HENRY D'IDEVILLE
En réponse à la leUre que l'on vient de lire, un biUet daté do York House, Twickemham, 27 mai 1871 , nous fut remis par riatermédiaire de la comtesse de X... Ce billet précéda
tère, et de déplorer du fond du cœur les événements qui éloignaient du trône un prince profondément honnête, aussi généreux que libéral.
de quelques jours seulement Tarrivée de M. le Comte de Paris en France.
Malgré l'extrême intérêt qui s'attache à une lettre du Prince, écrite dans ces circonstances, on comprend aisément les motifs de convenance qui ne nous permettent point de la publier.
Paris, 10 juin 1875.
Il était à peine neuf heures, lorsque je sonnai à la porte du maréchal Canrobert. Le maréchal habite , rue de Marignan,au fond de la cour,une sortede petit hôtel, corpsde logis séparé des appartements de la maison. Sa demeure est fort modeste, meublée confortablement, mais sans aucun luxe. Ce qui frappe les regards en arrivant est une petite voiture d'enfant remisée sous l'escalier. D'assez médiocres gravures, des aquarelles, des photographies accrochées dans ledit iBscalier, dénotent chez le maître de céans peu de préoccupation des arts autres que celui de la guerre. Les soldats sont, en général, peu soucieux des choses de l'art. Le maréchal Niel, ce ministre
à jamais regrettable, n'avait visité le Louvre qu'une fois dans sa vie, par hasard, disait-il lui-même, au temps où il ^tait à TÉcole polytechnique : je tiens le fait d'un de ses aides de camp.
On me fit entrer dans un petit salon situé au premier étage; deux portraits ornent l'appartement : l'un est celui de madame la maréchale, peint par Jalabert; l'autre celui du maréchal. Ces portraits sont fort beaux. Le dernier surtout m'a frappé; il est très ressemblant et de grande facture. La figure spirituelle, énergique et franche du soldat est peinte largement et d'une façon très simple. C'est une œuvre remarquable de mademoiselle Nelly Jacquemard, bien supérieure, au fameux portrait de M. Thiers peint par le même artiste.
Voici comment j'avais été amené à venir rue de Marignan. Peu de temps auparavant, la Revue de France avait publié, sous le titre Romanciers militaires, une étude, signée de moi, sur Paul de Molènes, lequel avait servi en Crimée comme portefanion auprès du maréchal Canrobert. L'article étant tombé sous les yeux de ce dernier, la poste m'apporta le lendemain une carte du maréchal avec ces mots : « Remerciements pour le noble souvenir donné à son cher regretté officier d'ordonnance des glorieuses époques, y^ Le maréchal Canrobert me
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connaissait à peine; je l'avais rencontré une seule fois dans ma vie, il y a déjà longtemps, en 1862, à un déjeuner chez le général Fleury, et certainement mon nom lui était peu familier. Une occasion uatuturelle s'étant oiTerte d'aller rendre mes hommages au maréchal, je la saisis avec plaisir, d'autant plus que cette figure de soldat, pleine de grandeur et de pittoresque, m'avait toujours attiré.
Le maréchal vit dans une retraite profonde, se tenant tout à fait en dehors de la politique. Ce soldat plein de verdeur, d'énergie, est, avant tout, homme de devoir et de renoncement. Que de services il pourrait rendre à son pays, pense le plus grand nombre. Or, de toute son autorité et de son ancienne splendeur, il ne reste aujourd'hui au maréchal qu*un aide de camp, qui lui a été accordé par le ministre de la guerre*.
1. Le maréchal de France François-Certain Ganrobert, né en 1809, dans le département du Lot, est fils d'un officier dans l'armée de Gondé.
Entré à Tàge de seize ans à Saint-Cyr, il fut nommé en 1828 au 47« de ligne avec le grade de sous-lieutenant. Ce ne fut qu'en 1835 qu'il put aller en Afrique, il assista à la prise de Mascara. A l'aseaut de Constantine, blessé auprès du colonel Combes ; chevalier de la Légion d'honneur (18i0).
Chef d'un bataillon de chasseurs à pied, après Tcnlèvemeut du col de Mouzaïa. Colonel du 64" de ligne (1847) ; colonel de zouaves; prise de Zaatcha(1849).
On vint m'avertir que le maréchal pouvait me recevoir, et je gravis le second étage où se trouve le cabinet du héros de toutes nos guerres.
— J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre élude sur Paul de Holènes, me dit le maréchal, et je vous remercie sincèrement d'avoir ainsi fait connaître mon brave officier d'ordonnance. Je vous aurais écrit une longue lettre au lieu de tracer quelques mots sur ma carte, si vous m'aviez moins bien traité. En même temps, le maréchal, prenant le volume de la Revue de France qui était sur son bureau, lut tout haut le passage suivant :
« Les péripéties de cette page mémorable de nos fastes (guerre de Grimée) sont retracées par Paul de Molènes avec la fidélité de l'historien, la chaleur du combattant, la couleur de l'artiste. Ses jugements sur le maréchal Saint-Arnaud et le général Canrobert seront ratifiés par la postérité. L'abnégation, le sang-froid, l'héroïsme de ces deux hommes ne semblent-ils pas, en effet, grandir avec l'éloigne-
Général de brigade (1853); général de division.
(1855) Guerre de Crimée, maréchal de France. Expédition d'Italie (1859); commandant le 3* corps de l'armée des Alpes.
(1862) Commandant à Lyon le A* corps d'armée (1865). Commandant en chef l'armée de Paris (1870). Commandant le 3* corps de Tarmée du Rhin. Bataille de Saint-Prival.
ment? Vingt ans à peine se sont écoulés depuis les événements dont parle l'auteur des Commentaires d'un soldatj et voilà déjà que la mâle figure du vainqueur de l'Âlma qui commande à la mort un sursis pour vaincre, aussi bien que la physionomie si spirituelle et si française de son successeur, ce héros de bonté, de bravoure et de renoncement, nous apparaissent toutes deux, avec leur relief, semblables à des médailles de héros antiques ^ »
— Vous comprenez que je ne pouvais guère répondre à cela! reprit en souriant le maréchal. Vous avez bien jugé de Holènes, c'était une épée et c'était une lyre; au demeurant, bon soldat, intelligent, ardent et dévoué. Je m'étonne que vous n'ayez point parlé d'un de ses amis intimes, de son meilleur camarade, La Tour du Pin. Celui-là aussi était un type bien original; il ne nous a pas quittés un seul instant en Grimée : c'est là qu'il est mort. Il couchait sous la propre tente de Molènes, afin d'être sur pied, à toute heure, et de prendre part à toutes les affaires, à tous les engagements. Lorsque de Holènes partait seul ou ne le réveillait point, La Tour ^du Pin entrait dans des colères violentes. Jamais je n'ai rencontré un homme aussi avide du danger.
1. Revue de France, mai 1875, n«41. Romanciers mUiiaires (Paul de Molènes, Alfred de Vigny).
Il était très myope et, de plus, très sourd, — deux conditions, dira-t-on, pour ne point craindre le péril qu'on ne voit pas et qu'on ne peut entendre. Hais ce n'était point là le courage du colonel de La Tour du Pin. Cet homme était trempé d'une façon étrange; il courait à l'ennemi comme un taureau court au rouge. Avant qu'il fût blessé, je lui disais : x Mon pauvre La Tour du Pin, vous êtes le i> plus vaillant soldat que je connaisse; mais vous êtes » un fou. Si vous tombez ici, et vous tomberez, je vous »jure de faire élever une colonne avec ces mots : Ci-git un preux du moyen âge égaré à notre époque. Peu de temps après il mourut frappe. y>
Le maréchal, après être entré dans quelques détails intimes concernant Paul de Molènes, me parla d'Alger et m'interrogea sur le général Chanzy, sur mes relations avec lui et la situation en Algérie de l'ex-président du centre gauche. Je ne cachai point au maréchal mon entier sentiment sur le gouverneur général, homme honorable, mais sans fermeté de caractère, cherchant toujours sa voie et comptant sur les événements pour jouer un rôle. — C'est un excellent père de famille, travailleur solide et administrateur consciencieux ; mais, ajoulai-je, en somme, c'est un homme très surfait, incapable, selon moi, de
jouer jamais un ^and rôle politique , bien que Tardent désir d'habiter TÉlysée ait plus d'une fois, peut-être, hanté ses nuits et troublé son sommeil! On a dit du général Clianzy que le dictateur Gambella l'inventa un jour, par haine et par terreur des anciens généraux, et que, sans cette aide, le général, à cette heure, serait moins connu que tant d'autres excellents et modestes divisionnaires. Hais le reproche le plus sérieux qui puisse être adressé au général Ghanzy est d'avoir eu le triste courage de voter, à l'Assemblée, la continuation de la guerre à outrance, lui qui, mieux que tout autre, hélas! après le désastre du Mans, savait à quoi s'en tenir sur la tenue et la vigueur de nos mobilisés.
— Ce que vous dites là est grave et en même temps fort intéressant, répondit le maréchal. Hais combien de fois en est-il ainsi! Tel, plein d'énergie et de réelles qualités au second plan, devient hésitant et insuffisant dès qu'il doit encourir une responsabilité, dès qu'il doit prendre un parti, une forte décision. — Ah ! c'est une histoire bien connue ! — Pour occuper dignement le pouvoir, pour diriger les grandes masses, on ne peut se tirer d'affaire que de deux façons : il faut avoir du génie, des qualités hors de ligne, être vraiment supérieur. Lorsque le génie manque, on ne peut le remplacer que par
une honnêteté profonde et par le sentiment du devoir.
— C'est trop de modestie de votre pari, monsieur le maréchal, répondis-je ; vous n'ignorez pas combien vous êtes aimé et admiré en France: nulle physionomie n*est plus populaire que la vôtre, et l'ascendant que vous exercez sur les troupes et sur ceux qui vous entourent est immense. N'êtes-vous pas le symbole de l'honneur français, de l'héroïsme, de l'abnégation, le représentant le plus pur de notre vieille armée de France? En ce siècle, vous aurez une place à part, et votre esprit, votre bonté, votre courage resteront légendaires. Tenez ! monsieur le maréchal, vous ne sauriez vous imaginer quel effet a produit parmi tous, amis ou ennemis, le récit si simple, si émouvant, de votre journée de Saint-Privat fait au procès Bazaine. — Vous avez vengé et réhabilité cette armée que vous aimez tant, et votre déposition a plus fait pour notre gloire que les livres, plaidoyers et longs récits de vos collègues.
— Je n'ignore pas ce qu'on a dit, reprit le maréchal. Hélas ! n'est-ce pas encore une preuve de notre légèreté et de notre enthousiasme irréfléchi! Cette déposition m'a rendu populaire, m'assurez-vous; or, voilà que quelques paroles, prononcées devant un , conseil de guerre, ont plus fait pour ma réputation.
pour mon honneur militaire que les cent combats où j'ai joué ma vie ! C'est bien ainsi que nous sommes en France, les uns et les autres *. Quoi qu'il en soit, mes soldats et moi avons, jusqu'au bout^ accompli notre devoir; l'honneur est sauf! En vérité, je pour-
1. Je viens de relire, dans le procès Bazaine, la déposition du maréchal Canrûbert à l'audience du 21 octobre 1872. — Il y a, en effet, dans ce récit si lucide et si émouvant (selon les termes mêmes du président du conseil, duc d'Aumale), un tel accent de vérité et d'honneur, une telle absence de forfanterie et de préoccupation personnelle, une telle sérénité enfin, que nous comprenons aisément l'impression profonde que causèrent dans l'auditoire les paroles du maréchal Ganrobert. — Les débats solennels de Trianon, conclusion fatale de la douloureuse capitulation de Metz, furent conduits avec une intelligence, une autorité et une dignité dont on se souviendra longtemps. — Le gros volume in-4« de 800 pages, que nous venons de parcourir (Procès Bazaine, compte rendu sténo graphique in extenso des séances du V conseil de guerre de la 1» division militaire; librairie du Moniteur universel) restera pour l'histoire une source de précieux renseignements ; mais, en même temps qu'il renferme la confession complète, générale, de nos erreurs et de nos fautes, il met en lumière bien des traits ignorés d'héroïsme, d'abnégation et de dévouement.
Les portes de Trianon fermées, le grand bruit fait autour de cette triste épopée s'est éteint. Or, ceci n'est-il point un signe des temps? Seul, l'accusé maréchal Bazaine, condamné à mort et évadé, a fait autour de son nom quelque fracas, tandis que du trop modeste président d'Aumalë et de l'héroïque témoin Canrobert, il n'est, pour l'instant, plus question.
rais considérer avoir assez fait pour le nom que je porte, le jour où le roi Guillaume écrivait à la reine Augusta : Notre garde a trouvé son tombeau à Saint-Privat. Ils n'ont eu de nous ni un canon ni un drapeau! On le sait à peine en France. Dernièrement, à Berlin, un grand personnage visitait, avec l'empereur d'Allemagne, l'arsenal et leurs trophées. « Où sont les drapeaux pris sur le champ de ba- » taille? j)demandalevisiteur.—€Nousn'enavons pris > aucun, » répondit le souverain avec une noble fran- • chise. « Voici les vitrines où sont les drapeaux trouvés à Metz et les étendards de Tarmée prisonnière. C'est tout. Ah ! nos chers drapeaux à Berlin ; ah ! notre pauvre armée!
A ce moment, je remarquai l'émotion qui étreignait le cœur du glorieux vaincu; des larmes perlaient dans ses yeux.
— Voyez-vous, reprit le maréchal en souriant, je ne suis ni orateur ni écrivain, moi; simplement un soldat qui aime à narrer ce qu'il a vu, un conteur de bivouac, c'est tout! — Que d'ouvrages imprirnés déjà sur notre malheureuse campagne ! Aucun ce^pendant n'est le bon; car chacun a écrit son livre sous une impression personnelle.
> Savez-vous par qui devrait être écrite celte histoire ? Il faudrait d'abord un Jérémie pour se la-
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menter sur nos fautes et sur nos malheurs et verser des torrents de larmes. Ensuite il faudrait un Bossuet pour exhausser les âmes et narrer, en magnifique langage, les traits d'héroïsme et les suprêmes efforts accomplis par noire armée calomniée ! Puis un Tacite pour graver, d'un burin impitoyable, les portraits de ceux qui nous ont conduits là et éclairer, d'une façon lumineuse, les silhouettes des uns et des autres, diplomates, politiques ou soldats. Pour achever enfin ce drame fantastique, il faudrait un Beaumarchais qui déchirât les masques, qui cinglât à droite et à gauche et montrât le côté à la fois sinistre et bouffon des hommes qui, après le désastre se sont arraché le pouvoir!
:» Chacun, fatalement, est entraîné à écrire l'histoire; mais, trop souvent, que de passion, de haine, de mauvaise foi ! — Tenez, voici un livre publié en Angleterre, que l'on vient de m'envoyer hier, en m'invitant à y répondre: n'est-ce pas à moi de venger notre armée d'Orient, notre épopée de Crimée ? me dit-on. — Ce fut une terrible et gigantesque lutte; on ne connaîtra jamais les trésors de patience, de gaieté, de bravoure enfermés dans le cœur de nos petits soldats. Eh bien, un Anglais, M. Kinglake, s'avise de nous insulter, de nous jeter de la boue,
aujourd'hui. C'est généreux, n'est-ce pas? — Je suis le seul survivant des chefs de cette armée d'Orient. Dois-je descendre jusqu'à relever l'injure? Si je la relevais, savez-vous quelle serait ma réponse? — Je reproduirais simplement les félicitations, les remerciements unanimes qui me furent envoyés par les Chambres des lords et des communes réunies, avec la lettre du feld-maréchal Raglan, affirmant hautement le concours dévoué que je n'ai cessé de donner à nos alliés ! >
Et en même temps le maréchal me fit lire ces trois documents authentiques tels qu'il les avait reçus en langue française.
— Cela suffit amplement, n'est-il pas vrai?
ajouta-t-il.
A Son Excellence le général Canrobert,
Devant Sébastopol, 4 janvier 1855.
Général,
J'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence les résolutions unanimes de la Chambre des lords et de celle des communes, du 15 du mois dernier, qui expriment la haute valeur qu'elles attachent aux grands et éminenls services de Votre Excellence, et
à jla coopération cordiale et aux brillants exploits de l'armée française. J'ai reçu l'ordre d'être l'interprète de ces sentiments auprès de Votre Excellence, et, par Yotre entremise, auprès des braves soldats qui. servent sous vos ordres.
Je suis enchanté qu'une tâche aussi agréable me soit dévolue, que celle d'offrir à Votre Excellence et à l'armée française le tribut de remerciements de la part du Parlement anglais, et je suis heureux de saisir cette occasion, afin de vous assurer que les sentiments que les Chambres ont exprimés sont en harmonie avec ceux de la Reine et de toutes les classes des sujets de Sa Majesté; que leur admiration de la conduite des troupes est universelle; et que tous sont convaincus que la cause dans laquelle les deux nations sont engagées, a énormément profité de l'union qui n'a pas cessé de régner entre les généraux en chef des armées de la France et de l'Angleterre, et des efforts combinés et de la bonne camaraderie des troupes.
J'ai l'honneur d'être, général, de Votre Excellence, le très obéissant et très humble serviteur.
iSt^n^: RAGLAN.