‹ Les petits joyeuxChapitre 14 sur 14 · DE CHARLES · texte numérisé non relu

DE CHARLES

A l'hôtel des Vagues-Bleues. Chez Madame Servières.

Une grande chambre très simple, avec quelq«ues photographies, un joli tapis de table et des fleurs très fraîches dans des vases. Aspect confortable et comme il faut. Par la porte ouverte, on aperçoit une chambre à deux lits, également proprette et égayée de photos, de fleurs et de bibelots personnels.

Dans la grande chambre, Madame Servières lit Le Gaulois, Mireille lit un roman, et Pâquerette rafistole un chapeau.

V AQUEKET TE y pla?îtant le chapeau sur son poing. — Na!... Si Miss n'est pas jolie comme un cœur sous c'te petite galure de ma

façon, je veux être... {Elle cherche quelque chose dénorme) aimée pour moi-même I...

Elle rit.

MADAME SERVIÈRES. — Quelles drôles de comparaisons!... Et quel ton singulier! ..

PAQUERETTE. — Groude pas, va!... Tu nous regretteras encore!... J'sais bien que nous ne sommes pas prêtes à te fausser compagnie!... du moins, moi... car pour €e qui est de Mireille. . . y m' semble bien que Soif d'Egards...

MADAME SERVIÈRES. — Qu'cst-CC qUC tU

racontes?...

PAQUERETTE, qui cst allée regarder par la fenêtre. — Justement le v'ià!... Quand on parle du loup...

MADAME SERVIÈRES, qui ne parvient jamais à suivre la conversation de ses filles. — Mais qu'est-ce que tu dis?...

l'idée « DE DERRIÈRE LA TÊTE )) 369

PAQUERETTE. — Que v'ià Soif d'Égards qu'à l'air de s'amener par ici...

MADAME SERVIÈRES. — Soif de qUOl?...

PAQUERETTE. — D'Égards!... Soif d'Egards !... Autrement dit le Grand Lama, ou, plus exactement, Monsieur le marquis Robert d'Elzéar et autres lieux...

MADAME SERVIÈRES, qui regarde de côté pour voir quelle tête fait Mireille. — Ahl oui!... Il doit venir me voir aujourd'hui à deux heures... Il a quelque chose à me dire,

je crois...

PAQUERETTE, taquine, — Je l'crois aussi I... {Elle envoie une bourrade à Mireille.) Allons, viens-nous-en !...

MIREILLE, elle ferme son livre d'un air ennuyé. — Où ça?...

PAQUERETTE, sincère, — J'sais pas au juste... vadrouiller...

MADAME SERVIÈRES, effarée. — Mais vous

n'allez pas sans Miss?... Où est Miss?...

VA.QXii^^ET'ïE, accent anglais. — « A faire le sieste pour biauté de le teint... »

MADAME SERviÈREs. — Mais VOUS allez l'éveiller?...

PAQUERETTE. — Un peu !...

UN GARÇON. — Monsieur le marquis d'Elzéar demande si Madame reçoit?...

MADAME SERVIÈRES. — Oui... Faites entrer...

PAQUERETTE, entraînant sa sœur. — Nous... affûtons nos pincettes... C'que tu as une binette à la désastre, toi!... pour une presque fiancée !...

ROBERT d'elzéar. Rcdingotc grise. Cravate 1830 en pékin noir et blanc. Cheveux savamment coiffés. Sur le haut de la tête, s érige une mèche à moitié Louis-Philipparde, à moitié Lamartinienne . Il s'avance, précieux et gourmé, serre la main que

l'idée « DE DERRIÈRE LA TETE )) 371

lui tend Madame Servières, s'assoit et ne dit rien.

MADAME SERViÈRES, à part elle. — Si c'est tout ce qu'il a à me dire!...

d'elzéar. — Mesdemoiselles Servières ne sont pas là?...

madame servières. — Non î...

d'elzéar, embarrassé. — Elles sont sorties...

madame servières. — Oui!... (A part elle.) Nous avons l'air de jouer aux petits jeux... (Haut.) J'avais cru comprendre que vous aviez quelque chose à me dire?...

d'elzéar. — En effet, Madame... en effet... Il s'agit de Mireille... (Mouvement de Madame Servières.) Elle a dû vous avertir, d'ailleurs?...

madame servières. — Non!... Mireille est assez cachottière ! . . . Elle ne m'a rien dit. . . d'elle-même, du moins...

d'elzéar. — Mais... vous l'avez questionnée... ce qui revient au même?...

MADAME SERviÈREs. — Pas tout à fait!... Mais ne discutons pas sur les mots... Allons au fait, si vous le voulez bien?... Vous voulez épouser Mireille?...

d'elzéar. — Oui, Madame...

MADAME SERVIÈRES. — Elle VOUS a dit le chiffre de sa dot... C'est peu de chose...

d'elzéar, sentencieux. — C'est de quoi vivre...

MADAME SERVIÈRES. — Hum !... par le temps qui court... Enfin, tant mieux si ça vous convient comme ça!... Je ne puis que m'en réjouir... puisque vous plaisez à la petite!... {Un temps.) Puis-je vous demander quelle est votre fortune personnelle?...

d'elzéar. — Elle est nulle... je n'ai pas un sou de fortune...

MADAME SERVIÈRES, ahuvie, — !... !... !...

l'idée (( DE DERRIÈRE LA TETE )) 373

d'elzéar, hautain. — Vous me croyiez riche, Madame?...

MADAME servières. — Pas Hche... Non...

sûrement non!... Mais je croyais que vous aviez à peu près ce qu'a Mireille... un peu plus ou un peu moins... Mais rien?... C'est court!... Gomment vivriez vous?...

d'elzéar. — Un oncle me fait une petite pension... Ensuite, j'ai, à ma banque, des appointements... minimes, il est vrai... mais suffisants... Mireille ayant de quoi vivre personnellement... il n'est pas nécessaire que...

MADAME servières, agacéc, — Vous répétez toujours ça!...

d'elzéar. — Quoi, ça?...

MADAME SERVIÈRES. — Quc Mireille a de quoi vivre personnellement?...

d'elzéar. — Eh bien?...

MADAME servières. — Eh bicu, non!...

d'elzéar. — Je ne dis pas qu'elle puisse vivre avec un grand luxe... Mais comme je l'adore... et qu'elle veut bien aussi m'aimer. . .

MADAME SERViÈRES, qui regarde Elzéar avec étonnement , — Oui!... Il paraît!... {A part elle.) Du diable si je comprends pourquoi, par exemple j...

d'elzéar. — Alors, en vivant simplement...

MADAME SERVIÈRES. — G'cst quc Mireille, sans être habituée à du luxe, n'a jamais été privée de rien... J'ai tâché, dans la mesure du possible, de faire à mes filles une existence facile... Si elle se trouvait réduite à vivre de rien...

d'elzéar, avec un sourire supérieur. — Ce ne sera pas tout à fait rien, Madame...

madame SERVIÈRES. — Damel...

d'elzéar. — Non!... Ce que j'ai me suffit

l'idée « DE DERRIÈRE LA TETE )) 375

largement... et, en y joignant le revenu des cinq cent mille francs de Mireille...

MADAME SERViÈRES, elle saute en Vair. — Hein!... Quoi?... Vous avez dit cinq cent mille francs?...

d'elzéar, vaguement inquiet. — Mais...

n'est-ce pas le chiffre de la dot de Mireille?...

madame SERVIÈRES, aliuvie, — Jamais de la vie!... Qu'est-ce qui a pu vous faire croire que Mireille avait cinq cent mille francs ?...

d'elzéar. — Mais, Madame, c'est ellemême qui me l'a dit...

madame SERVIÈRES. — Elle-même !... Mais c'est impossible !... Elle sait très bien qu'elle n'a que cent mille francs... {Elzéar fait un nez.) Je le lui ai dit vingt fois...

d'elzéar. — Je suis parfaitement sûr que Mademoiselle Mireille m'a dit, à plu-

sieurs reprises, dans la conversation, qu'elle avait cinq cent mille francs de dot...

MADAME sERViÈRES. — Alors elle est folle!... (A part elle.) ou trop maligne !...

d'elzéar. — Mademoiselle Mireille m'a l'air d'être, au contraire, fort bien équilibrée...

MADAME SERVIÈRES, — N'cmpêchc qu'elle vous a dit une chose formellement fausse... et que je me demande pourquoi elle vous l'a dite?...

d'elzéar, do9îf le nez s^ allonge de plus* en plus. — Je me le demande aussi !...

madame SERVIÈRES. — La morale de ceci c'est que le vieux jeu avait du bon... Quand les mariages étaient mis en train par J les parents d'abord au lieu d'être mis en train par les enfants, c'était plus sûrl... Cha- <^un y trouvait son compte...

d'elzéar. — Mon Dieu...

l'idée « DE DERRIÈRE LA TETE )) 377

MADAME SERviÈRES. — Enfin, c*est à VOUS de vous ingénier... de trouver quelque chose?... Vous pourriez peut-être avoir un emploi plus lucratif?... Qu'est-ce que vous sauriez faire?...

d'elzéar, toujours le sourire supérieur.

— Ohl.,. bien des choses!... D'abord, j'ai un certain talent d'écrivain... Je gagnerais facilement une quinzaine de mille francs par an avec ma plume...

madame SERVIÈRES. — Eh bicu, mais c'est très joli!... Pourquoi, au lieu devons enfermer dans un bureau pendant toute la journée, n'écrivez-vous pas... à votre heure... des choses qui vous amuseraient davantage et vous rapporteraient infiniment plus?...

d'elzéar. — Parce que, je trouve que cette exploitation de la pensée intime a quelque chose de choquant... Je ne veux pas me diminuer à mes propres yeux...

MADAME SERViÈRES. — !... [à part elle.) C'est un paresseux!... La banque, il n'y va pas... ou s'il y va, il y dort... Tandis que s'il lui fallait peiner un peu pour trouver l'argent au bout de la peine, il renâclerait...

d'elzéar, qui se cloute vaguement de ce que pense Madame Sei^vières. — Je suis sûr, Madame, que je vous parais bien sérieux, bien raisonneur... Je ne suis pas, comme dirait monsieur de Raincy , un petit Joyeux ! . ..

madame SERVIÈRES, convaincue. — Ah!

non!... {Elle continue à le regarder et pense.) Mais qu'est-ce qui peut plaire à Mireille... si mal élevée, mais si bien équilibrée... dans cet individu correct et embêtant?... et banal, bien qu'il vise à l'originalité?... et intéressé aussi, quoiqu'il affiche une lière indépendance?...

d'elzéar. — Alors, Madame, qu'est-ce que vous décidez?...

l'idée « DE DERRIÈRE LA TETE )) 379

MADAME SERViÈREs. — Moi?... Mais je n'ai pas voix au chapitre, moi?... Ce n'est pas moi qui ai entamé les hostilités... C'est vous qui voulez épouser Mireille et Mireille qui veut vous épouser... Jamais, à moi, la pensée que vous êtes faits l'un pour l'autre, ne me serait venue !... (A part elle.) Ah! Dieu! non!... Quand j'avais l'âge de Mireille, la pensée de passer ma vie avec un oiseau pareil m'eût purement terrifiée ! . . . (On frappe brusquement à la porte.) Entrez!...

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE, l'air eper-

du, les cheveux ébouriffés. — Ma femme a une syncope ! . . . Chère madame ! ... Je ne sais que faire!... Venez vite !...

Madame Servières se lève précipitamment et suit Monsieur Désaubry-Laluette en courant.

d'elzéar. — Ben, qu'est-ce que ça nous fait que sa femme ait une syncope?... En

voilà une façon d'occuper tout le monde de soi... Et la mère Servières qui ne veut donner à Mireille que cent mille francs... On verra à la faire cracher I...

Il sort majestueux, correct et embêtant.

Dans l'appartement des Désaubry-Laluette.

Un désordre énorme. Sur un divan, Madame Désaubry-Laluette est étendue. Charles lui promène sur la figure une serviette mouillée. Sa femme de chambre lui tape dans les mains.

En même temps que Madame Servières, accourent les Raincy, l'oncle Etienne, les d'Aiguières, les Groussan, le docteur Dutreil, etc., etc..

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE, affoU,

— Est-ce qu'elle est morte?...

LE DOCTEUR, U rit. — Mais non, elle n'est pas morte !...

MONSIEUR DE RAINCY. — Qu'est-ce qui est arrivé?...

MONSIEUR DÉSAUBRY- LALUETTE, pCnché

sur sa femme. — Mais elle ne respire pas... elle ne bouge pas!...

CHARLES. — Mais si, Papa, elle vient (l'ouvrir un œil...

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE, U S€

redresse y furieux. — Gomment!... Vous êtes là, vous!... Sortez!... Sortez, misérable!...

MADAME DE RAiNCY, effarée. — Mon Dieu!... Mais il devient fou...

MONSIEUR GROussAN. — Mais, mouami...

ne traitez pas ainsi votre fils... Ce n'est pas sa faiite si...

3I0NSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. PaS

sa faute!... C'est lui qui a tué sa mère!... [A Charles.) File!... et plus vite que ça!...

Tous se regardent, terrifiés.

MONSIEUR GROUSSAN. — Vous avez uu lilsmodèleet vous le bousculez comme ça?...

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. Un

fils modèle!... [Rire sarcastique.) Savez-vous ce qu'il fait, ce fils modèle?... [Charles sort

l'idée « DE DERRIÈRE LA TETE )) 383

discrètement.) Il épouse madame Belphégor!...

Stupeur.

XAVIER. — Elle est bien bonne !...

Monsieur Groussan lui lance un regard foudroyant.

MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. Et

comme il prévoyait, naturellement, que nous refuserions notre consentement à une telle infamie... il nous signifie tout de suite les premières sommations... pour ne pas perdre de temps... C'est sa mère qui a ouvert l'assignation et... (// montre Madame Désaubry- Laluette qui est maintenant revenue à elle et s'est assise sur le divan.) ça l'a tuée !...

l'oncle ETIENNE. — Heureusemeut non !...

JACQUES, àitfo/z^/ewr^eiZamcy.—P'pal...

.'Ji

Dis que tu aimes mieux les petits Joyeux que] les Charles?... Dis-le tout de suite?...

Monsieur de Raincy hausse les. épaules,

XAVIER, qui se tord, — Il épouse Madame Belphégor!... Lui, le modèle à tous !... Quel coup !...

MONSIEUR GROussAN. — Toi, je te conseille de te taire !...

XAVIER. — Me taire!... jamais!... Plutôt mourir... comme Madame Désaubry-Laluette!. . Ce que je m'amuse!... (// hurle.) Vive les Mégottiers du Prince !...

La Bibliolhèque Université d'Ottawa

Echéance

Celai qai rapporte an volume après la dernière date timbrée ci-dessoas devra payer une amende de cinq sous, plus un sou pour chaque jour de retard.

The Library University of Ottawa

Date due

For failure to return a book on or be< fore the last date stamped beiow there will be a fine of five cents, acd an extra charge of one cent for each additional day.

CE PQ 2347 «M6P48 1910 COÔ MARTEL DE ACC* 1414133

Page 1