieux, et qu'avec un peu de douceur, de patience, rien ne serait plus facile que de le ramener.

— Ramener à la pratique un savant! madame, dit la Peyrade, cela me paraît difficile ; ces messieurs mettent au-dessus de tout l'objet de leurs études. Allez donc dire à un géomètre, à un géologue, que l'Église, par exemple, exige impérieusement la sanctiûcation du dimanche par la suspension de toute espèce de travail, cela leur fera hausser les épaules, quoique Dieu n'ait pas dédaigné de se reposer.

— C'est pourtant vrai, dit naïvement Céleste, en ne venant pas ce soir, ce n'est pas seulement une faute contre îcs bienséances que commet M. Félix, c'est un péché.

— Mais dites, ma toute belle, répondit madame de Godollo, trouvez-vous que de nous voir ici réunis pour chanter des romances, pour manger des glaces et pour dire du mal les uns des autres, comme cela se pratique trop souvent dans les salons, cela soit beaucoup plus agréable à Dieu que de voir un savant dans son observa-

LF.S PETITS BOURGKOIS. 53

toire occupé à se rendre compte des magnifiques secrets de la création?

— Il y a temps pour tout, dit Céleste, et, comme le disait M. de la Peyrade, Dieu lui-même n'a pas dédaigné le

repos.

— Mais, ma chère amie, dit madame de Godollo, c'est que Dieu avait le temps, lui; il est éternel.

— Voilà, dit la Peyrade, une des plus jolies, des plus spirituelles impiétés qui se puissent entendre, et c'est de pareilles raisons que se payent les gens du monde. Les commandements de Dieu, on les interprète, même quand ils sont les plus impérieux et les plus explicites; on en prend, on en laisse, on y distingue; le libre penseur les soumet à sa révision souveraine, et de la libre pensée on sait s'il y a loin à la libre action!

Pendant cette tirade de l'avocat, madame de Godollo avait regardé la pendule : elle marquait onze heures et demie. Le salon se vidait peu à peu. Une seule table de jeu fonctionnait encore, occupée parThuillier, Minard père et deux des nouvelles connaissances de la maison. Phellion venait de quitter le groupe dont il faisait précédemment partie, pour se rapprocher de sa femme causant dans un coin avec Brigitte, et, par la vive accentuation de sa pantomime , il révélait un homme en proie à un profond sentiment d'indignation. Tout annonçait donc que l'espoir de voir arriver le retardataire était décidément perdu.

— Monsieur, dit la comtesse à la Peyrade, faites-vous à ces messieurs de la rue des Postes l'honneur de les tenir pour bons catholiques?

Si SCÊ^ES DE LA VIE PARISIENNE.

— Sans aucun doute, dit l'avocat, et la religion n'a pas

de plus fermes soutiens.

— Eh bien, ce matin, continua la comtesse, j'ai eu le bonheur d'être reçue parle père Anselme. En même temps qu'il est un modèle de toutes les vertus chrétiennes, ce bon père passe pour un très-savant mathématicien.

— Je n'ai pas dit, madame, que ces deux mérites fussent inconciliables.

— Mais vous avez dit qu'un bon chrétien, un jour de dimanche, ne pouvait vaquer à aucune espèce de travail; il faut donc que le père Anselme soit un grand mécréant; au moment où j'eus accès dans sa chambre, je le trouvai devant un tableau, un bâton de craie à la main, et occupé d'un problème sans doute assez difficile, car le tableau était aux trois quarts couvert de signes algébriques, et je dois ajouter qu'il ne paraissait pas beaucoup se soucier du scandale, puisqu'une personne qu'il ne m'est pas permis de nommer, mais qui est un jeune savant de grande espérance, partageait avec lui cette profane occupation.

Céleste et madame Thuillier se regardèrent, et toutes deux se trouvèrent dans les yeux comme une lueur d'espérance.

— Pourquoi ne pouvez-vous pas nommer ce jeune savant? finit par dire madame Thuillier, qui ne mettait jamais plus de finesse à dire sa pensée.

— Parce qu'il n'a pas, comme le père Anselme, sa sainteté pour le faire absoudre de cette flagrante violation du dimanche; et puis, ajouta madame de GodoUo d'une manière significative, il me supplia de ne pas dire que je l'eusse rencontré au lieu où je le voyais.

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— Vous connaissez donc bien des jeunes savants? demanda Céleste, car celui-là et M. Phellion, cela fait déjà deux.

— Ma chère belle, dit la comtesse, vous êtes une petite curieuse, mais vous ne me ferez pas dire ce que je ne veux pas dire, surtout après la confidence du père Anselme, car votre esprit prendrait aussitôt le galop.

Le galop était tout pris et chaque mot de la comtesse paraissait accroître l'anxiété de la jeune fille.

— Moi, dit la Peyrade avec ironie, je ne serais pas du tout étonné quand le collaborateur du père Anselme serait précisément M. Félix Phellion; Voltaire avait conservé de très-bons rapports avec les jésuites, qui l'avaient élevé; seulement, il ne parlait pas avec eux religion.

— Eh bien, mon jeune savant, à moi, en parle à son véritable confrère es sciences, il lui soumet ses doutes, et tel a été le point de départ de leur liaison scientifique.

— Et le père Anselme, demanda Céleste, espère-t-il le convertir, ce jeune homme?

— il en est sûr, répondit la comtesse : son jeune collaboialeur, à part l'éducation religieuse qui lui a manqué, a été élevé dans les meilleurs sentiments; il sait d'ailleurs que son retour à la religion serait le bonheur d'une charmante jeune fille qu'il aime et dont il est aimé. Maintenant, ma chère enfant, vous ne m'en ferez pas dire davantage, et croyez tout ce qui vous plaira.

— Oh! ma marraine! dit Céleste en cédant à toute la naïveté de son impression, si c'était lui!

El elle se précipita en pleurant dans les bras de madame Thuillier.

A ce moment, le domestique ouvrit la porte du salon et, complication singulière, il annonça M. Félix Phellion.

Le jeune professeur entra tout couvert de sueur, sa cravate en désordre et l'air tout essoufflé,

— Une belle heure, dit Phellion avec sévérité, pour se présenter !

— Mon père, dit Félix tout en se dirigeant du côté 011 étaient assises madame Thuillier et Céleste, je ne pouvais pas quitter avant la fin du phénomène. Je n'ai pas trouvé de voiture et j'arrive toujours courant.

— Les oreilles ont dû vous tinter en route, dit la Peyrade d'un air goguenard, car depuis un moment vous occupiez la pensée de ces dames, qui, à votre sujet, s'étaient proposé un grand problème.

Félix ne répondit pas; il vit entrer Brigitte, qui venait de la salle à manger, où elle était allée ordonner au domestique de ne plus passer de plateaux; il courut la saluer.

Après avoir écouté quelques reproches sur la rareté de sa présence, et s'être entendu amnistier par un très-obligeant Il vaut mieux tard que jamais, il retourna vers son pôle et fut assez étonné de s'entendre dire par madame de Godollo :

— Monsieur, vous me pardonnerez une indiscrétion que l'entraînement de la conversation vient de me faire commettre à votre sujet : j'ai dit à ces dames, malgré votre recommandation expresse, le lieu où je vous ai rencontré ce matin.

— Où j'ai eu l'honneur de vous rencontrer, dit Félix; mais, alors, madame, je ne vous ai pas vue.

Ln sourire imperceptible ellleura les lèvres de la Peyrade.

— Vous m'avez si bien vue, que vous m'avez parlé en me demandant la discrétion la plus absolue. Mais, du reste, je ne vous ai pas engagé au delà de la vérité : j'ai dit que vous voyiez quelquefois le père Anselme, et que, jusqu'ici, vous aviez avec lui des relations scientifiques, mais que vous défendiez contre lui vos doutes tout aussi h'ieh que contre Céleste.

— Le père Anselme,... dit stupidement Pliellion.

— Eh! sans doute, fît la Peyrade, un grand mathématicien qui ne désespère pas de vous convertir; mademoiselle Céleste en a pleuré de joie.

Félix promena autour de lui un regard hébété. Madame de Godollo le regardait avec des yeux dont un caniche eût compris le langage.

— Je voudrais, finit-il par dire, avoir fait une chose si agréable à mademoiselle Céleste, mais je crois, madame, que vous vous êtes trompée.

— Écoutez-moi, monsieur, je vais préciser, et, si votre mauvaise honte vous pousse à cacher désespérément une démarche qui n'a pourtant rien que d'avouable, puisqu'elle a fait la joie de ceux qui vous aiment, démentez-moi; je porterai la peine de ma légèreté à divulguer un secret que vous avez, je l'avoue, hautement recommandé à ma discrétion.

Madame Thuillier et Céleste étaient à elles seules un spectacle, jamais on n'avait vu le doute et l'attente peints plus énergiquement sur un visage humain.

Scandant chacune de ses paroles :

— J'ai dit à ces dames, reprit madame de Godollo, parce que je savais à quel point elles sont occupées de votre salut, et parce qu'on vous accusait de méconnaître audacieusement les commandements de Dieu en travaillant le dimanche, que je vous avais rencontré ce matin à la maison de la rue des Postes, chez le père Anselme, un savant comme vous, avec lequel vous étiez occupé de la solution d'un problème; j'ai dit que vos communications scientifiques avec cet homme si saint et si éclairé avaient amené entre vous d'autres explications; que vous lui aviez soumis vos doutes religieux et qu'il ne désespérait pas d'en avoir raison. Il n'y a dans la confirmation que vous donnerez à mon récit rien qui puisse humilier votre amour-propre; c'est tout simplement une surprise que vous vouliez faire à Céleste, et j'ai eu la maladresse de l'éventer; mais, en vous entendant répondre que j'ai dit la vérité, vous lui ferez bien encore assez de bonheur pour ne pas nous marchander la parole qu'elle attend de vous.

— Allons ! monsieur, dit la Peyrade, il n'y a jamais de ridicule à chercher la lumière ; vous, si droit et si ennemi du mensonge, vous ne pouvez nier ce que madame affirme avec cette résolution,

— Eh bien, dit Félix après un peu d'hésitation, voulezvous, mademoiselle Céleste, me permettre de vous dire deux mots seulement, sans témoins?

Céleste se leva, sur un signe approbatif de madame Thuillier. Félix la prit par la main et l'entraîna vers une fenêtre à deux pas de laquelle ils se trouvaient dans le moment.

— Leiosic, lui dit-il, je vous en supplie, attendez encore. Tenez, ajouta-t-il en lui montrant la constellalion du Chariot, par delà ces astres visibles, il y a pour nous tout un avenir. Quant au père Anselme, je ne puis pas avouer, puisque ce n'est pas vrai. C'est un conte officieux; mais patientez, vous apprendrez des choses!...

Céleste le quitta et il resta occupé à regarder le ciel.

— Il est fou ! dit la jeune fille avec un accent désespéré en revenant prendre sa place auprès de madame Thuillier.

Et Félix confirma ce pronostic en s'élançant hors du salon, sans s'apercevoir de l'émoi avec lequel Phellion et sa mère s'étaient mis sur ses traces.

Pendant que cette sortie stupéfiait tout le monde, la l'eyrade s'approcha respectueusement de madame de GodoUo et lui dit :

— Convenez, madame, qu'il est bien difficile de tirer de l'eau un homme qui veut absolument se noyer...

— Je n'avais pas encore l'idée, répondit la comtesse, d'une pareille simplicité, c'est être par trop niais. Je passe à l'ennemi, et avec l'ennemi, quand bon lui semblera, j'aurai chez moi une explication franche et loyale.

Le lendemain. Théodose se sentit possédé de deux curiosités : Comment Céleste se démêlerait-elle de l'option qu'elle avait acceptée? Cette comtesse Torna de Godollo, qu'avait-olle à lui dire et que lui voulait-elle?

Le premier de ces intérêts semblait devoir, sans conteste, prendre le pas ; et cependant, par un instinct secret, la Peyrade se sentait plus vivement attiré vers la solution du second problème. Mais, en se décidant à aller d'abord de ce côté, il comprit que, pour la rencontre à laquelle il

avait été convié, il ne pouvait se présenter armé avec trop de soin.

Il avait tombé de l'eau dans la matinée, et ce grand calculateur n'en était pas à savoir ce qu'une éclaboussare ternissant le vernis d'une botte peut apporter de déconsidération à un homme. Il envoya donc son portier lui chercher un cabriolet, et, vers les trois heures, il quittait la rue Saint-Dominiqiie-d'Enfer, se dirigeant vers les élégantes latitudes du quartier de la Madeleine.

On se doute bien que quelques soins avaient été donnés à son costume, qui devait tenir le milieu entre le sansfaçon d'une toilette du matin et le cérémonieux d'une tenue de l'après-dînée. Inféodé par sa profession à la cravate blanche, dont il ne lui arrivait de se départir qu'en de rares occasions, et n'osant se présenter autrement qu'en habit, il se sentait pencher vers l'une des deux extrémités dans lesquelles il lui paraissait convenable de ne pas tomber. Mais avec l'habit boutonné et le gant paille remplacé par un gant demi clair, il se désolennisaU et évitait cet aspect solliciteur et provincial que donne une toilette de salon promenée par les rues à l'heure où le soleil n'est pas encore descendu à l'horizon.

L'habile diplomate n'eut garde de se faire conduire jusqu'à la porte de la maison où il avait affaire. A l'entresol, il n'aurait pas voulu être vu descendant d'une voiture de place, et, au premier, il aurait craint d'être aperçu faisant une station à l'étage inférieur; cette démarche n'aurait pas manqué de donner lieu à des commentaires infinis.

Il eut donc soin de se faire arrêter à l'angle de la rue

Hoyale; de là, par le trottoir à peu près sec, en marchant avec précaution sur la pointe du pied, il arriva sans encombre. Parvenu à la porte de la maison, il eut la chance de n'être pas vu des concierges; le mari, bedeau à l'église de la Madeleine, était alors absent pour son service, et la femme occupée à montrer un appartement encore vacant à un aspirant locataire; échappant donc à tous les regards, Théodose put se glisser jusqu'à la porte du sanctuaire où il allait pénétrer.

Un mouvement délicat que sa main imprima à un cordon de soie garni de cartisanes fit retentir une sonnette à l'intérieur de l'appartement. Quelques secondes écoulées, un coup plus impérieux d'une autre sonnette d'un moindre calibre lui parut un avertissement à l'adresse de la camériste tardant trop à ouvrir, au gré de sa maîtresse. En effet, un moment plus tard, une femme de chaînbre, d'un âge miir et de trop bonne façon pour affecter le costume des soubrettes de comédie, se trouvait face à face avec lui.

L'avocat déclina son nom, et la femme de chambre le pria d'attendre dans une salle à manger d'un luxe sévère. Presque aussitôt, la camériste vint le reprendre, et en l'annonçant, elle l'introduisit dans le salon le plus coquet et le plus splendide qu'il soit possible de disposer sous le plafond écrasé d'un entre-sol.

La divinité du lieu était assise devant une table que recouvrait un tapis à dessin vénitien où l'or chatoyait mêlé aux éclatantes couleurs d'un petit point de tapisserie. A l'entrée de l'avocat, elle le salua sans se lever, et, pendant que la femme de chambre lui avançait un fauteuil :

— Vous permettez, monsieur, lui dit la comtesse, que je ferme une lettre pressée?

L'avocat s'inclina en signe d'assentiment; la belle étrangère prit alors sur un pupitre en écaille incrustée, façon BouUe, une feuille de papier anglais azuré qu'elle plaça sous une envelojpe; après avoir écrit l'adresse, elle se leva pour sonner.

Paraissant aussitôt, la femme de chambre alluma une lampe à l'esprit-de-vin enchâssée dans un petit meuble de bureau rehaussé de charmantes sculptures; au-dessus de la lampe était attaché une sorte de creuset en vermeil où attendait un culot de cire à cacheter odorante ; aussitôt que la chaleur du feu eut mis la cire en liquéfaction, la caraériste la versa sur l'enveloppe et présenta à sa maîtresse le cachet armorié. Celle-ci l'imprima de ses belles mains et dit :

— Faites porter sans retard à son adresse.

La femme de chambre fit un mouvement pour prendre la lettre, mais, soit inadvertance, soit précipitation, le papier alla tomber aux pieds de la Peyrade, qui, se baissant d'un mouvement vif pour le ramasser, lut involontairement la suscription. Elle portait : Son Excellence Monsieur le Minisire des affaires étrangères. Et, plus haut, dans un des angles, les mots signiûcatifs : A lui seul, assignaient à cette missive un caractère d'intimité.

— Pardon! monsieur, dit la comtesse en recevant de l'avocat la lettre qu'il avait eu le bon goût de faire repasser par les mains de la maîtresse de manière à lui adresser son empressement. Veuillez, mademoiselle, faire en sorte de ne pas la perdre, dit en même temps d'un ton sec

la belle étrangère à la malencontreuse camériste. Celle-ci ainsi congédiée, la Hongroise quitta le siégo qu'elle occupait devant la table à écrire et alla prendre place sur un canapé couvert en satin gris-perle.

Pendant tout ce manège, la Peyrade avait eu le plaisir d'inventorier les magniûcences dont il était entouré. Des tableaux de maîtres se détachant sur une tenture à fond mat et sombre, qu'égayaient des torsades et des galons de soie ; sur une console en bois doré, un immense vase du Japon; devant les fenêtres, deux jardinières où un lilium rubnim, aux pétales recroquevillés, surmontait des cameliias blancs et rouges et des magnoliers nains de la Chine à fleurs d'un blanc soufré, bordées d'un liséré ponceau; dans une encoignure, une panoplie composée d'armes aux aspects les plus bizarres et les plus riches, et qui s'expliquait par la nationalité, toujours un peu hussarde, de la maîtresse du lieu-, enfin, quelques bronzes et statuettes d'un choix exquis, et, dans les sièges, roulant moelleusement sur un tapis à dessins turcs, une grande anarchie de formes et d'étoffes, tel était l'ameublement de ce salon, que l'avocat avait eu l'occasion de visiter avec Brigitte et Thuillier avant qu'il fùl habité. Il lui sembla transfiguré au point d'être pour lui méconnaissable.

Avec un peu plus d'habitude du monde, l'avocat eût été moins surpris des soins merveilleux que la comtesse s'était donnés pour la décoration de ce réduit. Le salon d'une femme est son royaume, et son royaume absolu; car, là, dans toute la force du mot, elle règne et gouverne; là, elle livre plus d'une bataille, et presque toujours elle en sort victorieuse. En effet, de son salon, n'a-t elle pas choisi

tous les ornements, harmonisé toutes les couleurs, et n'y dispense-t-elle pas le jour à sa guise? Pour peu qu'elle soit un machiniste intelligent, il est impossible que, là où chaque objet de son entourage a été disposé de sa main, elle ne vaille pas tout son prix; impossible que chacun de ses avantages ne soit pas mis en un rare relief. Ditesvous que vous ne connaissez pas toutes les perfections d'une femme, quand vous ne l'avez pas vue dans l'atmosphère prismatique de son salon, mais gardez-vous aussi de prétendre à la juger et à la savoir quand vous ne l'avez vue que là.

Coquettement blottie dans l'un des angles du canapé, la tète nonchalamment soutenue par un bras dont la forme et la blancheur pouvaient être suivies par l'œil presque jusqu'à la hauteur du coude, sous la manche largement évasée d'une robe de chambre de velours noir; son pied de Cendrillon à l'aise dnns une mignonne pantoufle de cuir de Russie et posant sur un coussin de velours satin orange, rehaussé de fleurs en relief, la belle Hongroise avait l'air d'un portrait de Lawrence ou de Winterhalter, plus la naïveté de la pose.

— Monsieur, dit-elle en souriant avec un léger accent étranger qui prêtait un charme de plus à sa parole, je ne puis m'empêcher de trouver très-plaisant qu'un homme de votre esprit et de votre rare pénétration ait pu voir en moi une ennemie.

— Mais, madame la comtesse, répondit la Peyrade laissant lire dans ses yeux un étonnement mêlé de défiance, toutes les apparences, vous en conviendrez, étaient du côté de ma simplicité. Un prétendant vient se jeter en tra-

vers d'un mariage qui s'offre à moi entouré de toutes les convenances. Ce concurrent me fait la grâce de se montrer gauche à miracle, de n'être pas difficile à écarter, et voilà tout à coup le plus gracieux et le plus inespéré des auxiliaires qui se dévoue pour le protéger sur le terrain précisément où il est le plus vulnérable...

— Avouez, dit en riant la comtesse, que ce protégé est l'Q habile homm.e, et qu'il m'a vaillamment secondée!

— Sa maladresse, répondit la Peyrade, n'était pas, je pense, pour vous, très-imprévue, et la protection dont vous daignez l'honorer n'en reste pour moi que plus cruelle.

— Le grand malheur, reprit l'étrangère avec une minauderie charmante, quand on vous dispenserait d'épouser mademoiselle Céleste! Vous tenez donc beaucoup, monsieur, à cette pensionnaire?

Dans ce mot, mais surtout dans l'intonation avec laquelle il fut prononcé, il y avait plus que du dédain, il y avait de la haine. Cette nuance ne devait pas échapper à un observateur de la force de la Peyrade. Toutefois, n'étant pas homme à beaucoup s'avancer sur cette simple remarque :

— Madame, dit-il, l'expression vulgaire faire une fin résume cette situation où , après avoir longtemps combattu, un homme, à bout de ses efforts et de ses illusions, fait un compromis tel quel avec son avenir. Or, quand cette fin se présente sous la forme d'une jeune fille ayant plus de vertu, j'en conviens, que de beauté, mais apportant à son mari la fortune indispensable au bien-être de toute association conjugale, quoi d'étonnant que le cœur

se laisse prendre par la reconnaissance et qu'il accueille la vraisemblance du paisible bonheur qui semble s'offrir à lui?

— J'avais toujours pensé, répondit la comtesse, que la portée de l'intelligence devait être la mesure de l'ambition, et je me figurais qu'un homme assez profondément habile pour ne vouloir être d'abord que l'avocat des pauvre?, avait de moins humbles et de moins pastorales aspirations.

— Eh! madame, repartit la Peyrade, la main de fer de la nécessité fait des résignations bien autrement étranges; la question du pain quotidien est de celles devant qui tout plie et tout s'abaisse. Apollon, pour vivre, ne fut-il pas obligé de se faire le berger d'Admète?

— La bergerie d'Admète, objecta madame de Godollo, était au moins une bergerie royale; mais certainement Apollon ne se fût pas résigné à garder les bêtes chez un... bourgeois.

La suspension introduite dans sa phrase par la belle étrangère semblait sous-entendre un nom propre, et la Peyrade comprit que, par pure clémence, Thuillier avait été dispensé de comparaître dans l'argument qui s'était arrêté au genre, au lieu de pousser jusqu'à l'individu.

— Je crois , madame , qu'il y a autant de vérité que de finesse dans votre distinction, répondit la Peyrade, mais n'est pas Apollon qui veut.

— Je n'aime pas les gens qui surfont, dit sèchement la comtesse, mais j'aime encore moins les gens qui donnent leur marchandise au-dessous du cours; j'ai toujours peur qu'ils ne me fassent dupe de quelque rouerie savante et

compliquée. Vous save:': bien, monsieur, votre valeur, et votre hypocrisie d'iiumiliié me déplaît souverainement; elle me prouve que mes bienveillantes ouvertures n'ont pas installé môme un commencement de confiance entre nous.

— Je vous jure, madame, que, jusqu'ici, la vie ne m'a pas payé pour croire en moi à aucune supériorité éclatante.

— Au fait, dit la Hongroise, il faut peut-être admettre la modestie d'un homme qui accepte le pitoyable dénoûment en travers duquel j'avais essayé de me placer.

— Gomme il faut peut-être , dit finement la Peyrade, admettre la réalité d'une bienveillance qui, pour me sauver, m'avait jusqu'ici si rudement châtié.

La Hongroise jeta sur son interlocuteur un regard de reproche; sa main chiffonnant un des rubans de sa robe, elle baissa les yeux et laissa échapper un soupir si imperceptible et si léger, qu'il pouvait passer pour un incident de la respiration la plus régulière.

— Vous êtes rancunier, dit-elle, et jugez les gens tout d'une pièce. Après tout, ajouta-t-elle comme par réflexion, vous avez peut-être raison de me rappeler que j'ai pris le plus long pour venir me mêler assez ridiculement à des intérêts qui me sont étrangers. Poussez , cher monsieur, dans le sens de votre glorieux mariage où vous trouvez tant de convenances réunies, et laissez-moi seulement souhaiter que vous n'ayez pas à vous repentir d'une victoire que je n'essayerai plus d'ajourner.

Le Provençal n'avait pas été gâté à l'endroit des bonnes fortunes, La misère contre laquelle il s'était longtemps débattu ne jette guère sur le chemin des galantes rencon-

très, et, depuis qu'il avait secoué sa rude étreinte, tout entier à la pénible tâche de se constituer un avenir, n'était la comédie jouée avec madame Colleville, il n'avait laissé prendre aux choses de cœur qu'une bien minime place dans sa vie. Comme les hommes vivement occupés qu'obsède néanmoins le démon de la chair, il se résignait à cet ignoble amour tout fait, qui, ramassé le soir au coin des carrefours, se concilie d'ailleurs si commodément avec l'extérieur de la dévotion. On peut donc se représenter la perplexité de ce novice en matière d'aventures, quand il se vit placé entre la crainte de laisser échapper une délicieuse occasion et celle de trouver un serpent au milieu des fleurs qui semblaient s'ouvrir sous sa main. Une réserve trop marquée, un empressement trop tiède, pouvaient blesser l'amour-propre de la belle étrangère, et tarir tout à coup la source où l'on paraissait l'inviter à puiser ; mais, d'autre part, si celte apparence d'intérêt n'était qu'un piège ; si la bienveillance, pour lui mal expliquée, dont il était devenu brusquement l'objet, n'avait qu'un but, celui de l'entraîner à quelque fausse démarche dont ensuite on dût faire arme contre lui pour le compromettre vis-à-vis des Thuillier, quel échec à sa réputation d'habileté et quel rôle à jouer que celui du chien lâchant la proie pour l'ombre !

On sait déjà que la Peyrade était un peu de l'école de Tartuffe, et la franchise avec laquelle le maître déclare à Elmire que, sans un peu de ses faveurs oprès quoi il soupire, il ne saurait prendre foi dans ses tendres avances, parut à l'avocat, sauf un peu plus de velouté dans la forme, pouvoir être convenablement appliqué au cas présent.

— Madame la comtesse, dit-il donc, vous faites de moi un homme fort à plaindre ; j'allais gaiement à ce mariage, vous m'en ôtez la foi; et ensuite, quand je l'aurai rompu, quel usage, avec ma capacité si haute, voyez-vous donc pour moi à faire de cette liberté que j'aurai recouvrée?

— La Bruyère a dit, si je ne me trompe, que rien ne rafraîchit le sang comme d'avoir évité une sottise.

— D'accord; mais c'est là un bénéfice négatif, et je suis d'un âge et dans une situation de fortune à me préoccuper de résultats plus sérieux. L'intérêt que vous daignez me porter ne doit pas s'arrêter à l'idée de faire de moi table rase. J'aime mademoiselle Colleville d'un amour, il est vrai, qui n'a rien d'impérieux et de dominateur, mais enfin je l'aime, sa main m'est promise, et, avant d'y renoncer...

— Ainsi, dit vivement la comtesse, dans un cas donné, vous ne seriez pas éloigné d'une rupture, et, ajouta- t-elle d'une façon plus posée, on aurait quelque chance de vous faire comprendre qu'en vous livrant ainsi à la première occasion, vous compromettez tout votre avenir, que d'autres partis peuvent se présenter?

— Au moins, madame, faudrait-il les pressentir, les entrevoir.

Cette persévérance à prendre des gages parut désobliger la comtesse.

— La foi, monsieur, dit-elle, n'est une vertu que parce qu'elle croit sur parole. Vous doutez de vous-même, ce qui est un autre genre de gaucherie. Je ne suis pas heureuse dans mes patronages.

— Mais enfin, madame, est-il donc bien indiscret d'insister pour savoir au moins d'une façon lointaine ce que votre bienveillance a pu rêver pour moi?

— Très-indiscret, répondit froidement la Hongroise, car il m'est facile de voir que vous ne promettez qu'une docilité conditionnelle. N'en parlons plus. Vous êtes trèsavancé avec mademoiselle CoUeville, elle vous convient sous beaucoup de rapports, épousez-la ; encore un coup, vous ne me trouverez plus sur votre chemin.

— Mais mademoiselle CoUeville, en effet, me convientelle? reprit la Peyrade ; c'est justement à cet endroit que tout à l'heure vous avez fait naître mes doutes! Et ne trouvez-vous pas quelque cruauté à me jeter successivement deux affirmations contradictoires sans aucune preuve à l'appui?

— Ah ! dit la comtesse d'un ton d'impatience, il faut à mon opinion des pièces justificatives! Eh bien, monsieur, il y a quelque chose de très-concluant et que je puis vous affirmer : Céleste ne vous aime pas.

— Je crois en effet, dit la Peyrade avec humilité, que je suis plutôt sur le chemin d'un mariage de raison.

— Et elle ne peut pas vous aimer, continua madame de Godollo en s'animant, parce qu'elle ne peut pas vous comprendre. Ce qui est son vrai mari, c'est ce petit jeune homme blond, timide et fade comme elle ; du contact de ces deux natures sans vie et sans chaleur résultera cette tiédeur à deux qui, dans les opinions du monde où elle est née et où elle a vécu, constitue le nec-plus-ullra de la félicité cori.;ugale. Essayez donc de faire entendre à cette petite sotte que la fortune, quand elle a la chance de ren-

LES im:tits UOUnCKOIS. 71

contrer le talent sur son chemin, doit se tenir pour tr6shonorce de la rencontre! Faites donc surtout comprendre cela à son odieux et misdrable entourage ! Des bourgeois enrichis, voilà le toit sous lequel vous pensez à aller vous reposer de votre dur labeur et de vos longues épreuves; et vous croyez que, vingt fois par jour, votre apport, pesé à côté de leur apport en argent, ne sera pas trouvé outrageusement léger! D'un côté, V Iliade, le Cid, le Freyschûlz et les fresques du Vatican; de l'autre, cent mille écus en bonnes espèces sonnantes : et dites-moi de quel côté se tournera leur admiration? L'arliste, l'homme d'imagination tombé dans l'atmosphère bourgeoise, savez-vous à quoi je le compare? A Daniel jeté dans la fosse aux lions, moins le miracle de rÉcriture.

Cette invective contre la bourgeoisie avait été débitée avec un ton de chaleureuse conviction qui pouvait difficilement manquer d'être communicative :

— Ah! madame, s'écria la Peyrade, que vous dites éloquemment les choses qui souvent se sont présentées à mon esprit inquiet et troublé! mais toujours je me sentais acculé à cette fatalité cruelle, la nécessité d'une position...

— Nécessité, position! interrompit la comtesse en élevant encore la température de sa parole, mots vides de sens, qui ne sont pas même un son pour les habiles, mais qui font reculer les niais comme de redoutables empêchements. La nécessité ! est-ce que cela existe pour les natures d'élite, pour celles qui savent vouloir? Un ministre gascon a dit un mot qui devrait être gravé sur la porte de toutes les carrières : « Tout vient à point à qui sait attendre. » Vous ignorez donc que le mariage, pour les hommes

Ï2 SCtNES DE LA VIF, PARISIENNE.

de trempe supérieure, c'est ou une chaîne qui les rive aux dernières vulgarités de l'existence , ou une aile qui les transporte aux plus hauts sommets du monde social? La femme qu'il vous faudrait, à vous, monsieur, et qui ne se ferait peut-être pas longtemps attendre dans votre avenir, si vous n'aviez une incroyable hâte de le livrer à la première dot venue, c'est celle qui serait capable de vous comprendre, parce qu'elle vous aurait deviné; celle qui serait pour vous un collaborateur, une confidente intellectuelle, et non un pot-au-feu animé; celle qui, aujourd'hui votre secrétaire, pourrait être demain la femme vraisemblable d'un député, d'un ambassadeur; celle enfin qui serait en mesure de vous offrir son cœur pour ressort, son salon pour théâtre, ses relations pour échelle, et qui, en récompense de tout ce qu'elle vous apporterait d'élan et de force, ne demanderait qu'à rayonner auprès de votre trône de la gloire et des prospérités qu'elle aurait pressenties en vous !

Grisée en quelque façon de sa parole, la Hongroise était magnifique, i'œil étincelant, la narine gonflée; les perspectives que déroulait sa vive éloquence, elle semblait les voir, ]es toucher de ses mahis frémissantes. Un moment, la Peyrade fut comme ébloui de cette sorte de lever de soleil qui éclatait dans sa vie.

Toutefois , comme c'était un homme prodigieusement prudent, qui s'était fait une loi de ne prêter que sur caution bonne et solvable, il fut entraîné à peser encore sur la situation.

— Madame la comtesse, dit-il, vous me reprochiez tout à l'heure de parler en bourgeois, et, moi, j'ai bien peur

LES PETITS DOURGEOIS. 73

que vous ne parliez en déesse. Je vous admire, je vous écoute, mais je ne suis pas convaincu. Ces dévouemcn'.s, ces abnégations sublimes se rencontrent peut-être au ciel ; mais, sur la terre, qui peut se vanter d'en avoir été l'objet?

— Vous vous trompez, monsieur, dit la comtesse avec solennité, de pareils dévouements sont rares, mais ils ne sont ni incroyables ni impossibles ; il faut seulement avoir la main à les trouver, et surtout la main à les retenir quand ils se sont offerts à vous.

Là-dessus, elle se leva majestueusement.

La Peyrade comprit qu'il avait fini par déplaire, et qu'on le congédiait; il se leva à son tour, s'inclina avec respect, et demanda la faveur d'être reçu quelquefois.

— Monsieur, lui répondit madame de Godollo, chez nous autres Hongrois, gens primitifs et presque sauvages, quand une porte est ouverte, c'est à deux battants; mais, quand nous la fermons, c'est à double verrou.

Cette réponse digne et ambiguë fut accompagnée d'une légère inclination de tête. Étourdi, confondu de ces façons d'être, pour lui si nouvelles, et qui ressemblaient si peu à celles de Flavie, de Brigitte et de madame Minard, la Peyrade sortit en se demandant s'il avait bien joué le jeu.

En quittant madame de Godollo, la Peyrade sentit le besoin de se recueillir. Au fond de la conversation qu'il venait d'avoir avec celle étrange femme, que démêlait-il : un piège ou un riche parti qui s'offrait à lui? Dans le doute, presser Céleste de se prononcer n'était ni habile ni pri;dent; car solliciter une solution, c'était soi-même prendre

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