‹ Les petits joyeuxChapitre 11 sur 14 · XAVIER ET SUZANNE GROUSSAN, MADAME SERVIÈRES · texte numérisé non relu

XAVIER ET SUZANNE GROUSSAN, MADAME SERVIÈRES

mireille, paquerette et miss, monsieur et madambl désaubry-laluettr et leur fils charles, et robert] d'elzéar.

MONSIEUR DE ww'sr.Y , agacé de voù' Ané-4 mone (TAntibes à ht table voisine. — ] Allons!... bon!... C'est vraiment insuppor-

table!... Depuis celle slupide histoire, nous ne pouvons pas faire un pas sans rencontrer cette... {Il cherche un mot co7ivenable.) cette...

LOUTON, lui envoyant le mot. — Grue, grand-père!...

MONSIEUR DE RAiNCY, ahiivi, apvès un temps ^ d'un ton a'ujre. — Merci!... {Les enfants pouffent.) Ah!... Je vous conseille de rire !... C'est votre faute si...

JACQUES, suppliant, — Oh! P'pa!... On avait promis qu'on ne parlerait plus de ça !...

MONSIEUR DE RAiNCY. — Elî ! je uc demanderais pas mieux que de n'en plus parler!... Mais à chaque instant il se produit un incident quelconque qui... {Il hausse les épaules.) Jusqu'à ce crapaud qui vient mettre son mot... et quel mot!...

LOUTON. // comprend vaguement quila

gaffé. — J'ai dit ça... pac que... d' puis hier qu' la dame est arrivée, grand-père l'a appelée beaucoup d' fois la grue... Alors... tout à l'heure... quand j'ai vu qu'y r'trouvait plus r nom... j'y ai envoyé... comme j'aime qu'on m' fasse quand c'est moi qui récite...

MONSIEUR d'aiguières, qui a envie de rire. — C'est bon !... c'est bon !... On ne te demande pas d'explications...

LOUTON, vexé. — Ah!...

madame de raincy, pour rompre les chiens. — Qu'est-ce que vous faites ce soir, les enfants?... Vous allez au tir... pour changer?...

JACQUES. — Nous devions y aller avec les Dulreil... Mais ils sont consignés, les pauv's Dutreil... à cause d'hier soir !...

11 louclie vei's la table où Xavier Groussan pérore précisément — pour éblouir les peti-j tes Servières — sur la bataille de la veille.

MONSIEUR DE RAINGY. lls ne Toilt paS

volé ! . . .

l'ongle ETIENNE. — Les pauv's gosses!... lls se sont trouvés dans une fichue situation!... Ou taper sur des messieurs respectables, ou laisser aplatir un camarade... peu intéressant, je le veux bien... mais un camarade tout de même...

MONSIEUR DE RAINGY. GommC OU UC

l'aurait pas tué...

l'oncle ETIENNE. — Saus Ic tucr, on l'aurait mis en fâcheux état... J'ai vu Stenay ce matin... il m'a dit avoir tapé de tout son cœur... Il était exaspéré et ça se comprend !... Mais c'est un solide bonhomme, et dame... sans l'intervention propice des petits Dutreil... Ils sont d'ailleurs gentils, ces moutards-là!... et bien nés, et sympathiques !... Stenay m'a dit qu'ils sont venus faire des excuses à Varangeville et à lui

avec beaucoup de tact et de simplicité...

MONSIEUR DE RAINCY. — Il UC pCUt paS Y

avoir que des enfants antipathiques... Il en reste encore quelques autres !...

ROSETTE. — Par exemple nous quatre!...

et Louton pour l'avenir!...

ANÉMONE d'antibes. Robe d'Irlande sur irmisparent jaune dœuf. Chapeau Vigée- Lebrun giga^itesque, en crin noir, orné de six plumes jaunes de différents tons. — G' qu'il fait chaud dans cette boîte, c'est rien de 1' dire!...

MONSIEUR LEBOURDON DE CORROZO.

Quarante-cinq ans. Grande g^'os, colossal. Cheveux, moustaches et favoris d'un noir bleu. Teint jaune. Habit, gilet blanc, perles à sa cJtemise et à son gilet. Accent ignoble. — Moi, je n'ai pas trop chaud... [Un temps.) Vous n'avez pas pris votre boucjuet?...

ANÉMONE. — Quel bouquet?...

MONSIEUR DE coRROzo. — Comment quel?... Mais celui d'orchidées... que mon valet de chambre vous a apporté tout à l'heure...

ANÉMONE. — Ah!... Oui!... Mais, je ne pouvais pas le prendre comme ça!...

MONSIEUR DE CORROZO. PourqUOÎ

donc pas?... Il arrivait de Paris, ce bouquet, ma Chère?...

ANÉMONE. — Quand même il arriverait d'Amérique, je ne peux pas me promener avec un bouqud .. orchidées à la main comme les mariées des pièces du Palais-Royal...

MONSIEUR DE CORROZO. A qUcllc

heure vous l'a-t-on remis, mon bouquet?...

Ai.ÉMONE. — Jen'saispas !... J'ai pas fait un nœud à mon mouchoir pour me le rappeler...

MONSIEUR DE CORROZO. — Enfin... Vous vous souvenez bien, à peu près?...

ANÉMONE. — Apeuprès... Oui... J'm'liabillais quand vot' imbécile de larbin a gratté à la porte... Il y a deux heures de ça 1 . . .

MONSIEUR DE CORROZO. VoUS VOUS

habilliez?... Alors, vous auriez pu mettre à votre corsage une fleur... une toute petite fleur de mon bouquet?...

ANÉMONE, V imitant, — « Une toute petite fleur!... )) Des orchidées mauves grandes comme des assiettes!...

Un beau jeune homme entre dans la salIé se faufile entre les tables et arrive près de la table d'Anémone contre laquelle il passe sans avoir l'air de la voir.

ANÈMOiSE, joua?it la surprise. — Ah! par, exemple!... (Elle saisit le beau jeune homme par le pan de son smoking.) Eh bien!... C'est comme ça que vous dites bonjour à vos amis?...

MONSIEUR DE GORROzo, l air embêté. — Ah!...!...!...

LE BEAU JEUNE HOMME. Vitigt-huit ans^ Trop joli garçon^ trop bien habillé. Marque très mal. Une énorme orchidée mauve à la boutonnière. Il joue ^ lui aussi, V étonnement , — Est-il possible ! . . . Vous me disiez que vous n'iriez pas à Trouville !...

ANÉMONE. — La femme propose... [Elle indique Monsieur de Corrozo.) et Dieu dispose!...

LE BEAU JEUNE HOMME, saluant Monsieur de Corrozo avec un peu d'ironie. — Mes compliments!...

11 tend la main. Monsieur de Corrozo, ^qui tique sur l'orchidée de la boutonnière, lui serre la main sans enthousiasme.

ANÉxMONE. — Vous avez dîné?...

LE BEAU JEUNE HOMME. Mais HOu!...

J'arrive!...

MONSIEUR DE CORROZO, il loiiche civec persistance sur Vorchidée. — A l'instant?...

LE BEAU JEUNE HOMME. H J & dcUX

heures...

MONSIEUR DE CORROZO, très assombri. — Ah!... (// regarde la fleur.) Je me disais aussi...

ANÉMONE. — Puisque VOUS n'avez pas dîné, vous allez dîner avec nous?...

LE BEAU JEUNE HOMME. — Mais... BU vérité... je...

11 cherche des yeux une chaise.

MONSIEUR DE CORROZO, agacé. — Mais...

ne croyez vous pas que cette table est insuffisante et que...

ANÉMONE. — Bast!... On se serrera un peu !... Ça aura l'air d'une dînette !... ça sera très amusant !...

MONSIEUR DE coRROzo, Us deuts servées.

— Très amusant!...

Un garçon apporte une chaise.

ANÉMONE. — Là!... Appuyez sur moi...

Ne craignez pas!... il y a de la place !...

MONSIEUR DE CORROZO, avec Une visible répugnance, mais pressant cependant. — Non !... Appuyez par ici... Ça ne me gêne pas !... Appuyez!...

Il attire brusquement par un pied, la chaise du beau jeune homme qui manque de tomber. Les garçons rapportent les premiers plats. Un silence.

MONSIEUR DE CORROZO, au bcau jeune homme. — Gomment diable avez-vous fait pour trouver une orchidée pareille?...

ANÉMONE, à part elle. — Patatras!... {Elle regarde le beau jeune homme de travers.) Gaffeur, va!...

LE BEAU JEUNE HOMME, Uïl peU trOubU.

— Mais... ça n'est pas difficile!...

MONSIEUR DE coRRozo. — Voiis m'étonnez!... J'en ai cherché partout à Deau ville et Trouville et il m'a été impossible d'en trouver...

LE BEAU JEUNE HOMME. Pourtaut...

chez la fleuriste qui est...

MONSIEUR DE CORROZO. ToutCS IcS

fleuristes de la ville m'ont dit que, non seulement elles n'en avaient pas, mais encore qu'il leur était impossible... absolument impossible de m'en procurer...

LE BEAU JEUNE HOMME, gêné. — Pourtant...

ANÉMONE. Elle rompt les chiens. — A quel hôtel êtes-vous?...

LE BEAU JEUNE HOMME. — AuX VagUCS-

Bleues...

ANÉMONE. — Comme nous!...

MONSIEUR DE coRROzo. — Garçon!... le dessert!... et dépêchons, n'est-ce pas?...

ANÉMONE. — Mais nous avons bien le temps !... Nous...

MONSIEUR DE CORROZO. — VoUS lïl'eXCU-

serez, ma Chère... Si je presse le service, c'est pour vous...

ANÉMONE. — Je ne suis pas pressée !...

MONSIEUR DE CORROZO. — Pcut-être...

mais j'ai, moi, une migraine épouvantable... Je ne voudrais pas vous priver de dessert... comme une petite fille qui n'aurait pas été sage... Alors... comme j'ai tout à fait envie de me coucher, je fais apporter la fin de votre dîner...

ANÉMONE. — Mais, mon pauvre Ami...

il fallait le dire plus tôt, que vous aviez la migraine!... Gomment ça vous a-t-il pris?...

MONSIEUR DE coRROZo. — Gomme un coup de fusil!...

ANÉMONE, très intéressée. — Et quand ça?...

MONSIEUR DE CORROZO. — H y a quelques minutes... (// indique le beau jeune homme.) Depuis que monsieur est entré...

ANÉMONE. — Montez donc tout de suite, si vous ne mangez plus... Je vais vous rejoindre dans un instant...

MONSIEUR DE CORROZO. — Nou!... Je

préfère, s'il vous plaît, vous attendre...

XAVIER GROussAN, qui regarde ce qui se passe à la table voisine. — Pas content, le rasta ! . . .

MIREILLE, elle se tord sur sa chaise pour apercevoir ce qui se passe à la table d'Anémone d'Antibes. — Oui !... Ça ne biche pas, on dirait!...

MADAME SERViÈRES, qui 716 voit vien, sinon que Mireille se retourne à chaque instant. — Qu'est-ce que tu as donc à te tortiller comme ça?...

MIREILLE. — Rien M'manl...

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. Il est

inouï que dans un hôtel comme celui-ci on ait à supporter certaines promiscuités...

MADAME SERVIÈRES, qui continue à ne rien voir. — Quelles promiscuités!... A quel propos dites-vous ça?...

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE, elle gesti-

cule pour faire taire son mari. — Mais... à ^opos de rien... Je ne sais pas ce que mon mari veut dire...

Elle regarde si Charles n'a rien vu ni entendu.

CHARLES DÉSAUBRY-LALUETTE, le neZ

baissé sur son assiette ^ V air paisible et inno-

cent. — Le poisson n'est pas très frais!...

Sa mère le regarde avec tendresse.

Un garçon vient enlever un des couverts d'une table restée vide à côté de celle des Désaubry-Laluette, Groussan, etc., etc.. et dispose, devant le couvert qui reste seul, une gerbe de roses jaunes admirables et qui embaument.

MONSIEUR GROUSSAN, il regarde ces préparatifs avec intérêt. — Nous allons avoir à côté de nous quelqu'un de tout à fait dernier cri ! . . .

PAQUERETTE, intércsséc aussi. — Oui...

On fignole le couvert!... Mâtiche!... Mince de roses !... Ça sent salement bon î...

CHARLES, qui prépare V annonce dhine^ migraine. — Ça sent très fort, efl'ectivement!...

Il porte les mains à ses tempes.

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTTE, luquiète.

— Qu'est-ce que tu as, mon Chéri?... Tu n'as pas mal à la tête?..

CHARLES. — Un peu... très peu...

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE, inqUlCt

aussi. — C'est ennuyeux, ces maux de tète!... Ils deviennent très fréquents depuis quelque temps!...

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Tu

prends trop de bains !...

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. — Tu

les prends surtout trop longs !...

PAQUERETTE, entre ses dents. — Pauv* chat!...

MIREILLE, à Xavier Groussan. — ...ttention à côté!... v'ià qu' ça chauffe!...

ROBERT d'elzéar, allongeant son grand cou. — Qu'est-ce qui chauffe?...

PAQUERETTE. — Si on VOUS 1' demande...

ben, vous savez pas?...

ROBERT. — Non... Quoi?...

PAQUERETTE. — Vous dircz qu'vous en savez rien!...

Robert d'EIzéar roule vers Mireille des regards éperdus qui semblent dire : « Vous voyez ce que j'endure pour vous?... »

SUZANNE GROUSSAN, elle finit par se retourner en entendant Monsieur de Corrozo qui parle très haut. — Ah!... Non seulement ça chauffe... mais ça brûle, on dirait!...

XAVIER. — L'fait est qu'ils ont l'air plus près de se bouffer l'nez que de se sucer la pomme?...

MADAME SERViÈRES, elle prend un lorgnon pour regarder, — Quelle pomme?...

MIREILLE. — Cherche pas, va, M'man!...

A la table voisine, brouhaha, bruit, chaise repoussée. Monsieur de Corrozo se lève violemment.

XAVIER. — Gare dessous!...

11 se tord. Madame Désaubry-Laluette regarde anxieusement Charles, lequel mange, silencieux et absorbé, sans paraître voir ni entendre ce qui se passe autour de lui.

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE, à part elle.

— Chéri, va!... Il n'aperçoit rien... il vit en lui-même... C'est sa licence qui le préoccupe... peut être sa migraine aussi...

MONSIEUR DE CORROZO, dehout et trépidant^ à Anémone qui pèle lentement wie pêche, — Ma Chère, venez, je vous prie?...

ANÉMONE, sans se presser. — Je vous suis dans une minute...

MONSIEUR DE CORROZO, la mâchoire contractée par la colère. — Non !... Pas dans une minute... à l'instant même, s'il vous plaît?... [Elle ne bouge pas.) Ou alors pas du tout!... [Elle le regarde, et, voyant qu il ne plaisante pas, se décide à se lever.) Ah!...

bon !... Voilà que vous devenez raisonnable... J'en étais sûr!...

ANÉMONE, au beau jeune homme qui s est levé aussi. — Au revoir!... (A Monsieur ^de Corrozo.) Allez!... j' vous suis!...

MONSIEUR DE CORROZO, H sefface. — Non... devant !... Passez devant, je vous prie?... [Elle passe. Au beau jeune homme ^ avec un geste léger de la vfiain.) Adieu!...

XAVIER, — Il est à cran !... {Ravi.) C'està-dire qu'on aurait arrangé les choses exprès, on n'aurait pas fait mieux!...

MONSIEUR GROussAN, étonné de cette explosion. — Arrangé quelles choses?...

Qu'est-ce que tu veux dire?...

XAVIER, se reprenant. — Rien!... Je me comprends !...

MONSIEUR GROUSSAN, aigre. — Tant mieux pour toi!... [Xavier regarde sa mon-

tre.) Qu'est-ce que tu as?... Tu es pressé?... XAVIER. — Pas du tout!...

Une petite femme pas jolie, pas chic non plus, entre, glisse entre les tables comme une souris et vient s'asseoir devant la gerbe de roses, tandis que le garçon recule précipitamment la chaise, puis la rapproche de la table avec soin.

MIREILLE, avec éclat — Ah!... Elle est bien bonne!... {On se tourne vers elle.) les roses... le couvert chic!... C'est pour madame Belphégor!...

Mouvement. On se retourne. Tout le monde regarde Madame Belphégor qui, les lèvres pincées et les yeux durs, s'installe à la petite table voisine.

XAVIER, il la regarde en riant. — Ah !... Mince d'esbrouffe !...

MONSIEUR GROussAN. — Mais, ne crie donc pas si haut!...

XAVIER. — J' glousserai, si fu veux, comme s'il y avait un malade... mais ça ne fera pas son jeu...

MIREILLE, à Xavier. — Si elle fait sonner son grelot, c'est pour qu'on la remarque, pas vrai?...

XAVIER. — Tu parles!...

Robert d'Elzcar fait un nez.

MADAME SERviÈRES. Elle lovgue admirativement Ané7none (TAntibes qui passe en coup de vent à côté de la table^ suivie de Monsieur de Corrozo furieux, — Quelle merveilleuse Irlande !... Av»z-vous vu?...

PAQUERETTE. — M'mau qui r'iuque les cocottes à c't'heure !...

MADAME SERVIÈRES, Saisie. — Moi... je...

MIREILLE. — Parfaitement!... Et c'est à nous que tu reprocheras de manquer de tenue !...

PAQUERETTE. — C'est uii comble!...

MADAME SERViÈRES. — En vérité... je ne pouvais pas penser que cette dame... si élégante... si bien...

Mireille, Pâquerette et Xavier se tordent.

MADAME GROussAN qui chcrche à rappeler Xavier à V ordre. — Xavier!...

MONSIEUR GROUSSAN, même rappel à V ordre. — Voyons, Xavier?...

XAVIER. — Ah! non!... Laissez-moi rire! ...

MADAME SERVIÈRES, interdite. — Alors...

cette... cette... personne... qui est notre voisine d'appartement?...

MIREILLE. — Pas de nous... des Raincy...

MADAME SERVIÈRES. — Enfin. .. j'eutcuds qu'elle habite dans le même corridor... et à quelques portes de nous... Elle est arrivée hier... ou avant-hier...

MIREILLE, sévè?'e. — Alors, M'man, tu passes ton temps à zyeuter les cocottes de l'hôtel?...

PAQUERETTE. G'cst du joli !...

MADAME GROussAN, pour changer la conversation. — Alors, cette célèbre madame Belphégor, qui traverse des fleuves sur un fil de fer, c'est cette petite femme vulgaire, pas même jolie?...

XAVIER. — Mon Dieu!... pour marcher sur un fil de fer, il n'est pas nécessaire d'avoir la beauté grecque...

MIREILLE. — ... fectivement!... Car si c'était nécessaire elle y marcherait sûr pas!...

MONSIEUR GROUSSAN. — Par cxcmplc, elle a l'air intelligent...

SUZANNE. — Les singes aussi!...

XAVIER. — G't égal!... Faut qu'elle soit bigrement laide pour que Suzon se décide à égratigner !... (// envoie un baiser à sa

sœur.) Bravo, Suzonî... on fera quelque chose de toi !...

MADAME GROussAN. — Mes eufauts, je déteste vous voir vous occuper de... de femmes de ce genre... {Elle cherche à formuler son observation,) dont...

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE, achcVant,

— Dont vous ne devriez même pas savoir le noml...

Charles bat des cils légèrement, tandis que sa petite bouche vieillotte se pince un peu plus.

XAVIER, taquin» — Qu'en pense Charles ?. . .

CHARLES, il semble tomber des nues. — Qu'est-ce que tu dis?...

XAVIER. — Je te demandais, jeune homme modèle, phénomène en train de réhabiliter le sexe auquel nous devons nos pères, ce que tu penses de madame Belphégor plusieurs fois nommée?...

CHARLES, impassible. — Mais je pense que c'est une jolie femme...

Cris, protestations.

— Oh!...

— Jamais!...

— Elle est laide, voyons!...

— Une laideur pauvre...

— Et pas fraîche ! . . .

— Et pas propre!...

CHARLES, de plus en plus impassible. — Ahî... je croyais... Mettez que je n'ai rien dit!...

MONSIEUR GROussAN. — Est-ce que nous faisons un tour sur la plage?...

MIREILLE. — Non !... au Casino I...

MADAME GROUSSAN. — Le mieux serait peut-être d'aller aux voix...

XAVIER. — Ou de faire chacun ce qui lui chante... Quel besoin avons nous de rester

ensemble comme des canards qui ont avalé une ficelle?...

MADAME GROussAN. — Vraiment, tu as des comparaisons...

MADAME SERViÈRES. — Il cst ueuf heurcs. . .

MIREILLE, d'un air épouvanté, — Une heure indue !...

MADAME SERVIÈRES. — Je uc dis pas que ce soit une heure indue... mais enfin...

PAQUERETTE. — Aux voix ! . . . aux voix ce qu'on va faire ce soir !...

MIREILLE. Aux VOix !...

PAQUERETTE. GasiuO !...

ROBERT d'elzéar. — Promcuade sur la plage!...

Il roule, en regardant Mireille, des yeux tour à tour langoureux, ardents et éperdus.

MIREILLE. — Casino !...

D'Elzéar la regarde d'un air douloureusement

blessé qu'elle ne semble même pas apercevoir.

SUZANNE. — Casino !...

XAVIER. — Petits chevaux...

MONSIEUR GROussAN, siïicère. — Fumer une bonne pipe sur la plage et me coucher...

MONSIEUR DÉSAURRY-LALUETTE. Moi

de même...

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE, à Charles.

— Et toi, mon Chéri?...

CHARLES. — Oh!... moi!... J'ai une terrible migraine !...

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Là!...

j'en étais sûre!... Tu souffres beaucoup?... CHARLES, doux et résigné. — Assez !...

Il se lève.

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. — Va te

coucher, mon Chéri!... J'irai tout à Theure voir si tu as bien tout ce qu'il te faut?...

CHARLES, déférent. — Je vous remercie Maman... tout autant que si je profitais de votre bonté... Mais si je parviens à m'endormir... je serais très malheureux d'être réveillé...

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. — Je Comprends ça, pauvre Chéri!...

CHARLES. — Et j'ai le sommeil tellement léger que si vous ouvriez la porte... si vous l'entrouvriez seulement, je vous entendrais. ..

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. Sois

tranquille, mon Chéri... je ne bougerai pas!... C'est toi qui taperas si tu as besoin de quelque chose... Tu me le promets, n'est-ce pas?...

CHARLES. — Je vous le promets!... Bonsoir Maman...

XAVIER, narquois. — Bonne nuit, mon Vieux!...

Il rit.

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE, à part elle.

— Ce petit Groussan n'a pas de cœur !...

Charles salue et disparaît sous les regards attendris de ses parents.

MADAME SERviÈREs. — Ah! chère Madame!... Quelle chance vous avez d'avoir un fils comme celui-là!...

MADAME DÉSAUBRY-LALUETTE. G'est CC

que je me dis chaque jour !...

MADAME SERVIÈRES. — Moi, jc u'ai quc des filles, heureusement!... Car quand je vois les jeunes gens d'aujourd'hui, leur indocilité, leur mauvaise éducation, leur...

XAVIER, se frappant la poitrine. — Attrape, mon Vieux!...

MADAME SERVIÈRES, interloquée, — Mais je ne pensais pas à...

XAVIER. — Oh!... un peu!... un tout petit peu tout d' même!... Enfin, je dois encore

VOUS être reconnaissant de m'avoir laissé me nommer moi-même !...

MADAME SEKWiÈRES, abasourdie. — Mais...

PAQUERETTE, elle rît. — L'est tuée, c'te pauv' M'man !...

MONSIEUR GROJJSSAN, méconteut. — Il y a de quoi!... (A Xavier.) Tu vas me faire le plaisir de garder pour toi tes réflexions déplacées, n'est-ce pas?...

Madame Belphégor se lève de table et sort sans que personne fasse attention à elle.

PAQUERETTE. — Bcu, pour uu effet raté, y a pas, c'est un effet raté !...

MADAME SERviÈRES. — Qu'est-cc que tu dis?...

PAQUERETTE. — Jc plaius ccttc pauvrc

dame!... qui s'fourre des roses sur sa table

pour faire croire qu'on lui en envoie...

qui arrive après tout l'monde pour faire

son petit effet et qui n'arrive à rien de rien...

XAVIER. — A moins qu'elle n'arrive à quelque chose de gros?...

MONSIEUR GROussAN. — Degros?...

XAVIER. — De très gros!...

MONSIEUR GROUSSAN. — Mais eucore?...

XAVIER. — D'énorme!...

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. Mais

à quoi?...

XAVIER. — Ça n'vous amuserait pas!...

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE, Je

n'insiste pas!...

Brouhaha. Sortie générale.

ROBERT d'elzéar, à madame Servières.

— J'ai eu l'honneur de me présenter chez vous tantôt... sans vous rencontrer... Me ierez-vous la grâce de me recevoir demain vers deux heures?...

Madame Servières fait signe que oui.

Minuit. Xavier Groussan demande à la porte du bureau de l'hôtel :

— Est-ce que Madame d'Antibes est rentrée?...

UNE VOIX. — Madame n'est pas sortie...

XAVIER. — Merci !...

Il s'engouffre dans l'escalier.

LA VOIX, charitablement. — Monsieur non plus!... Monsieur est là... avec Madame!...

XAVIER. — Boni... Bon!... Merci... [Il monte ^ tourne dans un corridor et entre dans sa chambre^ après avoir écouté aux trois portes qui précèdent la sienne.) Tout va bien!... P'pa ronfle comme un sabot... Chez

M'man on n'entend rien.,, non plus chez Suzonl... Rien à craindre du côté de la famille... (// rouvre sa porte et écoute.) Les Américaines d'en face ?. . . Rentrées ?. . . Ah ! . . . non!... Les v'ià!...

Bruit de voix. Plusieurs jeunes filles très élégantes et une dame d'un certain âge rentrent gaîment en courant et en causant dans le corridor.

LA DAME. — Pas tant de bruit, mes enfants ! . . . Vous allez réveiller tout le monde ! . . .

UNE DES JEUNES FILLES. — Révcillcr !...

à minuit et demi!... Des poules, alors!...

Elles entrent dans leur appartement. Tout redevient silencieux.

XAVIER, il sort dans le corridor. — Les Raincy?... Rentrés tous... sûrement... sauf peut-être le vicomte... J'ai toujours eu l'idée que ça doit être un vieux farceur, l'oncle

Etienne !... C'est d'ailleurs pas lui qui habite à côté du Gorrozo... C'est Jacques et Jean qui ont la chambre voisine... V'ià leurs ripatons... et les luisants d' l'oncle Etienne!... (// prend un des souliers posés à la porte de V oncle Etienne et le regarde,) Y sont bienl... Y a pas, il est chic, ce vieux-là!... Oh!... les croquenots de Corrozol... Ah! nom de nom!... Ben, en v'ià des boîtes à violon!... Ah ! Tonnerre... Y doit être bougrement fort, le type qu'a des soubassements comme ça !... {Il regarde avec admiration les souliers américains ignobles qui gisent à la porte du rasta.) Ah ! . . . (// écoute,) Y dorment pas ! . . . y s' disputent encore !.,. Faut-y commencer maintenant... ou plus tard... Voyons?... en deux sauts j' suis chez moi... (// ouvre sa porte toute grande.) Faudrait que j' sois une rude moule pour me faire pincer...

Allons-y !...

Il s'approche de la porte et frappe.

VOIX d'anémone. — Qu'est-ce que c'est?...

VOIX DE monsieur DE ' CORROZO.

Qu'est-ce qu'il y a?...

XAVIER, d'une voix voilée. — Monsieur, c'est le docteur!... (Un petit temps.) que vous avez demandé...

VOIX COURROUCÉE DE CORROZO. — Je

n*ai rien demandé du tout!...

XAVIER. — Ah ! pardon. Monsieur I...

Toutes mes excuses!... (A part lui.) Il est déjà furieux!... Faut espacer... espacer beaucoup ! . . . (// rentre chez lui et s'allonge sur son lit.) Eh!... Pas de bêtises!... J' vais m'endormir si j' reste là!... [Il prend un journal. Au bout de cinq minutes, il s^assoupit, puis finalement, s'endort. Une heure et demie plus tard il se réveille en sursaut.) — Quelle heure?... Gristi!... j'ai dormi!...

Deux heures!... (// sort dans le corridor et va frapper à la porte d'Anémone.) Ils n'entendent pas!... Ils dorment!... (// frappe plus fort.) Ah !...

Il envoie un coup de pied dans la porte. VOIX DE MONSIEUR DE GORROZO.

Qu'est-ce?... [On l entend parler d'une voix enrouée de sommeil.) — Mais si... on a frappé... {Xavier frappe de nouveau.) — Qu'est-ce que c'est?...

XAVIER, changeant de voix. — C'est le médecin, Monsieur... que vous avez envoyé chercher...

VOIX DE MONSIEUR DE GORROZO.] Mais,

bon sang, je n'ai pas envoyé chercher le médecin!... et on est déjà venu!... Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là?...

XAVIER. — C'est qu'on se sera trompé.

Monsieur... Pardonnez-moi?... [On entend

un grognement.) de vous avoir dérangé pour rien... {A part lui.) Cette fois-ci j'ai dit « le Médecin »... Je ne sais pas comment il faut dire... Alors, j'alternerai?... L'autre fois, j'avais dit le Docteur... (// rentre chez lui.) Trois heures !... Encore deux ou trois heures d'attente... C'est embêtant !... C'est que j' tombe de sommeil... (// reprend son journal.) J'irai encore deux fois... du moins je pense qu'il faudra encore bien ça... et après... Après, en avant la leçon de choses!... (// lit, puis finit par s assoupir. Il ne se réveille que parce quHl a le toi^ticolis.) Trois heures I... Ça se tire!...

Même mouvement que les fois précédentes. Il sort doucement et va gratter k la portejde l'appartement d'Anémojie.

voix d'anémone. — Mais qu'est-ce qu'il y a donc?... C'est assommant, à la fin I...

voix DE MONSIEUR DE CORROZO. — Ah!

mais!... Ça va Qnir, cette plaisanterie!... C'est la troisième fois qu'on vient me réveiller !...

VOIX d'anémone. — On en a plein l' dos!...

VOIX DE coRROzo — C'est dégoûtant, la manière dont le service est fait dans cet hôtel!... Je me plaindrai!...

XAVIER. — Mille pardons, Monsieur et Madame!... C'est qu'on m'avait dit que vous demandiez le Docteur...

VOIX d'anémone. — M...!...

XAVIER, il pouffe. — Ce que je m'amuse, moi!... Si j'avais seulement pas si sommeil!... {Ravi.) Ah!... les v'ià qui se disputent, à c't' heure!...

VOIX d'anémone. — Oui, c'est votre faute ! . . .

VOIX DE CORROZO. — Par exemple!...

Vous en avez un aplomb!...

VOIX d'anémone. — Je sais c'que j'dis !...

C'est votre histoire ridicule de migraine qui aura été grossie...

VOIX DE coRROzo. — G'cst absurde de prétendre que...

VOIX d'anémone. — Oui !... Tout est venu de là... Et c'est bien fait!... Ça vous apprendra à mentir...

VOIX DE CORROZO. — Jc VOUS répète que je n'ai pas menti...

VOIX d'anémone. — Ta parole!...

VOIX DE CORROZO. — Ah ! Prenez garde!... Je n'ai pas du tout envie de plaisanter!...

VOIX d'anémone. — Moi non plus!...

XAVIER. — Ksss!... Ksss!... Ksss!...

Il lui semble qu'une porte a remué. Il disparaît dans sa chambre.

A quatre heures du matin, Xavier sort de chez lui et va, de nouveau, gratter doucement à la porte d'Anémone.

VOIX DE coRROzo — Oh !... C'est trop fort!... (// se lève et vient près de la porte). Qu'est-ce que vous dites?...

VOIX d'anémone. — Mais allez donc vous coucher !...

VOIX DE CORROZO, — Mais non!... Je veux en avoir le cœur net... {A Xavier.) Qui est-ce qui est allé chercher le docteur ?...

XAVIER. — Je ne sais pas, Monsieur!...

On m'a dit qu'on est venu de Thôtel chez moi...

VOIX DE CORROZO. — Alors c'est vous même, le Docteur?...

XAVIER. — Oui, Monsieur!...

MONSIEUR DE CORROZO — Votre uom, je vous prie?...

XAVIER, d'une voix claire. — Le docteur Dutreil...

VOIX DE CORROZO. — Parfaitement!...

Eh bien, Docteur, je n'ai nul besoin de vous !... On vous en fait une jolie plaisanterie... et à moi aussi...

XAVIER. — Je suis désolé... Croyez bien, Monsieur...

VOIX d'anémone. — Pourquoi donc ne le faites-vous pas entrer, le médecin?... puisque vous étiez si malade qu'à vous entendre on vous aurait cru à l'article de la mort... soi-disant?...

VOIX DE coRROzo. — J'étais très souffrant... mais c'est passé!...

VOIX d'anémone. — Zut !... (Un temps.) — Est-il parti, le docteur?...

VOIX DE coRROzo. — Oui... Et maintenant, s'il revient encore...

ANÉMONE. — Il ne reviendra pas, puisque vous lui avez dit à lui-même que vous ne vouliez pas le voir...

VOIX DE CORROZO. — Jc l'cspère pour

lui qu'il ne reviendra pas... parce que s'il revenait...

VOIX d'anémone. — S'il revenait?...

VOIX DE coRROZo. — Cette fois je lui casse les reins... sans phrases!.., Ahl... Voilà comme je suis, moi !...

VOIX d'anémone, arrière, — Vous êtes très charmant!...

XAVIER. // tourne dans sa chambre. — Maintenant, je n'ai plus qu'à me trotter... Je pense que personne ne me verra passer... On n'est pas encore levé...

Il descend rapidement. On entend la porte de la rue qui se referme.

Silence profond. Au bout d'un quart d'heure, Xavier revient et entre dans sa chambre dont il laisse la porte très légèrement entr'ouverte. Un autre quart d'heure se passe, puis le Docteur Dutreil apparaît au bout du corridor qu'il suit en regardant les numéros des portes.

— Appartement soixante... Voyons?...

cinquante-six... cinquante-huit... Voilà!... 11 frappe doucement.

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