I. li
velours, et regretta que son mari ne fût pas là pour prendre sa part de Técot.
Après une assez longue causerie, les deux commères se séparèrent. Alors, avec de la charcuterie dont elle s'était approvisionnée et le restant du roussillon, madame Cardinal fit un repas qu'elle couronna par une sieste. Sans parler des émotions de la journée, l'influence d'un des vins les plus capiteux du monde aurait suffi à expliquer la profondeur et la durée de son sommeil ; quand elle se réveilla, le jour commençait à tomber.
Son premier soin fut de donner un coup d'œil au lit du malade. Il avait le sommeil agité et rêvait à haute voix.
— Des diamants, disait-il, des diamants? A ma mort! pas auparavant!
— Tiens! dit madame Cardinal, il ne manquerait plus que ça, qu'il eût des diamants...
Et, comme elle vit que Toupillier paraissait en proie à un violent cauchemar, au lieu de le soulager en l'aidant à changer de position, elle se penchait sur la tête pour ne lien perdre de ses paroles, espérant qu'elle pourrait recueillir quelque importante révélation.
A ce moment, un coup sec frappé à la porte, dont l'excellente garde-malade avait eu le soin de retirer la clef, lui annonça la venue de Cérizet.
— Eh bien? dit-il en rentrant.
— Eh bien, il a pris la drogue. 11 y a bien quatre bonnes heures qu'il dort comme un Jésus. Tout à l'heure, en rêvassant, il a parlé de diamants.
— Mon Dieu ! dit Cérizet, il n'y aurait rien d'étonnant
qu'on en trouvât. Ces pauvres, quand ils se mettent à être riches, ça fait des amas de tout...
— Ah çà! petit père, demanda la Cardinal, quelle fut donc votre idée d'aller dire à la mère Perrache que vous êtes mon homme d'affaires, et que vous ne faites pas dans la médecine? C'était convenu ce matin, que vous veniez sous la couleur d'un médecin...
Cérizet ne voulait pas avouer que l'usurpation de ce titre lui avait paru grave ; il aurait craint de décourager sa complice.
— Je voyais cette femme, répondit-il, se disposant à me demander une consultation, je m'en suis débarrassé de cette façon.
— Tiens! dit la Cardinal, les beaux esprits se rencontrent; et c'a été aussi mon truc de lui tourner la chose dans ce sens ; de voir venir un homme d'affaires, ça semblait lui donner des idées à madame gratte-cuir... Vous ont-ils vu entrer, les Perrache ?
— Il m'a semblé, répondit Cérizet, que la femme dormait dans son fauteuil.
— Elle devait dormir, dit la Cardinal d'un air significatif.
— Quoi, vraiment? demanda Cérizet.
— Parbleu ! dit la revendeuse, quand il y a en pour un, il y en a pour deux; on 1/ a fait prendre le restant de la drogue.
— Quant au mari, reprit Cérizet, il est là, car, tout en tirant sa manique , il m'a fait un gracieux signe de connaissance dont je me serais très-bien passé.
— Laissez donc que la nuit soit tout à fait venue, nous
allons lui monter une misloch qu'il n'y verra que du feu.
En effet, un quart d'heure plus tard, avec une verve dont l'usurier resta émerveillé, la revendeuse organisa au naïf portier la comédie d'un monsieur qui ne veut pas se laisser reconduire et avec lequel on fait assaut de politesse. Ayant l'air de convoyer le prétendu médecin jusqu'à la porte de la rue, au milieu de la cour, elle feignit que le vent avait soufflé sa lumière et, sous prétexte de la rallumer, elle éteignit celle de Perrache. Tout ce tracas, accompagné d'exclamations et d'une étourdissante loquacité, fut si vertement mené, que, appelé devant la justice, le concierge n'aurait pas hésité à déposer sous serment qu'entre neuf et dix heures de la soirée le docteur, dont il avait constaté la venue, était descendu de chez le pauvre et avait quitté la maison.
Quand les deux complices furent ainsi tranquillement en possession du théâtre de leurs opérations, la Cardinal ût du Béranger sans le savoir, et, comme s'il se fût agi d'abriter les amours de Lisette, pour éviter qu'un voisin indiscret n'entrevît quelque chose de la scène qui se préparait, elle disposa son châle en poil de lapin en guise de rideau devant la fenêtre.
Dans le quartier du Luxembourg, la vie cesse de bonne heure; et, un peu avant dix heures, tous les bruits de maison, aussi bien que tous les bruits extérieurs, étaient à peu près éteints. Un voisin, acharné à la lecture d'un roman-feuilleton, tint seul en échec les associés pendant quelque temps; mais aussitôt qu'il eut posé l'éteignoir sur sa lumière, Cérizet fut d'avis de se mettre à l'œuvre. En commençant sans délai, on serait plus assuré que le
dormeur restait encore sous l'empire du narcotique ; et puis, si la recherche du trésor n'était pas trop longue, rien n'empêcherait que la Cardinal, sous prétexte d'aller chez le pharmacien chercher quelque remède nécessité par une crise survenue dans l'état du malade, ne se fît ouvrir la porte de la rue. Selon l'habitude des concierges pris dans leur premier sommeil, il était à espérer que les Perrache tireraient le cordon de leur lit sans se lever, Cérizet aurait donc le moyen de sortir en même temps que sa complice, et à eux deux, dans le premier voyage, ils pourraient mettre en sûreté une partie de la somme. Pour l'extraction du reste, il serait facile de s'ingénier dans la journée du lendemain.
Puissant pour le conseil, Cérizet n'était qu'un homme de main très-insuffisant, et, sans la robuste assistance de la Cardinal, jamais il ne serait parvenu à soulever de son lit ce que l'on pourrait appeler le cadavre de l'ex-tambour-major. Sous son pesant sommeil, en proie à la plus complète insensibilité, Toupillier était devenu une masse inerte qui heureusement pouvait être manœuvrée sans beaucoup de précautions. Puisant dans sa cupidité un redoublement de vigueur, l'athlétique madame Cardinal, malgré l'insignifiance du concours que lui prêtait l'homme d'affaires, parvint à opérer sans encombre le transbordement de son oncle, et le lit fut enfin livré à son ardente recherche.
D'abord on ne trouva rien, et la revendeuse, pressée d'expliquer comment, dans la matinée, elle s'était assurée que son oncle couchait sur cent mille francs d'or, fut obligée de convenir qu'une conversation avec les Perrache et «ia
brillante imagination avaient fait presque tous les frais de sa prétendue certitude. Gérizet était outré: avoir pendant toute la journée caressé l'idée et l'espérance d'une fortune, s'être décidé à une démarche hasardeuse et compromettante, et, en fin de cause, se trouver en face du néant! La déception était si cruelle, que, s'il n'eût pas craint de se commettre avec la force musculaire de sa future belle-mère, il se fût porté contre elle à quelque rageuse extrémité.
A tout le moins, il passa sa colère en paroles. Rudement semoncée, la Cardinal se contentait de répondre que tout espoir n'était pas perdu, et, avec une foi qui eût remué des montagnes, continuant de bouleverser le lit de fond en comble, elle se disposait à vider la paillasse qu'elle avait vainement explorée dans tous les sens; mais Cérizet ne permit pas cette mesure extrême, il fit remarquer qu'après l'autopsie de la paillasse il resterait sur le plancher un détritus de paille qui pourrait donner des soupçons.
Pour n'avoir rien à se reprocher, la Cardinal, nonobstant l'opposition de Cérizet, qui trouvait ce soin ridicule, voulut au moins déplacer le fond sanglé, et il fallait que, par la passion de sa recherche, ses sens fussent terriblement éveillés, car, pendant qu'elle soulevait le châssis de bois, elle perçut le bruit d'un petit objet qui venait de se détacher et de tomber sur le carreau.
Mettant à ce détail, qui pour un autre eût passé inaperçu, une importance que rien ne semblait justifier, Tardente exploratrice prit aussitôt la lumière, et, après avoir quelque temps fureté dans les immondices de toute
sorte qui recouvraient le sol, elle finit par mettre la main sur un morceau de fer poli, long d'un demi-pouce, et dont l'usage resta pour elle inexpliqué.
— C'est une clef! s'écria Cérizet, qui s'était approché avec assez d'indifférence, mais dont l'imagination prit aussitôt le galop.
— Ah! ah! voyez-vous 1 dit la Cardinal avec un accent de triomphe; mais qu'est-ce que ça peut ouvrir? ajoutât-elle par réflexion; une armoire de poupée?
— Du tout, repartit Cérizet; c'est une invention moderne, et de très-grosses serrures fonctionnent avec ce petit instrument.
En même temps, d'un coup d'œil rapide il embrassa tous les meubles qui garnissaient la chambre, alla à la commode, dont il tira tous les tiroirs, regarda dans le poêle, dans la table ; mais nulle part l'apparence d'une serrure à laquelle cette clef pût s'adapter.
La Cardinal eut tout à coup une illumination.
— Attendez! dit-elle, j'ai remarqué que, du lit où il était couché, ce vieux filou ne cessait pas d'avoir l'œil devant lui sur la muraille au vis-à-vis.
— Une armoire cachée dans le mur? ça n'est pas impossible, dit Cérizet s' emparant avec émotion de la lumière.
Et, après avoir examiné avec attention la porte de l'alcôve qui faisait face à la tête du lit, il ne constata qu'une immense tapisserie de poussière et de toiles d'araignée.
Il s'adressa alors au sens du toucher, qui va plus au fond des choses, se mit sonder et à percuter le mur dans toutes les directions. A la place où Toupillier n'avait cessé
de diriger son regard, il finit par percevoir, dans un espace assez circonscrit, la sonorité du vide, et, en même temps, il reconnut qu'il frappait sur du bois. Il frotta alors vigoureusement la place avec son mouchoir disposé en tampon, la fit nette, et, sous la couche poudreuse qu'il avait enlevée, il ne tarda pas à découvrir une planche de chêne hermétiquement ajustée dans la muraille; sur l'un des côtés de cette planche s'apercevait un petit trou rond, c'était celui de la serrure à laquelle s'adaptait la clef.
Pendant que Cérizet faisait jouer le pêne, qui fonctionna sans difficulté, la Cardinal, tenant la lumière, était devenue pâle et haletante; mais, cruelle déception! l'armoire ouverte, il n'apparut qu'un espace vide où pénétra inutilement la clarté que la revendeuse s'était empressée d'y porter.
Laissant cette bacchante pousser des exclamations de désespoir et saluer son oncle bien-aimé de toutes les plus furieuses épithètes que l'on peut croire, Cérizet avait gardé son sang-froid.
Après avoir introduit son bras dans l'ouverture et en avoir palpé le fond :
— Une armoire de fer! s'écria-t-il.
En même temps, d'un ton impatient :
— Éclairez-moi donc, madame Cardinal! ajouta-t-il.
Puis, comme la lumière ne pénétrait pas assez franchement dans l'espace qu'il voulait explorer, il arracha la chandelle du goulot de la bouteille, où, faute d'un bougeoir, la Cardinal l'avait fichée, et, la prenant à la main, il la promena soigneusement sur toutes les parties du panneau de fer dont l'existence venait d'être constatée.
— Pas de serrure! dit-il après le plus minutieux examen; il doit y avoir un secret.
— Est-il traître, ce vieux grigou! disait madame Cardinal, tandis que de ses doigts osseux Cérizet sollicitait les moindres places.
— Ah! fit-il, j'y suis! après des tâtonnements qui durèrent plus d'une demi-heure.
Pendant ce temps, la vie de madame Cardinal était comme suspendue.
Sous la pression à laquelle elle était soumise, la plaque de fer remonta vivement dans l'épaisseur de la muraille, et, au milieu d'un amas d'or jeté à même dans une assez large excavation qui venait d'être mise à nu, apparut un écrin de maroquin rouge qui, par sa dimension, faisait supposer une proie des plus magniûques.
— Je prends les diamants pour la dot, dit Cérizet en se voyant en présence de la splendide parure que contenait récrin. Vous, la mère, vous ne sauriez comment vous en défaire : je vous laisse l'or pour votre part. Quant à la rente et à la maison, elles ne valent pas la peine qu'on s'évertue à faire faire au brave homme un autre testament.
— Minute, mon petit! répondit la Cardinal, qui trouva quelque chose de trop sommaire dans ce partage, nous allons d'abord compter les espèces.
— Chut! fit Cérizet en ayant l'air de prêter l'oreille.
— Quoi donc? demanda la Cardinal.
— N'avez-vous pas entendu remuer ici dessous?
— Je n'ai rien entendu, répondit la revendeuse. Cérizet lui fit signe de se taire et écouta avec plus d'attention.
— J'entends un bruit de pas dans Tescalier, dit-il un peu après.
Et il remit vivement l'écrin dans l'armoire de fer, dont il essaya d'abaisser le panneau.
Pendant qu'il se dépensait en efforts inutiles, les pas se rapprochaient.
— Mais oui, l'on monte! dit avec épouvante la Cardinal. Puis, se cramponnant à une idée de salut :
— Ah bah! c'est peut-être la folle, on dit qu'elle se promène la nuit.
Dans tous les cas, la folle avait une clef de la chambre, car, un moment plus tard, cette clef s'introduisait dans la serrure. D'un coup d'œil rapide, la Cardinal mesura l'espace qui la séparait de la porte ; aurait-elle le temps d'aller pousser le verrou? Mais, calculant qu'elle serait devancée, elle souffla vivement la lumière pour se faire au moins quelques chances au moyen de l'obscurité.
Ressource inutile! Le trouble-fête qui venait d'entrer portait à la main un bougeoir.
Quand elle vit qu'elle avait affaire à un petit vieillard de chétive apparence, madame Cardinal, l'œil enflammé, se jeta au-devant du survenant comme une lionne à laquelle il serait question d'enlever ses petits.
— Calmez-vous, ma bonne, lui dit le vieillard d'un air narquois; on est allé chercher la garde, elle sera ici dans un moment.
Ce mot de la garde cassa, comme on dit vulgairement, les jambes à madame Cardinal.
— Mais, monsieur, la garde ! dit-elle avec émoi ; nous ne sommes pas des voleurs.
— C'est égal, à votre place, je ne l'attendrais pas, dit le vieillard ; elle fait quelquefois des méprises fâcheuses.
— On peut donc s'esbigner? dit la revendeuse d'un air d'incrédulité.
— Oui, quand vous m'aurez remis ce qui, par hasard, se sera égaré dans vos poches.
— Oh ! mon bon monsieur, rien dans les mains, rien dans les poches ; on n'est pas pour faire tort au monde ; que j'étais venue seulement pour garder ce pauvre chérubin d'oncle; fouillez-moi plutôt.
— Allons, filez, c'est bienl dit le petit vieillard.
La revendeuse ne se le fit pas répéter, et elle descendit rapidement l'escalier, Cérizet avait bien la raine de prendre le même chemin.
— Vous, monsieur, c'est autre chose, lui dit le vieillard; nous avons à causer; mais, si vous êtes docile, tout peut s'arranger à l'amiable.
Soit que le narcotique eût achevé d'opérer, soit que le bruit qui venait de se faire autour de Toupillier eût mis fin à son sommeil, il ouvrit les yeux, jeta autour de lui le regard d'un homme qui cherche à se reconnaître; puis, un peu après, apercevant sa chère armoire ouverte, il trouva dans son émotion la force de pousser deux ou trois fois le cri : « Au voleur I » de manière à réveiller la maison.
— Non, Toupillier, lui dit le petit vieillard, vous n'êtes pas volé; je suis arrivé à temps, et rien n'a été dérangé.
— Et vous ne le faites pas arrêter, ce gueux-là I s'écria le pauvre en désignant Cérizet.
— Monsieur n'est pas un voleur, répondit le vieillard;
au contraire, c'est un ami monté avec moi pour me prêter main-forte.
En même temps, se retournant vers Cérizet :
— Je pense, mon cher, lui dit-il à voix basse, que nous ferons bien de remettre l'entretien que je désire avoir avec vous. Demain, à dix heures, chez M. du Portail, la maison mitoyenne à celle-ci. Après ce qui s'est passé ce soir, il y aurait pour vous, je dois vous en prévenir, quelque inconvénient à ne pas accepter cette conférence; je vous retrouverais immanquablement, car j'ai l'honneur de savoir qui vous êtes; c'est vous que, pendant longtemps, les journaux de l'opposition avaient accoutumé d'appeler « le courageux Cérizet ».
Malgré la profonde ironie de ce souvenir, entrevoyant qu'il ne serait pas traité plus rigoureusement que madame Cardinal, Cérizet se trouva trop heureux de ce dénoûment, et, après avoir promis d'être exact au rendez-vous, il s'empressa de s'esquiver.
Le lendemain, Cérizet ne faillit pas à se trouver au rendez-vous qui lui avait été intimé.
Préalablement reconnu à travers un guichet , en déclinant son nom, il eut accès dans la maison et se vit immédiatement introduit dans le cabinet de du Portail, qu'il trouva occupé à écrire.
Sans se lever, et faisant signe à son hôte de prendre un siège, le petit vieillard continua une lettre commencée. Après l'avoir fermée à la cire avec un soin et une perfection du cachet qui pouvaient faire supposer ou une nature extrêmement proprette et méticuleuse, ou un homme ayant exercé des fondions diplomatiques, du Portail sonna
Bruno, son valet de chambre, et dit en lai remettant la lettre :
— Chez M. le juge de paix de l'arrondissement. Ensuite il essuya avec soin la plume de fer dont il venait
de se servir, remit symétriquement en place tous les objets dérangés sur son bureau ; ce fut seulement quand tout ce tracas petit-ménager fut terminé qu'il se tourna vers Cérizet et lui dit :
— Vous savez que nous avons perdu cette nuit ce pauvre M. Toupillier?
— Non vraiment, dit Cérizet en prenant l'air le plus sympathique qu'il put se procurer; vous m'en donnez, monsieur, la première nouvelle.
— Vous auriez pu au moins vous en douter; quand on fait prendre à un moribond un immense bol de vin chaud qui encore a dû être narcotisé, car, pour en avoir bu un simple verre, la femme Perrache est restée pendant toute la nuit livrée à un sommeil presque léthargique, évidemment on s'est arrangé pour précipiter la catastrophe.
— J'ignore, monsieur, dit Cérizet avec dignité, ce que madame Cardinal a pu donner à son oncle. J'ai sans doute commis la légèreté d'assister cette femme dans les soins conservatoires qu'elle avait cru devoir donner à une succession sur laquelle elle m'avait fait entendre qu'elle avait des droits acquis; mais avoir attenté à la vie de ce vieillai'd, j'en suis incapable, et jamais rien de pareil n'a pu entrer dans ma pensée.
— C'est vous qui m'avez écrit cette lettre? dit brusquement du Portail en prenant sous une boule de verre de cohême un papier qu'il présenta à son interlocuteur.
— Cette lettre? répondit Cérizet avec l'hésitation d'un homme qui ne sait s'il doit mentir ou avouer.
— Je suis sûr de ce que je dis, reprit du Portail, j'ai la manie des autographes; j'en possède un de vous, recueilli à l'époque où l' opposition vous avait constitué à l'état glorieux de martyr; j'ai comparé les écritures, et c'est bien vous qui hier, parle mot que voici, m'avez avisé des embarras d'argent auxquels le jeune la Peyrade est en ce moment livré.
— Sachant, dit alors l'homme de la rue des Poules, que vous aviez recueilli chez vous une demoiselle de la Peyrade, laquelle doit être la cousine de Théodose, j'ai cru deviner en vous ce protecteur inconnu dont, en plus d'une occasion, mon ami a reçu l'assistance la plus généreuse; comme j'ai pour ce pauvre garçon une vive affection, dans son intérêt je m'étais permis,..
— Vous avez bien fait, interrompit du Portail. Je suis enchanté d'être tombé sur un ami de la Peyrade. J2 ne dois pas même vous cacher qu'hier soii' c'est surtout cette qualité qui vous a protégé. Mais que signifient ces vingtcinq mille francs de lettres de change? 11 est donc mal dans ses affaires, notre ami? 11 mène donc une vie dissipée?
— Au contraire , repartit Cérizet , c'est un puritain. Lancé dans la haute dévotion, il n'a pas voulu, comme avocat, d'autre clientèle que celle des pauvres. Il est, d'ailleurs, sur le point de se marier richement.
— Ah! il se marie : et qui épouse-t-il?
— 11 serait question pour lui d'une demoiselle Colieville, fille du secrétahre de la mairie du douzième. Par elle-même, cette fille n'a aucune fortune, mais un M. ThuiJ-
lier, son parrain, membre du conseil général de la Seine, promet de la doter convenablementi
— Et qui a emmanché cette affaire?
— La Peyrade a eu de grands dévouements pour la famille Tliuillier, dans laquelle il a été introduit par M. Dutocq, greffier de la justice de paix de l'arrondissement.
— Mais c'est an profit de ce M. Dutocq, m' écrivez-vous, qu'ont été souscrites les lettres de change. Ce serait donc alors une affaire de courtage matrimonial ?
— 11 pourrait bien y avoir quelque chose comme ça, repartit Cérizet. Vous savez, monsieur, qu'à Paris ces sortes de transactions sont assez communes; des ecclésiastiques même ne dédaignent pas de s'en mêler.
— Le mariage est très-avancé? demanda du Portail.
— Mais oui, et, depuis quelques jours surtout, l'affaire a beaucoup marché.
— Eh bien, mon cher monsieur, je compte sur vous pour la faire manquer ; j'ai d'autres vues sur Théodose, un autre parti à lui proposer.
— Permettez ! répondit Cérizet ; faire manquer son mariage, c'est le mettre dans l'impossibilité d'acquitter sa dette; et j'ai l'honneur de vous faire remarquer que ces lettres de change sont des titres sérieux. M. Dutocq est greffier d'une justice de paix, c'est-à-dire qu'en matière d'intérêts on n'en aura pas facilement raison.
— La créance de M. Dutocq, répondit du Portail, vous l'achèterez; vous verrez à vous entendre avec lui à ce sujet. Au besoin, si Théodose se montrait trop récalcitrant à mes projets, ces lettres de change deviendraient entre
nos mains une arme précieuse : vous vous chargeriez de poursuivre en votre nom, et vous n'aurez, d'ailleurs, à vous embarrasser de rien ; je me charge de solder la somme principale et les frais.
— Vous êtes rond en affaires, monsieur ! dit Cérizet, et il y a vraiment plaisir à être votre agent. Maintenant, quand vous trouverez le moment venu de me mettre mieux au courant de la mission que vous me faites l'honneur de vouloir me confler...
— Vous parliez tout à l'heure, reprit du Portail, de la cousine de Théodose, mademoiselle Lydie de la Peyrade. Cette jeune personne, qui n'est plus de la première jeunesse, car elle approche la trentaine, est fille naturelle de la célèbre mademoiselle Beaumesnil, du Théâtre-Français et de la Peyrade, commissaire général de police sous l'Empire, et oncle de notre ami, {Voit Grandeurs et Misères des courtisanes). Jusqu'au moment où sa mort, arrivée subitement, laissa sans ressource sa fille, qu'il aimait à l'adoration et qu'il avait reconnue, j'avais été lié avec cet excellent homme de la plus vive amitié.
Bien aise de montrer qu'il avait aussi quelque aperçu de l'intérieur de du Portail :
— Et cette amitié, répondit Cérizet, vous en avez, monsieur, saintement rempli les devoirs, car, en prenant chez vous l'intéressante orpheline, vous vous chargiez d'une tutelle difficile : l'état de santé de mademoiselle de la Peyrade réclame, autant que je puis savoir, des soins aussi persévérants qu'affectueux.
— Oui, repartit du Portail, la pauvre enfant, lors de la mort de son père, fut si cruellement éprouvée, que sa
raison en resta quelque peu atteinte ; mais, un ciiangement heureux s'étant depuis quelque temps marqué dans son état, pas plus tard qu'hier, j'ai provoqué une consultation du docteur Bianchon et des deux médecins en chef de Bicêtre et de la Salpêtrière. Ces messieurs, à l'unanimité, ont été d'avis que le mariage et une première couche amèneraient infailliblement la guérison de la malade; vous comprenez que c'est là un remède trop facile et trop agréable pour ne pas être essayé.
— Alors, dit Cérizet, ce serait mademoiselle Lydie de la Peyrade, sa cousine, qu'il serait question de faire épouser à Théodose?
— Vous l'avez dit, repartit du Portail ; et il ne faut pas croire qu'à notre jeune ami, s'il acceptait ce parti, je demande un dévouement entièrement gratuit. Lydie est agréable de sa personne, elle a des talents, un charmant caractère, et disposera, en faveur de son mari, d'une position considérable dans les affaires publiques; elle a d'ailleurs une jolie fortune, laquelle se compose de quelque chose que lui a laissé sa mère , de tout ce que je possède, et qu'à défaut d'héritiers habiles à me succéder je compte lui assurer par contrat de mariage; enfin, d'un héritage assez important que, cette nuit même, elle a recueilli.
— Gomment 1. dit Cérizet, est-ce que le vieux Toupillier...?
— Par un testament olographe que voici, le pauvre la constitue sa légataire universelle. Ainsi, vous le voyez, j'ai eu quelque mérite à ne donner aucune suite à votre escapade et à celle de madame Cardinal, car c'était tout
siinplement notre propriété que vous vouliez mettre au pillage.
— Mon Dieu, dit Cérizet, je ne prétends pas excuser l'égarement de madame Cardinal ; pourtant, en sa qualité d'héritière du sang, dépossédée pour une étrangère, elle avait, ce me semble, quelque droit à l'indulgence que vous avez bien voulu lui montrer.
— En ceci, vous vous trompez, répondit du Portail, et l'apparente libéralité dont mademoiselle de la Peyrade est devenue l'objet, c'est tout simplement une restitution.
— Une restitution? fit Cérizet avec curiosité.
— Une restitution, répéta du Portail, et rien de plus facile à établir. Vous souvient-il d'un vol de diamants commis, il y a une dizaine d'années, au préjudice d'une de nos célébrités dramatiques?
— Oui vraiment, répondit Cérizet ; j'étais alors gérant d'un de mes journaux, et c'est moi qui rédigeai le fait- Paris. Mais permettez donc ! cette célébrité, c'était mademoiselle Beaumesnil.
— Précisément, la mère de mademoiselle Lydie de la Peyrade.
— Ainsi, dit Cérizet, ce misérable Toupillier... Mais non, j« me souviens, le voleur fut condamné. Il s'appelait Charles Crochard. On disait même, sous le manteau, qu'il était fils naturel d'un grand personnage, le comte de Granville, procureur général à Paris sous la Restauration. (Voir une Double Famillp.)
— Eh bien, reprit du Portail, voici ce qui se passa. Le vol, vous vous le rappelez également, fut commis dans un liûtel de la rue de Tournon, habité pai' madem-iiselle
Beaumesnil. Charles Crocliard, qui était un joli garçon, avait là, à ce qu'il paraît, de grandes privautés.
— Oui, oui, dit Cérizet, j'ai encore très-présent l'embarras de mademoiselle Beaumesnil quand elle vint déposer, et aussi l'espèce d'extinction de voix qui lui prit lorsque le président de la cour d'assises lui demanda son âge.
— Le vol, continua du Portail, avait été accompli audacieusement en plein jour, et, une fois nanti de l'écrin, Charles Crochard se rendit à l'église Saint-Sulpice, où il avait donné rendez-vous à un complice. Recevant de ses mains les diamants et d'avance muni d'un passe-port, le complice devait immédiatement se mettre en route pour l'étranger. Le hasard voulut qu'au lieu de l'homme qu'il attendait et qui fut en retard de quelques minutes, en entrant dans l'église, Charles Crochard se trouvât face à face avec un célèbre agent de la police de sûreté qui était parfaitement connu de lui, attendu que le jeune drôle n'en était pas à son premier démêlé avec la justice. L'absence de son collaborateur; la rencontre de cet agent, par lequel il lui sembla avoir été regardé d'une façon singulière; le trouble de sa conscience, et enfin un mouvement rapide que, par le plus grand des hasards, l'agent fit au moment même pour gagner l'une des portes, donnèrent à penser au voleur qu'il était soumis à une surveillance. Dans son émoi, la tête perdue, il voulut^ à tout prix se débarrasser de l'écrin qui allait le constituer à l'état de flagrant délit, si, comme il n'en doutait pas, il était arrêté à la sortie de l'église, qu'il se figura cernée par la police : avisant alors dans sa stalle Toupillier, qui à cette époque était donneur d'eau bénite : « Mon brave, lui dit-il en
260 SCÈNES Dli LA VIE PARISIENNE.
s'approchant de lui et en s'assurant que leur colloque n'était remarqué de personne, voulez-vous bien me garder ce petit paquet? C'est un carton de dentelles. Je vais à côté d'ici, chez une comtesse qui est une mauvaise paye; au lieu de me solder ma note, elle voudrait voir cet article, qui est des plus nouveaux, et me demanderait de le lui livrer à crédit. J'aime autant ne pas l'avoir avec moi. Surtout, ajouta-t-il, ne touchez pas au papier qui enveloppe le carton, car il n'y a rien de si difficile que de refaire un paquet dans ses plis. »
— Le maladroit! s'écria naïvement Cérizet, avec ses recommandations, il donnait à l'autre l'envie de regarder.
— Vous êtes un habile moraliste, dit du Portail. Une heure après, n'ayant rien découvert d'inquiétant, quand Charles Crochard se présenta pour reprendre son dépôt, Toupillier n'était plus à sa place. Vous vous figurez, le lendemain, dès la première messe, l'empressement de Charles Crochard à aborder le donneur d'eau bénite, qu'il retrouva dans l'exercice de ses fonctions; mais la nuit, comme on dit, porte conseil : le cher homme déclara effrontément n'avoir rien reçu et ne pas savoir de quoi on voulait lui parler.
— Et pas moyen de l'attaquer et de faire un esclandre ! remarqua Cérizet, qui n'était pas éloigné d'accorder sa sympathie à un coup si audacieusement joué.
— Sans doute, reprit du Portail, le vol était déjà ébruité, et Toupillier, qui était un homme de première force, avait jès-bien calculé qu'en l'accusant le voleur se dévoilait
lui-même et se mettait dans la nécessité de restituer. Aux débats, Charles Crochard ne di* pas un mot de sa décon-
LES PETITS BOORGEOIS. 26t
venue, et, condamné à dix ans de travaux forcés, pendant six ans qu'il passa au bagne, une partie de sa peine lui ayant été remise, il n'ouvrit la bouche à qui que ce fût de l'abus de conûance dont il avait été la victime.
— C'est assez crâne, cela! dit Cérizet; cette histoire le passionnait, et il se laissait aller à voir la chose en connaisseur et en artiste.
— Dans l'intervalle, poursuivit du Portail, madame Beaumesnil était morte, laissant à sa fille quelques débris d'une grande fortune, et notamment les diamants qu'elle lui attribuait par une mention expresse, s'ils venaient à être retrouvés.
— Ah! ah! dit Cérizet, ça se gâte pour Toupillier; car, ayant affaire à un homme de votre trempe...
Tout à l'idée de se venger, la première démarche de Charles Crochard, rendu à la liberté, fut de dénoncer Toupillier comme receleur de l'écrin. Mis sous la main de la justice, Toupillier se défendit avec une bonhomie si singulière, que, toute preuve manquant d'ailleurs à l'accusation, le juge d'instruction finit par le relaxer. Du coup, cependant, il perdit sa place de donneur d'eau bénite et n'obtint qu'à grand'peine la permission de mendier à la porte de Saint-Sulpice. Moi, je restais convaincu de sa culpabilité; nonobstant le non-lieu, j'avais obtenu qu'une étroite surveillance fût organisée autour de lui, mais je comptais avant tout sur moi-même. Rentier, et ayant beaucoup de loisir, je m'attachai à la peau de notre voleur, et fis, de le démasquer, l'importante affaire de ma vie. Il demeurait à cette époque rue du Cœur- Volant ; je parvins à me faire locataire d'une chambre contiguë à la
26a SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
sienne, et, un soir, par un trou de vrille patiemment pratiqué à la muraille qui nous séparait, je vis notre homme tirant Técrin d'une cachette très-ingénieusement disposée, et passant près d'une heure à contempler avec ravissement nos diamants, qn'il faisait chatoyer à la lumière et pressait sur ses lèvres avec passion ; cet homme les aimait pour eux-mêmes et n'avait jamais pensé à en faire argent.
— Je comprends, dit Cérizet, une manie dans le genre de celle de Cardillac, ce bijoutier dont on a fait un mélodrame.
— C'est cela même, dit du Portail, ce misérable était devenu amoureux de son écrin : aussi, lorsque, un peu après, je pénétrai chez lui et lui fis connaître que je savais tout, pour ne pas être dépossédé de ce qu'il appelait la consolation de sa vie, il me proposa de lui en laisser l'usufruit, s'engageant en reconnaissance à faire mademoiselle de la Peyrade sa légataire universelle, et en même temps il me révélait dans ses mains l'existence d'une forte somme en or qu'il arrondissait tous les jours; plus, la propriété d'un immeuble et celle d'une rente sur l'État.
— S'il était de bonne foi, dit Cérizet, la proposition était acceptable; l'intérêt du capital immobilisé dans la parure de diamants y était largement représenté par les autres objets de la succession.
— Vous voyez, mon cher, dit du Portail, que je n'eus pas tort de me fier à lui. Du reste, mes précautions furent bien prises : j'avais exigé qu'il vînt occuper un logement dans ma maison, à'ob je le veillais de près; par mes soins avait été disposée la cachette dont vous avez si subtile-
ment découvert le secret, mais, ce que vous ignorez, c'est que ce secret, eu même temps qu'il ouvrait l'armoire de fer, mettait chez moi en branle un timbre d'une sonorité puissante, destinée à m'avertir de toutes les tentatives d'enlèvement qui auraient pu être dirigées contre notre trésor.
— Pauvre madame Cardinal I s'écria plaisamment Cérizet, comme elle éiait loin de compte !
— Voilà donc la situation, dit du Portail : pour l'intérêt que je porte au neveu de mon vieil ami, et aussi parce que, à raison de la parenté, il m'apparaît une grande convenance dans ce mviage, je veux faire épouser à Théodose sa cousine et cette dot. Comme il est possible qu'à raison de l'état mental de la future, la Peyrade résiste à entrer dans mes vues, je n'ai pas jugé convenable de lui faire directement la proposition. Vous vous êtes trouvé sur mon chemin, je vous sais adroit, retors, et aussitôt j'ai pensé à vous charger de cette petite négociation matrimoniale. Maintenant, vous entendez bien : vous parlerez d'une fille riche, ayant un petit inconvénient, mais, par contre, une dot assez rondelette; vous ne nommerez personne et viendrez immédiatement me faire savoir comment l'ouverture aura été prise.
— Votre confiance, dit Cérizet, me réjouit autant qu'elle m'honore, et je la justifierai de mon mieux.
— 11 ne faut pas se faire illusion, reprit du Portail, un refus doit être le premier mouvement d'un homme qui a partie ailleurs, mais nous ne nous tiendrons pas pour battus. Je ne renonce pas facilement à mes idées quand je les crois justes, et, dussions-nous pousser notre
zèle pour le bonheur de la Peyrade jusqu'à le faire enfermer à Clichy, je suis décidé à ne pas avoir le démenti d'une combinaison dont je suis assuré qu'en résultat il reconnaîtra la bonne inspiration. Ainsi, en tout état do cause, achetez la créance de ce M. Dutocq.
— Au pair? demanda Cérizet.
— Oui, au pair, si vous ne pouvez mieux faire; nous ne sommes pas à ça près de quelques mille francs; seulement, la transaction conclue, que M. Dutocq nous assure son concours ou au moins sa neutralité. D'après ce que vous m'avez dit de l'autre mariage, il est, je pense, inutile de vous faire remarquer qu'il n'y a pas un moment à perdre pour mettre les fers au feu.
— Dans deux jours, j'ai rendez-vous pris avec la Peyrade, fit remarquer Cérizet; nous avons une petite affaire à traiter. Ne pensez-vous pas qu'il serait convenable d'attendre cette rencontre, où je jetterai incidemment la proposition? En cas de résistance, cela, il me semble, ménage mieux noire dignité.
— Soit, dit du Portail, ce n'est pas là un délai; songez, d'ailleurs, monsieur, que, si vous réussissez, au lieu d'un homme ayant à vous demander un compte sévère de vos imprudentes complaisances pour madame Cardinal, vous aurez en moi un obligé, prêt à vous servir en toute chose et dont le crédit a plus de portée qu'on ne le croit généralement.
Après d'aussi bonnes paroles, les deux interlocuteurs ne pouvaient que se séparer de très-bonne intelligence et très-satisfaits l'un do l'autre.
Tout aussi bien que le tourniquet Saint-Jean, le Rccher
de Cancale, où va maintenant se transporter la scène, n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir. Un marchand de vin à comptoir d'étain remplace ce temple du goût, ce sanctuaire européen qui avait vu passer toute la gastronomie de l'Empire et de la Restauration.
La veille du jour déjà convenu entre eux, la Peyrade avait reçu de Cérizet ce simple mot :
(( A demain, bail ou non, au Rocher, six heures et demie, »
Quant à Diitocq, Cérizet avait l'occasion de le voir tous les jours, puisqu'il était son expéditionnaire : il avait donc été prévenu de vive voix; mais le lecteur attentif remarquera une différence dans l'heure donnée à ce second convive. « A six heures un quart, au Rocher, » lui avait dit Cérizet ; il restait évident qu'il voulait avoir au moins un quart d'heure devant lui avant l'arrivée de la Peyrade,
Ce quart d'heure, l'usurier comptait l'employer à maquignonner l'achat des titres de Dutocq, et il avait pensé que, faite à brùle-pourpoint et sans aucune préparation, la proposition aurait la chance d'être plus rondement accueillie. En ne laissant pas au vendeur le temps de se reconnaître, peut-être on l'amènerait à lâcher la main, et, la créance une fois achetée au-dessous du pair, l'homme de la rue des Poules aurait à examiner s'il y avait sûreté pour lui à s'appliquer la différence, ou s'il vaudrait mieux se faire honneur auprès de du Portail du rabais qu'il lui aurait obtenu. Disons, d'ailleurs, qu'à part tout intérêt, Cérizet eût encore essayé de grappiller sur son ami; c'était chez lui instinct et besoin de nature ; dans les affaires,
il avait pour la ligne droite la même horreur que les amateurs de jardins anglais dans le tracé de leurs allées.
Ayant toujours une portion du prix de sa charge à payer et forcé à une grande épargne, Dutocq ne se faisait pas assez bien vivre pour qu'un dîner au Rocher de Cancale ne fût pas dans l'économie de son existence une sorte d'événement. 11 montra donc cette exactitude qui témoigne de l'intérêt qu'on met à une rencontre, et, à six heures un quart précises, il faisait son entrée dans le cabinet du restaurant où déjà Cérizet l'attendait.
— C'est drôle, dit-il, nous voilà juste revenus à la situation qui inaugura nos relations d'affaires avec laPeyrade; seulement, le lieu de l'entrevue des trois empereurs est cette fois un peu plus confortablement choisi, et j'aime assez le Tilsitt de la rue Montorgueil, substitué au Tilsitt de la rue de l'Ancienne-Comédie, le triste restaurant Pinson.
— Ma foi ! répondit Cérizet, je ne sais pas trop si les résultats obtenus justifient cette substitution, car, enfin, où sont pour nous les bénéfices de la constitution de notre triumvirat?
— Mais, en définitive, dit Dutocq, c'était un marché à terme. On ne peut pas dire que la Pe\ rade ait perdu beaucoup de temps pour ménager, si j'osais me permettre le calembour, son installation aux Tuileries. Le gaillard, il faut le reconnaître, a joliment marché.
— Pas si vite, dit Cérizet, que son mariage ne soit, à l'heure qu'il est, horriblement compromis.
— Comment! compromis?
— Oui, je suis chargé de lui proposer une femme en
sous-œuvre, et je doute fort que le choix lui soit laissé.
— De quoi, diable! mon cher, allez-vou's vous aviser do prêter les mains à un contre-mariage, quand nous avons hypothèque sur le premier?
— Mon ami, on n'est pas toujours maître des circonstances; j'ai vu que, par la combinaison qui se présentait, celle que nous avions arrangée s'en allait à vau-l'eau ; alors j'ai tâché de tirer pied ou aile de la négociation.
— Ah çà ! on se l'arrache donc, ce Théodose? Qu'est-ce que ce parti? y a-t-il de la fortune?
— La dot est très-passable et vaudra bien celle de mademoiselle Colleville.
— Alors, je m'en moque; la Peyrade a souscrit des lettres de change, il payera.
— Il payera, il payera;... c'est là la question. Vous n'êtes pas commerçant, Théodose ne l'est pas non plus ; il peut lui venir dans l'idée de discuter les lettres de change. Qui vous dit qu'édifié sur leur origine, et le mariage Thuillier ne se faisant point, le tribunal ne les annulera pas comme étant des obligations sans cause? Moi, cette discussion, je m'en moque : je ne tiens à rien, et, d'ailleurs, mes précautions sont prises; mais vous, greffier d'une justice de paix, n'entrevoyez-vous pas à la suite de ce procès quelque maille à partir avec la chancellerie?
— Mais aussi, mon cher, dit Dutocq de l'humeur d'un homme qui se voit face à face avec un argument auquel il ne trouve rien à répondre, vous avez une rage de remuer des affaires et de vous mêler...
— Je vous répète, dit Cérizet, que celle-ci est venue me trouver, et j'ai si bien vu tout d'abord qu'il n'y avait pas
à lutter contre la mauvaise influence qui se levait sur nous, que j'ai pris le parti de me sauver par un sacrifice.
— Et de quel genre, ce sacrifice?
— Parbleu 1 j'ai vendu ma créance, laissant à ceux qui me l'achetaient le soin de se débarbouiller avec M. l'avocat.
— Mais quel est l'acquéreur?
— Qui voulez-vous qui se soit mis en mon lieu et place, si ce n'est des gens ayant assez intérêt à la conclusion de l'autre mariage, pour vouloir y contraindre mons Théodose, fût-ce même par corps?
— Alors, mes titres leur sont également nécessaires?
— Sans doute, mais je n'ai pas voulu en disposer avant de vous avoir consulté.
— Eh bien, qu'est-ce qu'ils en offrent?
— Dame , mon cher, ce que j'ai accepté moi-même : sachant mieux que vous le danger de leur concurrence, je me suis décidé à liquider dans de mauvaises conditions.
— Mais encore, ces conditions?
— J'ai lâché les titres à quinze mille.
— Allons donc! dit Dutocq en haussant les épaules; c'est qu'apparemment vous trouverez à vous rattraper sur le courtage de l'affaire, qui peut-être, après tout, est une machination complotée entre vous et la Peyrade.
— Au moins, mon cher, vous ne mâchez pas vos paroles ; il vous passe une infamie par la cervelle et vous la déclinez avec le plus charmant abandon. Heureusement, vous m'entendrez tout à l'heure faire à Théodose mon ouverture, et vous pourrez, à son attitude, juger de la connivence qui existe entre nous.
— Soit ! dit Diitocq, je retire mon insinuation, mais véritablement vos commettants sont des corsaires; on n'égorge pas ainsi les gens; encore un coup, je n'ai pas comme vous une prime sur laquelle je puisse me retirer.
— Voici, mon pauvre ami, comment je raisonnais; je me disais : Ce bon Dutocq est très-empêtré pour l'acquittement des deniers de sa charge ; il trouve une manière de la solder d'un coup; l'événement prouve ce qu'il y a d'aléatoire dans le compromis la Peyrade, on lui offre de l'argent sûr et vivant, le marché n'est donc peut-être pas très-mauvais.
— D'accord; mais perdre les deux cinquièmes!
— Voyons! dit Cérizet, vous parliez tout à l'heure de prime ; j'entrevois un moyen de vous en obtenir une ; et, si vous vouliez vous engager à battre en brèche l'affaire Colleville, et à y prendre le contre-pied du rôle que vous y avez joué jusqu'ici, je ne désespérerais pas d'arriver à vous ménager le chiffre rond de vingt mille francs.
— Alors, vous croyez donc que cette combinaison nouvelle ne sera pas agréable à la Peyrade? qu'il y résistera? Est-ce qu'il s'agirait d'une héritière sur laquelle le drôle aurait déjà pris des arrhes?
— Tout ce que je puis vous dire, c'est que, pour la conclusion, on s'attend à du tirage.
— Je ne demande pas mieux que de tirer dans votre sens et d'être désagréable à la Peyrade ; mais cinq mille francs, pensez y donc, c'est trop perdre !
A ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et un garçon introduisit le convive attendu.
— Vous pouvez servir, dit Cérizet au garçon, nous n'attendons plus personne.
On voyait que Théodose commençait à prendre son élan vers les hautes sphères sociales-, l'élégance devenait pour lui une constante préoccupation. Il avait fait une toilette du soir et était venu en habit et en souliers vernis, tandis que ses deux commensaux le recevaient en redingote et en bottes crottées.
— Messeigneurs, dit-il, je crois que je suis un peu en retard; mais ce diable de Thuillier, avec cette brochure que je confectionne pour lui, est bien le plus insupportable des personnages. J'ai eu le malheur d'arranger avec lui que nous reverrions ensemble les épreuves; à chaque alinéa, c'est une lutte. « Ce que je ne comprends pas, dit-il toujours, le public ne le comprendra pas non plus. Je ne suis pas un homme de lettres, mais je suis un homme pratique,, . » Et il faut batailler sur toutes les phrases. J'ai cru que la séance de tout à l'heure ne unirait pas.
— Que voulez-vous, mon cher! dit Dutocq, quand on veut arriver, il faut avoir le courage de quelques sacrifices; le mariage fait, vous relèverez la tête.
— Ah oui! dit la Peyrade avec un soupir, je la relèverai; car, depuis le temps que vous me faites manger de ce pain d'angoisse, je commence à en être terriblement las.
— Cérizet, dit Dutocq, va aujourd'hui vous nourrir d'une façon plus succulente.
Et d'abord, on ne s'occupa plus que de faire honneur «u menu que M. le principal locataire avait commandé.
avec ses souvenirs de temps plus heureux. Comme il arrive dans les dîners d'affaires oii chacun, occupé des questions à l'ordre du jour, affecte pourtant de ne les point aborder de peur de compromettre ses avantages en se donnant un air trop empressé, la conversation, pendant longtemps, se tint dans des termes généraux, et ce ne fut qu'aux abords du dessert que Cérizet se décida à demander à la Peyrade ce qui avait été résolu relativement au chiffre du bail.
— Rien, mon cher, répondit la Peyrade.
— Comment , rien ? Je vous avais pourtant laissé tout le temps d'arrêter quelque chose...
— Et, en effet, il y a quelque chose d'arrêté : c'est qu'il n'y aura pas de principal locataire, mademoiselle Brigitte se charge de gérer la maison.
— C'est différent, dit Cérizet d'un air pincé. Après les engagements pris avec moi, j'avoue que j'étais loin de m'attendre à un pareil dénoûment.
— Que veux-tu, mon cher ! je m'étais engagé, sauf rectification, et je n'ai pas été maître de donner un autre tour à l'affaire. En sa qualité de maîtresse femme et de spécimen du mouvement perpétuel, mademoiselle Thuilher a réfléchi qu'elle pouvait se charger d'administrer l'immeuble, et qu'elle mettrait ainsi dans sa poche le bénéfice que tu te réservais. J'ai eu beau lui représenter les tracas et les soucis de toute sorte qu'elle allait assumer : « Bah! bah! m'a-t-elle répondu, cela me fouettera le sang et sera excellent pour ma santé. »
— Mais c'est pitoyable ! dit Cérizet, la pauvTe fille ne saura par quel bout en prendre; elle ne s'imagine pas ce
que c'est qu'une maison inhabitée, et qu'il faut, du haut en bas, meubler de locataires.
— Je lui ai lâché tous ces arguments, répondit la Peyrade, mais je n'ai pas seulement entamé sa résolution. Voilà, mes chers démocrates, vous avez brassé la révolution de 89; vous vous êtes imaginé faire une spéculation excellente en détrônant le noble par le bourgeois, et vous vous êtes tout simplement mis à la paille. Ceci a l'air d'un paradoxe, mais ce n'était pas le manant qui était taillable et corvéable à merci, c'était le noble. L'aristocratie, pour le soin de sa dignité, s'interdisant une foule de détails roturiers, même celui de savoir écrire, se trouvait de fait dans la dépendance de toute cette plèbe de serviteurs auxquels elle était obligée d'avoir recours et de se confier pour les trois quarts des actes de sa vie. C'était alors le règne des intendants, de ces clercs avisés et retors par les mains desquels passaient tous les intérêts des grandes familles, et qui, même sans mériter la détestable réputation qu'on leur a faite, par la force des choses, s'engraissaient rien que par les rognures des splendides fortunes qu'ils administraient. Maintenant, nous avons une foule d'aphorismes utilitaires : « On n'est jamais si bien servi que par soi-même. Il n'y a pas de honte à s'occuper de ses affaires, » et mille autres aperçus bourgeois qui, faisant de l'action le domaine de chacun, ont supprimé le rôle des intermédiaires. Que voulez-vous que mademoiselle Brigitte Thuillier n'ait pas la prétention de gérer sa maison, quand des ducs et des pairs de France vont de leur personne à la Bourse, quand ils passent eux-mêmes leurs baux, qu'ils se font lire les actes avant de les s'gner,
et vont eux-mêmes les discuter chez le notaire, qu'autrefois ils appelaient dédaigneusement un tabellion ?
Pendant la tirade de la Peyrade, Gérizet avait eu le temps de se remettre du coup qu'il venait de recevoir en pleine poitrine, et, ménageant la transition à l'autre intérêt dont il s'était fait le mandataire :
— Tout ce que tu viens de nous débiter, dit-il négligemment, est, mon cher, très-spirituel; mais ce qui me semble surtout démontrer notre échec, c'est que tu n'es pas auprès de mademoiselle Thuillier sur le pied d'influence que tu voudrais nous faire croire. Elle échappe bel et bien à l'occasion, et je ne vois pas dès lors que ton mariage soit aussi fait que, Dutocqetmoi, nous nous plaisions à nous le persuader.
— Sans doute, répondit la Peyrade, il y a encore des soins à se donner pour achever notre ébauche, mais je la crois très-avancée.
— iMoi, je tiens au contraire que tu as perdu du terrain, et c'est tout simple : tu viens de rendre à tes gens un immense service ; cela ne se pardonne pas.
— Enfin nous verrons, dit la Peyrade, et je les tiens encore par plus d'un bout,
— Non, positivement; tu as cru faire merveilles en les comblant, et, maintenant qu'ils sont émancipés, ils te traitent sous jambe; le cœur humain est ainsi fait et surtout celui des bourgeois; ce n'est pas, vois-tu, parce que, dans le cas donné, j'ai le contre-coup de cette déchéance où je te sens tomber, mais, à ta place, je ne me croirais pas sur un terrain solide, et, s'il se présentait quelque ouverture à me retourner...
— Comment! parce que je n'ai pas pu te ménager cj bail, je devrais jeter le manche après la cosnée?
— Je te répète, dit Cérizet, que je ne vois pas la chose à travers mon intérêt; mais, comme je ne mets pas en doute qu'en ami véritable tu n'aies fait pour arriver au succès tous les efforts imaginables, je trouve dans la manière dont tu as été éconduit un s^Tnptôme très-inquiétant; cela même me décide à te dire quelque chose dont autrement je ne t'aurais pas parlé, parce que je trouve que, lorsqu'on a un but, on doit y marcher sans regarder devant ni derrière, et sans se laisser divertir par aucune autre aspiration.
— Ah çà ! voyons, dit la Peyrade, que signifie tout ce verbiage? Qu'est-ce que tu as à me proposer? qu'est-ce que ça coûtera?
— Mon cher, répondit Cérizet sans relever l'impertinence, toi-même apprécieras ce que peut valoir la trouvaille d'une jeune fille bien élevée, ornée, avec de la beauté et des talents, d'une dot équivalant au moins à celle de Céleste, qu'elle a, elle, de première main; plus, cent cinquante mille francs de diamants, comme mademoiselle Georges sur les affiches de province, et, ce qui doit frapper surtout un homme d'un tempérament ambitieux, la disposition d'une position politique en faveur de son mari.
— Et ce trésor, tu l'as dans ta main? demanda la Peyrade d'un air d'incrédulité.
— Mieux que cela, je suis autorisé à te rolTrir, j'ai presque dit que j'en étais chargé.
— Mon ami, tu te moques de moi, et, à moins de sup-
poser dans ce phénix quelque affreux vice rédhibiloire...
— J'en conviens, dit Cérizet, il y a quelque petite chose à redire, non pas du côté de la famille, car, à vrai dire, la jeune personne n'en a pas.
— AJî ! dit la Peyrade, une enfant naturelle,... et après?
— Après ? il y a déjà quelque temps qu'elle a coiffé sainte Catherine, elle pourrait bien être dans les vingt-neuf ans ; mais, d'une fille vieillotte, il n'y a rien de si facile que de faire, par l'imagination, une jeune veuve.
— Et c'est là tout le venin ?
— Oui, tout ce qu'il y a d'irréparable.
— Gomment l'entends-tu ? Est-ce que la rhinoplastie devrait passer par là?
Adressé à Cérizet, le mot avait une allure agressive que, du reste, depuis le commencement du dîner, il avait été facile de démêler dans toute la conversation de l'avocat. Mais il n'entrait pas dans le rôle du négociateur d'avoir l'air de la remarquer.
— Non, répondit-il, nous avons le nez aussi bien fait que le pied et la taille ; mais nous pourrions bien être un peu atteinte d'hystérie.
— Très-bien! fit la Peyrade, et, comme de l'hystérie à l'aliénation mentale il n'y a qu'un pas...
— Eh bien, oui, dit vivement Cérizet, des chagrins ont laissé dans notre cervelle un léger dérangement, mais les médecins sont unanimes dans leur diagnostic, et, au premier enfant, il ne restera plus la moindre trace de ce netit travers d'esprit.
— Je tiens MM. les docteurs pour infaillibles, répondit l'avocat; mais, malgré tes découragements, tu me per«
mettras, mon ami, ds persister du côté de mademoiselle Colleville. C'est peut-être assez ridicule à avouer, mais le fait est qu'avec cette petite, je tourne tout doucement à être très-amoureux. Ce n'est pas que sa beauté soit bien resplendissante, et que l'éclat de la dot me donne des éblouissements, mais je trouve dans cette enfant de la naïveté jointe à un grand fonds de raison, et, ce qui est pour moi quelque chose de déterminant, sa piété sincère et solide a quelque chose qui m'attire; je crois qu'un mari sera heureux avec elle.
— Oui, dit Cérizet, qui, ayant joué la comédie, put bien avoir ce souvenir de Molière : voire hymen sera confit en douceurs, en plaisirs.
L'allusion à Tartuffe fat vivement sentie par la Peyrade, qui, la relevant, ajouta :
— A ce contact de l'innocence, je me désinfecterai de l'ignoble milieu dans lequel j'ai trop longtemps vécu.
— Et tu payeras tes lettres de change, ajouta Cérizet, ce que je te conseille de faire avec le moins de délai possible, car Dutocq ici présent m'avouait tout à l'heure qu'il ne serait pas fâché de voir enfin la couleur de ton argent.
— Moi? mais pas du tout, dit Dutocq; je trouve, au contraire, que notre ami est parfaitement dans les délais.
— Eh bien, moi, dit la Peyrade, je suis de l'avis de Cérizet, et je tiens que moins une dette est due, et plus par conséquent elle est contestable et véreuse, plus on doit avoir de hâte de s'en libérer.
— Mais, mon cher la Peyrade, dit Dutocq, vous le prenez sur un ton d'amertume!. .
Tirant de sa poche un portefeuille :
— Avez-vous là vos titres, Dutocq? dit la Peyrade.
— Ma foi, non, mon cher, dit le greffier, et je les porte d'autant moins sur moi, qu'ils sont entre les mains de Cérizet.
— Eh bien, ajouta l'avocat en se levant, quand vous voudrez passer chez moi, je paye à bureau ouvert; Cérizet peut vous en dire quelque chose.
— Comment! tu nous quittes sans prendre le café? dit Cérizet dans le dernier étonnement.
— Oui; à huit heures, j'ai rendez-vous pour un arbitrage; d'ailleurs, nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire; tu n'as pas le bail, tu as tes vingtcinq mille francs, ceux de Dutocq sont tout prêts quand il lui plaira de se présenter à ma caisse : je ne vois donc rien qui m'empêche d'aller où mes affaires m'appellent et de vous saluer très-cordialement.
— Ah çàl dit Cérizet en voyant sortir la Peyrade, c'est une rupture.
— Et accentuée avec tout le soin possible, remarqua Dutocq. De quel air il a tiré son portefeuille !
— Mais où diable, demanda l'usurier, a-t-il pu prendre cet argent?
— Sans doute, repartit ironiquement le greffier, où il avait pris celui qu'il lui a fallu pour retirer les titres dont vous aviez été obligé de vous défaire à vil prix.
— Mon bon Dutocq, dit Cérizet, je vous expliquerai les circonstances dans lesquelles cet insolent s'est libéré avec moi, et vous verrez si, par le fait, il ne m'a pas volé quinze mille francs,
— C'est possible ; mais vous, mon aimable commis, vous vouliez m'en soutirer dix raille.
— Mais non; j'étais très-positivement chargé de vous acheter votre créance, et, en définitive, mes offres étaient montées à vingt mille quand le beau Théodose est entré...
— EnGn, dit le greffier, en sortant d'ici, nous irons chez vous, et vous me remettrez les lettres de change, parce que vous comprenez, demain, dès qu'il sera une heure humaine, je passerai à ce que monsieur appelle sa caisse. Je ne veux pas laisser refroidir son humeur payante.
— Et bien vous ferez, car je vous promets que, d'ici à quelque temps, il y aura du grabuge dans sa vie.
— C'est donc sérieux, cette histoire de folle que vous vouliez lui faire épouser? J'avoue qu'à sa place et ses affaires prenant ce tour vainqueur, je n'aurais pas non plus beaucoup donné dans la proposition; les Ninas, les Ophélias, c'est très-intéressant au théâtre, mais dans un ménage...
— Dans un ménage, quand elles apportent une belle dot, on est leur tuteur, répondit sentencieusement Cérizet, et, à bien dire, on a la fortune et pas la femme.
— Au fait, dit Dutocq, c'est un point de vue.
— Si vous voulez , dit Cérizet , nous irons prendre le café hors d'ici. Ce dmer a tourné si sottement, que j'ai hâte de sortir de ce cabinet, oîi d'ailleurs on manque d'air.
Et il sonna le garçon.
— La carte! lui dit-il.
— Mais, rrCsieu, elle est soldée.
— Comment! soldée, et par qui?
— Par le monsieur qui vient de sortir tout à l'heure.
— Mais c'est inimaginable, s'écria Cérizet, c'est moi qui conimandô le dinar et vous le laissez payer par un inconnu !
— Ce n'est pas moi, monsieur, dit le garçon; ce monsieur a été payer à la dame du comptoir ; elle aura cru que c'était entendu; ce n'est déjà pas si commun, les personnes qui font assaut pour payer les cartes.
— Allons, c'est bien! dit Cérizet en congédiant le garçon.
— Ces messieurs ne prennent pas de café? demanda celui-ci avant de sortir, il est payé.
— C'est justement pour ça que nous ne le prendrons pas, dit Cérizet avec humeur. Il est vraiment inconcevable que, dans une maison comme celle-ci, on commette de pareilles bévues. — Concevez-vous cette insolence? ajouta-t-il quand le garçon fut sorti.
— Penh! fit Dutocq en prenant son chapeau, c'est un procédé de lycéen, il veut montrer. qu'il a de l'argent, on voit que c'est pour lui une nouveauté.
— Non, non, du tout, dit Cérizet, c'est une manière de marquer la rupture. « Je ne veux pas, a-t-il l'air de me dire, vous devoir même un dîner. »
— Au fait, mon cher, objecta Dutocq pendant qu'on descendait l'escalier, ce banquet se donnait en vue de célébrer votre intronisation comme principal locataire. Il n'a pas pu vous faire avoir le bail. Je comprends que sa conscience se soit inquiétée à l'idée de vous laisser payer un dîner qui, comme mes lettres de change, devenait une obligation sans cause.
Cérizet laissa tomber cette malicieuse explication. On
était arrivé devant le comptoir où trônait la dame qui s'était laissé indûment payer, et, dans l'intérêt de sa dignité, l'usurier se crut obligé de lui faire une scène.
Les deux commensaux sortirent ensuite ensemble, et l'homme de la rue aux Poules mena son patron prendra du café dans un ignoble estaminet du passage du Saumon.
Là, l'amphitryon à bon marché recouvra sa bonne humeur, il était comme un poisson mis à sec et qu'on vient de rejeter à l'eau ; arrivé à cet état de dégradation où l'on se sent mal à l'aise dans les lieux hantés par la bonne compagnie, ce fut avec une sorte de volupté que, dans cet estaminet où se jouait bruyamment une poule au profit d'un ancien vainqueur de la Bastille, Cérizet retrouva son élément.
Il avait dans l'établissement une renommée d'habile joueur de billard, et fut sollicité de prendre part à la poule commencée. En langage technique, il acheta une bille, c'est-à-dire qu'un des figurants du tournoi lui vendit son tour et ses chances. Dutocq profita de cet arrangement pour s'esquiver et aller prendre soi-disant des nouvelles d'un ami malade.
Bientôt après, habit bas et la pipe aux dents, Cérizet venait de faire un de ces coups de maître qui soulèvent dans la galerie des admirations frénétiques, lorsque, au regard qu'il promenait autour de lui en triomphateur, vint s'offrir un terrible rabat-joie.
Mêlé parmi l'assistance, du haut de sa canne sur laquelle reposait son menton, du Portail le contemplait.
Un pied de rouge s'étendit sur les joues de Cérizet, qui
hésita à saluer et à reconnaître le rentier, si peu probable en pareil lieu. Sans prendre de parti sur cette désagréable rencontre, il resta tout préoccupé; son jeu so ressentit de sa distraction, et, un peu après, un coup malheureux le rejeta de la partie.
Pendant qu'il se rajustait d'assez mauvaise humeur, du Portail se leva et, en le frôlant pour sortir :
— Rue Montmartre, à l'extrémité du passage! lui dit-il à voix basse.
Quand ils se furent rejoints, Cérizet eut le mauvais goût de vouloir expliquer l'attitude débraillée dans laquelle il venait d'être surpris.
— Mais, pour vous avoir vu là, dit du Portail, il fallait que j'y fusse aussi.
— C'est vrai, répondit l'usurier, j'ai été assez étonné de trouver dans cet endroit un tranquille habitant du quartier Saint-Sulpice.
— Ce qui vous prouve, repartit le rentier d'un ton qui coupait court à toute explication et à toute curiosité, que j'ai l'habitude d'aller un peu partout, et que j'ai de l'étoile pour me trouver sur le chemin des gens que j'ai le désir de rencontrer; je pensais à vous au moment où vous êtes entré. Eh bien, qu'avez-vous fait?
— Rien de bon, dit Cérizet. Après m'avoir joué un tour pendable et m'avoir dépossédé d'une affaire magnifique, notre homme a repoussé l'ouverture avec le dernier dédain. 11 n'y a aucune espérance d'avoir la créance de Dutocq; la Peyrade paraît en argent, car il voulait retirer ses titres séance tenante, et, demain matin, certainement il sera libéré.
— Ainsi, il lient pour fait son mariage avec cette demoiselle Colleville?
— Non-seulement il le tient pour fait, mais sa prétention est maiulencmt de donner à supposer un mariage de cœur. Il m'a débile une tirade pour me persuader qu'il était sérieusement amoureux.
— C'est bien ! dit du Portail en voulant montrer qu'au besoin il parlait aussi la langue des estaminets : arrêtez les frais. (Ce qui voulait dire : « Ne vous mêlez plus de rien. ») Je me charge de mater le monsieur. Venez seulement me voir demain ponr me mettre au fait de la famille dans laquelle il prétend entrer. Vous avez manqué une atïaire; soyez tranquille : avec moi, d'autres se retrouveront.
Cela dit, il fit signe au cocher d'une citadine qui passait à vide, monta dedans, et, adressant à Cérizet un salut amical mais protecteur, il donna Tadi'esse de la rue Honoré-Chevalier.
En descendant la rue Montmartre pour regagner le quartier de l'Estrapade, Cérizet se donnait la torture pour deviner quel pouvait être ce petit vieillard à la parole brève, à l'intimation impérieuse, qui avait l'air de jeter sur les gens quand il leur parlait un grappin d'abordage, et qui venait si loin de chez lui passer sa soirée en un lieu où, vu la distinction répandue dans toute sa personne, il était assurément des plus déplacés.
Arrivé à la hauteur de la Halle, Cérizet n'avait pas encore trouvé la solution de son problème; mais, à ce moment, il en fut assez rudement distrait par une forte bourrade qu'il reçut dans le dos.
Se retournant vivement, il sj trouva en présence de
madame Cardinal, dont, au reste, la rencontre en ces parages, où elle venait tous les malins s'approvisionner pour son commerce, n'avait rien d'absolument imprévu.
Depuis la soirée de la rue Honoré-Chevalier, nonobstant la clémence dont elle avait été l'objet, la digne femme n'avait pas trouvé prudent de faire à son domicile autre chose que de très-courtes apparitions, et, depuis deux jours, elle noyait chez les liquorisles, dits débits de consolation, la douleur de sa déconvenue.
La parole épaisse et le visage allumé :
— Eh bien, papa, dit-elle à Cérizet, comment ça s'a passé avec le petit vieux?
— En quelques paroles, répondit l'usurier, je lui ai fait comprendre qu'il ne s'agissait, entre lui et moi, que d'un malentendu. Dans tout ceci, ma pauvre madame Cardinal, vous aviez agi avec une légèreté vraiment impardonnable ; comment 1 lorsque vous me demandiez mon concours pour recueillir la succession de votre oncle, en étiez-vous à savoir qu'il avait une fille naturelle à laquelle il avait dès longtemps manifesté l'intention de tout laisser par testament? Ce petit vieux, qui est venu vous interrompre dans votre ridicule tentative d'héritage anticipé, n'était autre chose que le tuteur de la légataire.
— Ah! c'est ça un tateu"! dit la Cardinal; eh bien, ils sont gentils, les tuteurs. A une femme d'âge comme moi, pour l'histoire qu'elle a voulu s'assurer si son oncle laisse quelque chose, lui parler qu'il va envoyer chercher la garde! Si c'est pas une horreur, une dègoùtation!
— Allons! dit Cérizet, il ne faut pas vous plaindre, mère Cardinal, vous vous en êtes tirée à bon marché.
— Eh bien, vous donc, qui aviez crocheté les serrures et qui vouliez accaparer les diamants, sous couleur d'épouser ma fille ! Avec ça qu'elle voulait de vous, ma fille ! et une fille légitime, celle-là! « Jamais, ma mère, qu'elle m'a dit, je ne donnerai mon cœur à un homme qui a le nez fait comme çal »
— Vous l'avez donc retrouvée, votre fille?
— Pas plus tard qu'hier soir; elle a quitté sa crapule de cabotin, et elle est, je puis m'en flatter, dans une position superbe, mangeant dans l'argent, ayant sa citadine au mois, et très-estimée d'un avocat qui l'épouserait tout de suite, mais que faut attendre la mort des parents, parce que le père se trouve être maire, et que ce mariage pourrait contrarier le gouvernement.
— Ah çà! ma brave femme, dit Cérizet, quel diable de galimatias me faites-vous là? le père se trouve être mère...
— Eh bien, quoi ! maire de son arrondissement, qui est l'onzième, M. Minard, un négociant retiré des cacaos, qu'est puissamment riche.
— Ah l très-bien ! très-bien I je le connais. Et vous dites qu'Olympe est avec son fils?
— C'est-à-dire qu'ils ne demeurent pas ensemble, pour éviter les langues, quoiqu'il ne la voie que pour le bon motif; lui est chez monsieur son père, et, en attendant, ils ont acheté leur ménage et ils l'ont mis avec ma fille dans un logement du côté de la Chaussée-d'Antin : un crâne quartier, n'est-ce pas?
— Mais ça me paraît très-bien arrangé, dit Cérizet; et puisque, en définitive, le ciel ne nous avait pas destinés l'un à l'autre...
— ■ Oui, c'est comme ça; et je crois que celte enfant-là finira par me donner bien de la satisfaction, même qu'il y a quelque chose sur quoi je voulais vous consulter.
— De quoi s'agit-il ? demanda Cérizet.
— Il s'agit que, ma fille étant dans le bonheur, je ne peux pas, moi, continuer à crier la marée dans les rues; et puis, de ce que je me trouve déshéritée par mon oncle, je peux, il me semble, avoir droit à une pension élémentaire.
— Vous rêvez, ma pauvre femme! votre fille est mineure, c'est vous qui devez la nourrir, et non pas elle qui vous doit des aliments.
— Alors, dit madame Cardinal en s'aniniant, ceux qui n'ont pas donneraient à ceux qui ont! C'est du propre que la loi, elle est aussi aimable que les tuteurs qui, poure rien, parlent d'aller chercher la garde. Eh ben, oui! qu'il y aille donc chercher la garde! qu'il me fasse guillotiner! Ça ne m'empêchera pas de dire que les riches, c'est tous filous, et qu'il faudra que le peuple fasse une révolution pour avoir ses droits duquel, mon garçon, toi, ma fille, Minard l'avocat, et le petit tuteur, voyez-vous I vous y passerez.
Voyant que son ex-belle-mère était arrivée à un degré d'exaltation tout à fait inquiétant, Cérizet s'empressa de la quitter, et il était déjà à plus d'une cinquantaine de pas, qu'il se sentait encore poursuivi par des épithètes qu'il se promit bien de lui revaloir la première fois qu'elle viendrait à la banque de la rue des Poules lui demander une facilité.
En arrivant près de sa maison, Cérizet, qui n'était rien
moins que brave, eut une émotion : il aperçut une figure embusquée auprès de la porte et qui, à son approche, se mit en mouvement et fit mine de se diriger vers lui.
Heureusement, ce n'était que Dutocq. Il venait pour chercher ses lettres de change, Cérizet les restitua d'assez mauvaise humeur, en se plaignant de l'espèce de défiance qu'impliquait une visite à une heure aussi indue.
Dutocq ne tint pas grand compte de cette susceptibilité, et le lendemain, de bon matin, il se présentait chez la Peyrade.
La Peyrade paya rubis sur l'ongle, et, à quelques phrases sentimentales auxquelles se laissa entraîner Dulocq quand une fois il fut nanti de la somme, il ne répondit qu'avec une froideur marquée.
Tout dans son habitude extérieure accusait l'attitude de l'esclave qui vient de briser sa chaîne et qui ne se promet pas de faire un usage très-évangélique de sa liberté.
Au moment où il reconduisait son créancier, celui-ci se trouva face à face avec une femme en costume de servante qui S8 disposait à tirer la sonnette de la Peyrade,
Cette femme était, à ce qu'il paraît, de la connaissance de Dutocq, car il lui dit :
— Ah! ah! petite mère, nous éprouvons le besoin de consulter un avocat; vous avez raison, au conseil de famille il a été articulé, à votre sujet, des faits très^raves.
— Je n'ai,. Dieu merci! peur de personne, et je puis aller la tète levée, répondit celle qui venait d'être ainsi interpellée.
— Tant mieux! dit le greffier de la justice de paix, tant mieux! mais vous serez probablement bientôt mandée
chez le juge chargé de rapporter l'affaire. Au reste, vous êtes en bonnes mains, et l'ami la Peyrade vous conseillera comme il faut.
— Monsieur se trompe, répondit la servante, et ce n'est pas pour ce qu'il imagine que je suis venue consulter M. l'avocat.
— Enfin, tenez-vous bien toujours, ma chère dame, car je vous préviens que vous serez épluchée de la bonne manière. Les parents sont furieux contre vous, et on ne leur ôtera pas de l'idée que vous êtes très-riche.
En parlant ainsi, Dutocq avait l'œil sur Théodose, qui soutint mal ce regard et engagea sa cliente à entrer.
Voici ce qui, la veille, s'était passé entre cette femme et la Peyrade.
La Peyrade, on s'en souvient, était dans l'habitude d'aller entendre tous les matins la première messe à sa paroisse. Depuis quelque temps, de la part de la femme que nous venons de voir entrer chez lui, et qui, pour parler comme Dorine du Tartuffe, avait le soin de se trouver là à ses heures précises, il se voyait l'objet d'une attention singulière à laquelle il avait été embarrassé de donner une interprétation.
Un entraînement de cœur? Cette explication n'était pas compatible avec la grande maturité et l'air béat de cette dévote qui, sous le bonnet étriqué, dit à la janséniste, auquel, dans le quartier Saint-Jacques, se reconnaissent encore quelques ferventes de cette secte, affectait, comme une religieuse, de ne pas montrer de cheveux; d'autre part, des vêtements d'une propreté presque cossue et une croix d'or portée au cou, suspendue par un ruban de ve-
lours noir, excluaient l'idée d'une mendicité timide et hésitante qui aurait mis tout ce délai à s'enhardir et à se déclarer.
Le matin du jour où devait avoir lieu le dîner du Rocher de Cancale, lassé d'un manège qui avait fini par devenir pour lui une préoccupation, et voyant d'ailleurs que son énigme en bonnet rond se disposait à l'aborder, la Peyrade avait été à elle, et lui avait demandé si elle avait quelque requête à lui présenter.
— Monsieur, lui fut-il répondu d'un accent tout mystique, est le célèbre M. de la Peyrade, l'avocat des pauvres?
— Je suis la Peyrade, et j'ai eu, en effet, l'occasion de rendre quelques services aux indigents du quartier.
Telle fut la variante modeste du Provençal, qui, en ce moment, n'était pas trop de son pays.
— Si c'était alors un effet de la bonté de monsieur de m'entendre en consultation?
— Le lieu, repartit la Peyrade, n'est pas trop bien choisi pour cette conférence. Ce que vous avez à me dire paraît important, car déjà depuis longtemps vous marchandez à m'aborder; je demeure ici près, rue Saint-Dominique-d'Enfer, et, si vous voulez prendre la peine de passer à mon cabinet...
— Ça ne contrariera pas monsieur?
— Pas le moins du monde ; mon métier est d'entendre les clients.
— A quelle heure, pour ne pas déranger monsieur?
■— Quand vous voudrez; je serai chez moi toute la matinée.
— Alors, je vais encore entendre une messe où je communierai; à celle-ci, je n'aurais pas osé, l'idée de monsieur m'aurait donné trop de distractions. Quand j'aurai fait ma méditation, je pourrai être chez monsieur sur les huit heures, si cela ne le gêne pas.
— Mais non, et il n'y a pas besoin de tant de cérémonies, dit la Peyrade avec une nuance d'impatience.
Peut-être dans ce petit mouvement d'humeur entrait-il un peu de jalousie de métier, car, évidemment, il avait affaire à une jouteuse capable de lui rendre des points.
A l'heure dite, pas une minute de plus, pas une minute de moins, la dévote sonnait à la porte de l'avocat, qui, après avoir eu quelque peine à la faire asseoir, l'engagea à parler.
La béate eut alors un accès de cette petite toux dilatoire avec laquelle on se ménage un répit quand on est en présence d'un sujet difficile. Ensuite, se décidant à aborder l'objet de sa visite :
— C'était, dit-elle, pour que monsieur veuille bien me faire connaître s'il serait vrai qu'un homme très-charitable, et aujourd'hui décédé, aurait laissé des fonds pour récompenser les domestiques qui se conduisent bien avec leurs maîtres?
— C'est-à-dire, répondit la Peyrade, que M. de Montyon a fondé des prix de vertu qui, en effet, sont souvent décernés à des serviteurs zélés et exemplaires; mais une bonne conduite ne suffit pas; pour avoir droit à ces récompenses, il faut des actes de haut dévouement et d'une abnégation véritablement chréiienne.
— La religion, reprit la dévote, nous recommande l'hu-
milité, et je n'oserais certainement pas faire ma propre éloge, mais de ce que, depuis plus de vingt ans, je me trouve au service d'un vieillard, tout ce qu'il y a de plus insipide, un savant, qui a tout mangé dans des inventions et que je suis obligé de le nourrir, des personnes ont pensé que peut-être je n'ai pas tout à fait démérité d'obtenir le prix.
— C'est en effet dans ces conditions, répondit la Peyrade, que l'Académie choisit ses candidats. Comment s'appelle votre maître?
— Le père Picot-, on ne le nomme pas autrement dans le quartier, où il sort souvent fait comme un carnaval, ce qui amasse autour de lui hs enfants, et ils sont tous à lui crier : << Bonjour, père Picot! bonjour, père Picot! » Mais c'est comme ça, il ne se soucie pas de sa considération; il s'en va occupé de ses idées, et j'ai beau me tuer le tempérament pour lui faire une petite cuisine réveillante, vous lui demanderiez ce qu'il a mangé à son dîner, il ne serait pas en état de vous répondre ; un homme pourtant plein de moyens et qui a fait de très-bons élèves : ainsi, monsieur connaît peut-être le lils Thuillier, un professeur du collège Saint-Louis, et qui vient encore assez souvent chez nous.
— Alors, dit la Peyrade, votre maître est un mathématicien ?
— Oui, monsieur, c'est les mathématiques qui ont fait son malheur; il s'est jeté dans un tas d'idées qui, à ce qu'il paraît, n'ont pas le sens commun, après s'être abîmé la vue à l'Observatoire, ici près, où il a été employé pendant des années.
— Eh bien, dit la Peyrade, il s'agirait d'avoir quelques attestations constatant votre long dévouement pour ce vieillard, ensuite je rédigerais un mémoire pour l'Académie et je ferais quelques démarches.
— Que monsieur est bon ! dit la dévote en joignant les mains, et, s'il me permettait de lui parler d'une petite difficulté...
— De quoi s'agit-il?
— On m'a dit, monsieur, que les prix, pour les obtenir, il fallait être tout à fait gêné.
— Pas précisément; cependant, l'Académie a, en effet, l'attention de choisir des personnes peu aisées, et ayant eu l'occasion de faire des sacrifices au-dessus de leurs forces.
— Des sacrifices, il me semble que je peux m'en flatter, quand une petite succession que j'ai héritée de mes parents a passé tout entière dans le ménage, et quand depuis plus de quinze ans je n'ai pas touché un sou de gages, ce qui, à trois cents francs par an, avec les intérêts composés, fait une assez jolie somme, monsieur en conviendra.
A ces mots d'intérêts composés, qui laissaient supposer une certaine culture financière, la Peyrade regarda avec plus d'attention cette Antigène.
— Enfin, dit-il, cette difficulté qui vous préoccupe?...
— Monsieur, répondit la béate personne, il me semble, ne peut trouver mauvais qu'un oncle très-riche qui vient de mourir en Angleterre et qui n'avait jamais rien faif pour sa famille, de son vivant, m'ait laissé par son testament une somme de vingt-cinq mille francs.
— Assurément, dit l'avocat, il n'y a rien là que de trèsnaturel et de très-légal.
— Eh bien, monsieur, je me suis pourtant laissé dire que ça me pourrait faire du tort auprès de MM. les juges.
— C'est possible, parce que, vous trouvant dès lors en possession d'une petite aisance, les sacriûces que vous vous proposez sans doute de continuer en faveur de votre maître auraient quelque chose de moins méritoire.
— Certainement que je ne l'abandonnerai jamais, le pauvre bon homme, malgré ses défauts, et qu'avec lui ce pauvre petit avoir qui vient de m'arriver court les plus grands dangers.
— Comment cela? demanda curieusement la Peyrade.
— Eh I monsieur, qu'il me sente seulement un peu d'argent, ça ne sera qu'une bouchée, tout passera dans ses inventions de mouvement perpétuel et de machines où il s'est déjà ruiné, et moi avec.
— Alors, dit la Peyrade, votre désir serait que, aussi bien pour l'Académie que pour votre maître, ce legs qui vient de vous arriver restât complètement inconnu?
— Comme monsieur est homme d'esprit et comprend bien les choses! dit la dévote en souriant.
— Et d'un autre coté, cependant, continua l'avocat, vous ne voudrez pas garder par devers vous cet argent?
— Pour que mon maître le trouve et qu'il s'en empare! D'ailleurs, monsieur comprend, pour lui faire quelques douceurs, à ce brave homme, je ne serais pas fàcliée que la somme portât intérêt.
— Et l'intérêt le plus gros possible? dit l'avocat.
— Dame , monsieur, cinq à six pour cent.
— Alors, c'est à la fois sur un mémoire pour vous faire obtenir un prix de vertu et sur un placement à faire que vous désiriez depuis si longtemps me consulter?
— Monsieur est si bon, si charitable, si encourageant!
— Le mémoire, après une petite enquête, en sera plus facile; mais un placement, offrant toute sûreté, et dont le secret vous soit religieusement gardé, c'est beaucoup moins aisé à vous indiquer.
— Ah! si j'osais! dit la dévote.
— Quoi? fit la Peyrade.
— Monsieur me comprend...
— Moi? pas le moins du monde.
— J'ai pourtant bien prié tout à l'heure à cette intention que monsieur voulût me prendre la somme; j'aurais avec lui une entière confiance pour me la rendre, et pour n'en pas parler.
La Peyrade recueillait en ce moment le fruit de sa comédie de dévouement pour les classes nécessiteuses. Le chœur des portières du quartier le portant aux nues avait seul pu créer à cette domestique la confiance sans bornes dont il se voyait l'objet. Il pensa aussitôt à Dutocq, et ne fut pas éloigné de croire que cette femme lui était envoyée par la Providence. Mais plus il avait envie de proûter de l'occasion pour fonder son indépendance, plus il sentit le besom de paraître céder à une violence qui lui était faite, et ses objections furent infinies.
En somme, il n'avait pas grande créance dans le caractère de sa cliente, et ne se souciait pas, comme on dit vulgairement, en découvrant saint Pierre pour couvrir saint Paul, de substituer à un créancier qui, après tout,
était son complice, une commère qui, d'un moment à l'autre, pouvait devenir exigeante et se laisser emporter à une impatience de remboursement et à des éclats de nature à faire le plus grand tort à sa considération. Il se décida donc à jouer le tout pour le tout.
— Ma chère dame, dit-il à la dévote, je n'ai pas besoin d'argent et je ne suis pas assez riche pour vous payer, sans en faire usage, les intérêts de cette somme de vingtcinq mille francs. Tout ce que je puis faire, c'est de la placer en mon nom chez le notaire Dupuis; c'est un homme pioux, et vous pouvez le voir le dimanche assis au banc d'œuvre à l'église, notre paroisse. Les notaires, vous le savez, ne donnent pas de reçu ; moi, je ne vous en donnerai pas non plus, vous promettant seulement de laisser dans mes papiers, en cas de mort, un renseignement qui vous assure la restitution du dépôt. Voyez, c'est une affaire de confiance aveugle, et encore je ne la fais qu'à contrecœur et uniquement pour obliger une personne que des sentiments de piété et l'usage charitable qu'elle entend faire de sa petite fortune recommandent particulièrement à ma bienveillance.
— Si monsieur ne trouve pas que la chose puisse s'arranger autrement...
— C'est tout ce qui me paraît possible, dit la Peyrade. D'ailleurs, je ne désespère pas de vous avoir six pour cent d'intérêt, et vous devez compter qu'ils vous seront payes avec la plus parfaite exactitude. Seulement, il pourrait peut-être s'écouler six mois à un an avant que le notaire fût en mesure de vous restituer le capital, parce que les fonds que les notaires placent habituellement sur hypo-
thèque s'immobilisent ainsi pour un temps plus ou moins long. Maintenant, quand vous aurez conquis le prix de vertu que, selon toute apparence, je vous ferai obtenir, comme vous n'aurez plus à cacher votre petit pécule, intérêt que je comprends très-bien aujourd'hui, je dois vous dire qu'en cas d'indiscrétion votre somme vous serait immédiatement remise, et je ne me gênerais pas pour dire très-haut la manière dont vous auriez caché votre héritage à ce maître pour lequel vous seriez censée vous être dévouée de la manière la plus absolue. Ceci, vous le sentez, vous poserait comme une fausse bonne femme et nuirait grandement à votre renommée de sainteté.
— Oh! monsieur, dit la dévote, peut-il croire que je sois une femme à dire ce qu'il ne faut pas?
— Mon Dieu! ma bonne dame, il faut tout prévoir dans les affaires; l'argent brouille les meilleurs amis et entraîne aux démarches que l'on a su le moins prévoir. Ainsi, réfléchissez, revenez me voir dans quelques jours, il est possible que, d'ici là, vous trouviez une combinaison meilleure, et moi-même, qui en ce moment fais à la légère quelque chose qui, au fond, me répugne, j'aurai peut-être découvert à notre arrangement des difficultés que je n'entrevois pas en ce moment.
Cette menace adroitement jetée en finale devait immédiatement amener la conclusion.
— C'est tout réfléchi, dit la dévote; avec un homme aussi religieux que monsieur^ on ne peut courir aucun risque.
Et, prenant sous sa guimpe un petit portefeuille, elle en tira vingt-cinq billets de banque. La manière leste dont
elle les compta fut pour la Peyrade une révélation. Cette femme devait être habituée à manier de l'argent, et il lui passa dans la tête une idée singulière...
— Si j'allais, pensa-t-il, être un receleur! — Non, dit-il; pour dresser le mémoire que je dois faire tenir à l'Académie, j'ai besoin, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, d'une petite enquête, et tantôt j'aurai une occasion naturelle de passer chez vous. A quelle heure y serez-vous seule?
— Sur les quatre heures, monsieur sort pour aller se piomener au Luxembourg.
— Et où demeurez-vous?
— Rue du Val-de-Grâce, 9.
— Eh bien, tantôt, à quatre heures; et si, comme je n'en doute pas, les informations sont favorables, je prendrai votre argent. Autrement, si nous ne devions pas donner suite à votre idée de prix de vertu, vous n'auriez pas d'intérêt à faire mystère de votre héritage; vous pourriez alors le placer dans des conditions plus normales que celles que je suis obligé de vous proposer.
— Oh! monsieur est prudent, dit la dévote, qui avait cru l'affaire faite... Cet argent. Dieu merci ! je ne l'ai pas volé, et monsieur peut s'informer de moi dans le quartier.
— C'est justement ce qu'il est indispensable que je fasse, dit avec sécheresse la Peyrade, qui n'aimait pas, sous cet extérieur de simplesse, cette intelligence éveillée qui pénétrait toutes ses pensées; les prix de vertu ne se donnent pas sur parole, et, sans être une voleuse, on peut bien n'être pas une sœur de la Charité ; il y a de la marge entre ces deux extrêmes.
— Comme monsieur voudra, dit la dévote, et il me rend un trop grand service pour que je ne lui laisse pas prendre toutes ses précautions.
Et, après un salut plein d'onction, elle sortit, emportant son argent.
— Diable! pensa la Peyrade, cette femme est plus forte que moi ; elle avale les couleuvres d'un air reconnaissant et sans faire l'ombre d'une grimace. Je ne suis pas encore arrivé à me maîtriser de cette manière.
Il eut peur d'avoir été trop timoré, et pensa que sa créancière, dans l'intervalle de la visite qu'il lui avait annoncée, pourrait avoir changé d'avis.
Mais le mal était fait, et, quoique livré au souci d'une occasion peut-être manquée, il se fût laissé plutôt couper une jambe que de céder à l'entraînement de devancer d'une minute l'heure fixée pour sa visite.
Les informations qu'il prit dans le quartier furent assez contradictoires ' les uns donnaient sa cliente pour une sainte, d'autres la présentèrent comme une fine matoise; mais, en somme, rien n'inculpait sa moralité de façon à faire reculer la Peyrade devant la bonne fortune qu'elle était venue lui offrir.
Quand il la revit à quatre heures, il la trouva dans les mêmes dispositions.
L'argent en poche, il se rendit au Rocher de Cancale, et ce fut peut-être aux différentes émotions par lesquelles il avait passé durant cette journée que doit être attribuée la manière vive et peu préparée dont il conduisit sa rupture avec ses deux associés. Cette façon , mal mesurée , n'était ni de son tempérament naturel, ni de son tempé-
rament acquis; mais cet argent tout chaud qu'il portait dans sa poche l'avait quelque peu grisé, et, à son contact, il avait contracté une animation et une impatience d'émancipation dont il ne fut pas bien maître. Il avait jeté Cérizet par la fenêtre sans même avoir consulté Bri- CiUe ; et cependant, il n'avait pas eu tout à fait le courage de sa duplicité, car il avait mis au compte de la vieille fille une détermination qui n'émanait que de sa volonté et de l'âpre ressouvenir de ses démêlés avec l'homme qui l'avait longtemps dominé.
En résumé, dans toute cette journée, la Peyrade ne s'était pas montré l'homme complet et infaillible que nous avons vu jusqu'ici; déjà, une première fois, porteur des quinze mille francs que lui avait remis Thuillier, il avait éLé entraîné avec Cérizet à une démarche insurrectionnelle qui , ensuite , avait nécessité le tour de force de l'affaire Sauvaignou. C'est qu'en définitive il est peut-être plus difficile d'être fort dans la bonne que dans la mauvaise fortune.
L'Hercule Farnèse, calme, au repos, exprime plus énergiquement la plénitude de la puissance musculaire que tous les autres Hercules violents, agités, et représentés dans réréthisme de leurs travaux.