C*EST UNE IDYLLE
écoute anxieuse.) Je vous fais votre affaire 1 . . . MISS, qui est verdâti^e . — Oh!.. Mimil... Vous me feriez congédier par Maman?...
MIREILLE. — D'abord... Et puis après je vous flanquerais une pile épouvantable... Miss. Elle compare ses maigres épaules et toute sa minahle personne décharnée^ aux épaules larges et à la petite personne rahléc de Mireille. — Oh!.. Oh!... Mimi!...
Elle pleure.
MIREILLE, ^ré5 6écAe. — Oh! pasd'chichil... Vous savez que ça ne mord pas avec Bibi...
Un silence que Miss rompt de temps en temps en se mouchant avec fracas;
MIREILLE, à part elle. —Y s'paie ma fiole!... J'aime pas bien ça !... v'ià qu'il est bientôt trois heures et demie!... Je ne pense
pas que la femme jaune de Sargent soit ailleurs... et qu'il attende devant?... {A un gardien.) Est-ce qu'on l'a changée de place, la femme jaune de Sargent, si-ou-plaît?...
LE GARDIEN. — EUc u'cst pas cxposéc cn ce moment...
MIREILLE. — Comment, pas exposée?...
LE GARDIEN. — Nou ! . . . Elle Gst remplacée, comme les autres tableaux de la salle, parla peinture anglaise...
MIREILLE, qui suit son idée. — Alors où l'a-t'on mise?... à la cave?...
LE GARDIEN. — Mais...
MIREILLE. — Ben, vrai!... pour une chose à peu près bien qui était ici... on l'étouffé !... Pauvre France I... comme dirait le père Vilpreux!...
Le gardien la contenij)!!' avec slupeur.
MISS, qui a regardé sa montre, — Il est
c'est une idylle... 257
le quart moins que quatre heures!... On va ferme ! . . .
MIREILLE. — Rengainez vot' chiffon!...
(Un silence.) Une autre fois j'apporterai des patins à roulettes!... Il y a de quoi se donner de l'air... et on n'est pas gêné par le monde... (Elle aperçoit Robert d'Elze'ar qui arrive lentement .) Ben, à la bonne heure!... Il ne se décarcasse pas pour arriver!...
ROBERT d'elzéar. — Quelle bonne surprise!... [Grand salut à Miss.) Vous venez donc quelquefois à ce vieux Luxembourg qui...
MIREILLE, coupant brusquement. — Vous bilez pas!... Vous n'êtes en retard que de trois quarts d'heure!... (D'Elzéar lui fait des signes destinés à rappeler la présence de Miss.) Faites pas attention!... la mèche est éventée ! . . .
d'elzéar, ^^ne. — Mais...
MIREILLE. — Oui!... Miss a flairé que c'est pas le pur hasard qui nous amène ici deux fois par semaine sur le coup de trois heures. . . Quand je dis le coup de trois heures, je parle pour moi...
d'elzéar. — Pardonnez-moi cet involontaire retard... Monsieur Despréaux est précisément venu à la banque cet après-midi... ce qui ne lui arrive jamais... et il a eu...
MIREILLE, elle achève. — Besoin de vous... Je connais la romance!.., d'elzéar. — Vous m'en voulez?...
MIREILLE. — Moi?... Ah! bien!... S'il fallait vous en vouloir chaque fois que vous faites une muflerie... [Mouvement d'Elzéa?\) je n'aurais plus le temps d'en vouloir à des^ autres gens!...
d'elzéar, tf'ès tnysterieux. — Alors, vous croyez que cette Anglaise se doute de... MIREILLE. — Oui!... [Elle se tourne versai
c'est une idylle... 259
Miss quelle associe à la conversation.) — Seulement elle sait aussi que si elle avait le malheur... n'est-ce pas, Miss?... [Miss fait oui de la tête.) de jaspiner... si peu que rien... il lui en cuirait!...
Miss, docile, — Oui Mimi!... Mais je ne ferai pas la chose que vous dites... Oh ! no !...
d'elzéar, il regarde Miss avec mépris, — Elle se laisse traiter comme ça?...
MIREILLE, négligemment. — Faut bien!...
d'elzéar. — Vous ne croyez pas que votre sœur se doute de quelque chose?...
MIREILLE. — Crois pas !... Si je le croyais, j'aurais déjà mangé le morceau...
d'elzéar. t- Et votre mère?...
MIREILLE. — M'man?... {Elle nV.) M'maji flairer quelque chose!... Oh! là là!... Mais vous l'avez donc jamais regardée?...
d'elzéar. — Je ne vous dis pas que.
d'elle-même, Madame Servières se soit aperçue de quelque chose... Mais on pourrait lui avoir dit... lui...
MIREILLE. — Qui est-ce qui lui aurait dit...
d'elzéar. — L'autre jour... je n'ai pas voulu vous le dire pour ne pas vous inquiéter... nous avons rencontré, lorsque nous sortions précisément d'ici, dans la rue de Vaugirard, monsieur de Raincy... Quel homme est-ce?...
MIREILLE. — Un bon homme... qui a assez à faire de s'occuper de ses quatre mômes pour reluquer les ceusses de ses amis...
d'elzéar. — Il ne s'agit pas du comte de Raincy... mais du vicomte... de...
MIREILLE. — L'oncle Etienne!... Ça, c'est une autre paire de manches!... Lui, il a le nez creux et l'œil pointu... Sûr que, s'il nous
c'est une idylle... 261
a zyeutés, il sait à quoi s'en tenir... Mais il ira rien dire à M'man...
d'elzéar, rassuré. — Ah!...
MIREILLE. — Il me dirait plutôt quelque chose à moi-même...
d'elzéar. — Vous le connaissez donc beaucoup?...
MIREILLE — J' te crois!... C'était un ami de P'pa... Il nous a vues toutes petites... Il nous aime beaucoup... surtout Pâquerette...
d'elzéar. — Celaprouveson bon goût!...
MIREILLE, qui est horriblement sensible aux compliments. — Mais Pâquerette est charmante...
d'elzéar. — Charmante si on ne la voyait
pas à côté de vous... Oui... peut-être?...
{Un silence.) Quand pensez-vous que l'on
pourra parler à Madame Servières de nos
projets?...
MIREILLE, qui^ lorsqu'elle se tâte sérieuse-
ment, préfère le flirt à des effusions plus positives. — Oh!... pas maintenant!... Quand vous serez banquier...
d'elzéar, effaré. — Mais... je ne serai pas banquier d'ici à longtemps encore!... Et, puisque vous avez une fortune...
MIREILLE, modeste. — Oh!... Je ne suis pas riche!... Cinq cent mille francs, ça n'est pas le Pérou !...
d'elzéar, qui en bave d envie. — Non !... évidemment. . . Mais c'estune bonne aisance. . . Votre vie personnelle est plus qu'assurée... Et, quant à moi, mes appointements joints à la petite fortune que m'a laissée ma mère, me suffisent grandement... Alors, il me semble que nous pourrions...
MIREILLE. — Si on parle à M'man de me marier maintenant... et avec vous, surtout... elle va pousser des cris de putois..,
c'est une idylle... 26-8
d'elzéar, inquiet. — Est-ce que je suis antipathique à madame Servières?...
MIREILLE. — Antipathique, c'est un bien gros mot!... Mais, pour dire la vérité vraie, elle vous gobe pas fort, M'man!... elle vous trouve andouille...
d'elzéar, vexé. — Ah!... Vous ne m^aviez pas dit ça !.. .
MIREILLE. — Vous aviez pas besoin de le savoir!...
d'elzéar, ^()m^w. — Pourtant... lorsqu'il s'agit d'un mariage...
MIREILLE, sincère. — Un mariage!...
mais vous ne pensez donc qu'à ça?... Nous n'en sommes pas là!...
d'elzéar, embêté. — Ah !... pardon !... je pensais... J'avais cru...
MIREILLE. Quoi?...
d'elzéar. — Que... une jeune fille de yotre monde, de votre éducation.,, une vraie
jeune fille, enfin... devait avoir hâte de... de se fiancer régulièrement et de...
MIREILLE. — Turlututu!... {Elle imite Vélocution lente et importante d'Elze'ar.) « Une jeune fille de mon monde... de mon éducation, une vraie jeune fille enfin... » [elle reprend son ton naturel) ne se balade pas devant la femme jaune de Sargent ou autres peintures avec... {narquoise) un beau jeune homme !...
d'elzéar, sentencieux. — Si ce jeune homme est un fiancé, le fiancé que je suis...
MIREILLE. — Mon œi^ !...
d'elzéar, interloqué. — En vérité, Mireille, je ne comprends pas ces façons!... Vous m'aviez permis d'espérer...
MIREILLE. — Je vous Ic permets encore...
d'elzéar, reprenant sa phrase. — ...
c'est une idylle... 265
d'espérer que bientôt nous serions mariés...
MIREILLE. — Ça ne serait plus de l'espoir!... ça serait de la certitude!...
d'elzéar, anxieux, — Ne jouons par sur les mots!... {Important,) C'est indigne de nous!...
MIREILLE. — Je ne trouve pas !... Je suis pas fière pour deux sous, moi, vous savez?...
d'elzéar, aigre, — Je m'en aperçois!...
MIREILLE. — Quelle heure est-il?...
d'elzéar. — Je l'ignore...
MIREILLE. — Ah! bon!... Alors faut que je me déguise en cerf!...
d'elzéar. — Il pleut à verse...
MIREILLE. Miss!...
Miss, elle admirait discrètement les tableaux les plus éloignés. Elle arrive rapidement, — Voilà, Mimi?,..
MIREILLE. — Miss, VOUS allez prendre
votre landau à baleines et vous irez nous chercher un taxi...
MISS. — Mais, Mimi... je ne peux pas comme ça vous quitter...
MIREILLE. — Allons!... Ouste!...
Miss, docile. — Oui, Mimi !.'..
Elle disparaît.
d'elzéar. — Vous ne craignez pas qu'elle n'aille, écœurée, raconter à madame Servières ce que vous faites...
MIREILLE. — Pardon... ce que nous faisons...
d'elzéar. — Soit !...
MIREILLE. — Elle ne racontera rien de rien... parce qu'elle est très lâche... très!... Elle a peur de moi!...
d'elzéar. — Ecoutez-moi, Mireille...
MIREILLE, faisant %m cornet de sa main, -Mlo!..,
c'est une idylle... 267
d'elzéar. — Je considère que, pour moi aussi bien que pour vous, il est urgent de régulariser une situation qui...
MIREILLE. — Tu parles !...
d'elzéar. — Si vous m'y autorisez... je demanderai à mon père de faire une démarche auprès de madame Servières...
MIREILLE. — Encore!... Ah! çà!...Mais vous êtes donc enragé!...
d'elzéar. — Je ne suis pas enragé... je suis amoureux!...
MIREILLE. — C'est la même chose!... Moi, voyez-vous, j'ai l'horreur de tous les sentiments excessifs...
d'elzéar. — 1... !... !...
MIREILLE. — Quand vous serez là à vous écarquiller... Je suis comme je suis... pis voilà!...
d'elzéar. — Miss nous fait des signes, je crois!.,.
MIREILLE. — Ben! laissez-la faire!...
d'elzéar. — Qu'est-ce que je deviens, moi?...
MIREILLE. — Ce que vous voudrez!...
d'elzéar. — J'entends pour l'instant...
ce que je deviens pour l'instant?... Est-ce que vous m'emmenez?...
MIREILLE. — Ah!... non!... Assez parlé de mariage comme ça aujourd'hui !...
Elle court rejoindre Miss. D'Elzéar demeure perplexe sur les marches du Luxembourg.
Mireille, ruisselante, fait monter miss dans le taxi et s'y enfourne à sa suite.
A Trouville pendant la semaine des courses. Sur la plage, à l'heure du bain.
MONSIEUR DE RAINGY; MONSIEUR DE VILPREUX ; MON- SIEUR DESAUBRY-LALUETTE, LE DOCTEUR DUTREIL et
l'oncle ETIENNE fumeut et causent en regardant le bain.
l'oncle Etienne, au docteur Dutreil qui paraît furieux. — Je vous assure, Docteur, que vos enfants n'étaient pas tellement dans leur tort... Ils étaient avec un ami... un ami qui est bien la plus insupportable petite rosse nouveau jeu que l'on puisse voir, mais enfin un ami tout de même... Cet ami a une discussion avec des baigneurs qui vont l'assommer... les enfants viennent
à son secours... On ne peut pourtant pas leur en vouloir... Qu'est-ce qu'ils pouvaient faire ces petits?... Se battre... ce qu'ils ont fait...
LE DOCTEUR DUTREiL, très sec. — Parfaitement!... Aussi n'est-ce pas tant parce qu'ils se sont battus que je leur en veux que parce qu'ils se sont laissé flanquer une pile épouvantable...
L*ONCLE ETIENNE. — Ça pcut arriver à tout le monde !...
Los petits Dutreil paraissent suivis de Jacques et de Jean de Raincy, de Xavier Groussan et d'Henry de Vil preux.
EDOUARD Dm ViYAh. Dix-huit ans. Un beau grand g as normand solide et haut en couleur. Vair joyeux. — Je parie que Papa est encore eu train de nous attraper à propos de l'histoire d'hier?...
Il s'arrête en voyant Monsieur Groussan qui s'approche.
LE DOCTEUR DUTREiL. — Dame!... On attraperait à moins!... Des grands dadais qui s'en vont se faire rosser comme plâtre...
RENÉ DUTREIL, à peu pvès pareil à son frère. — Rosser est excessif !...
LE DOCTEUR. — Je tc conscille de parler, toi!... avec ton œil...
RENÉ. — Ben quoi?... J'ai reçu un pochon dans la bagarre...
EDOUARD à son père. — J'aurais voulu t'y voir !...
LE DOCTEUR. — Je uô me serais pas mis dans cette situation grotesque d'attaquer des gens sans être sûr de- ma supériorité...
RENÉ. — Mais, nom d'un p'tit bonhomme! nous n'avons attaqué personne, Papa!... Nous nous tuons à te le répéter... Nous nous sommes trouvés mêlés, sans
savoir au juste comment ça s'est fait, à une extraordinaire batterie...
LE DOCTEUR, U rectifie. — Bataille...
EDOUARD. — Bataille si tu veux... N'empêche que René a raison... Il nous a plu des coups sur la tête et par la figure à l'instant OLi nous nous y attendions le moins...
LE DOCTEUR DUTREiL. — Vous racontcrcz ces histoires à d'autres qu'à moi, mes enfants...
MONSIEUR DE RAINCY. — MoU chcr DoC-
teur, je crois que vos enfants disent vrai... Ma femme et mes lilles qui ont assisté à la chose disent qu'ils sont tombés — c'est l'expression même de ma femme — dans une innommable bagarre où il pleuvait des coups...
LE DOCTEUR. — Ils y sout tOHibés pai'cc qu'ils l'ont bien voulu... Ils ne rêvent que plaies et bosses... et ils étaient ravis de
trouver roccasion de montrer leur belle vigueur... Je les connais!...
Sourire amer et désabusé.
iMONsiEUR GROussAN. — Et à propos de quoi, cette affaire?... [Xavier promène un œil d'angoisse autour du cercle des causeurs.) J'ai tout lieu de croire que Xavier s'y est trouvé mêlé... Mais il nous a été impossible de lui arracher un mot précis... Et, à l'heure qu'il est, je ne sais pas encore de quoi il retourne?... [A Monsieur Désauhry-Laluette .) Vous avez de la chance d'avoir un fils comme le vôtre... il n'est pas mêlé à des histoires comme ça, lui !...
MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE, il fait
sa violette. — Mon Dieu!... Charles est un peu une exception...
MONSIEUR DE RAINGY. Où doUC CSt-il,
Charles, ce matin?.. . Il travaille sans doute?...
MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. — SanS
doute... Nous ne l'avons pas vu encore aujourd'hui...
MONSIEUR GROussAN. // regavds Xavie?' detravei's. — C'est admirable, un fils comme ça!... Bûcheur, raisonnable, soumis... Il n'a pas un défaut!...
MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. Eu
effet!... Pas un!... C'est ce que nous nous disions hier encore, madame Désaubry- Laluette et moi ! . . .
MONSIEUR GROUSSAN. — Il fait SOU droit, n'es^t-ce pas, votre cher Charles?...
MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE. Il l'a
lini... J'entends qu'il est stagiaire*.. Mais il fait son doctorat qu'il tient à terminer avant d'aller au régiment...
MONSIEUR DE viLPREUx, confondu d'odmiration. — C'est magnilique !...
MONSIEUR DÉSAUBRY-LALUETTE; // tcfait
sa violette. Ça n'est peut-être pas magnifique... mais ça n'est pas nouveau jeu... {U7i temps.) grâce à Dieu!...
LE DOCTEUR. — Il uc clierche pas à vous faire prendre des vessies pour des lanternes... Il ne vous affirme pas qu'il pleut des coups sur les têtes innocentes...
EDOUARD, agacé. — Mais sapristi. Papa, demande à...
11 s'arrête court.
LE DOCTEUR. — A qui?... {Edouard^ qui aperçoit en face de lui monsieur Groussan, ne repo7îd pas.) Tu vois?...
EDOUARD, bas. — Enfin, Papa, tu sais bien que je ne peux pas faire attraper Xavier... Son père ne sait rien... Mais, parle-lui, il te dira...
LE DOCTEUR. -^ Sou rôlc est de vous soutenir puisque vous l'avez défendu...
RENÉ, crispé. — Ohî... [A Jacques de Raincy.) Mais c'est que nous avons dit la vérité vraie !...
XAVIER, compatissant et embêté. — Mon pauv' vieux!... Ton père veut rien savoir... Il est buté... y a rien à faire... [Illuminé.) C'est-à-dire, si!... 11 y aurait quelque chose à faire...
EDOUARD, intéressé. — Quoi?...
XAVIER. — Eli bien, il faut... [Use ravise.) Non !... rien!...
EDOUARD. — Mais si... tu allais dire quelque chose?...
XAVIER. — Une bêtise...
Il demeure pensif et absorbé.
JACQUES, à Xavier. — A quoi pensestu?... Tu as l'air d'un conspirateur...
XAVIER. — C'est moins idiot que (;a n'en a l'air, ce que tu dis là!...
JACQUES. • — Ah!... De quoi s'agit-il?...
XAVIER. — Tu le sauras plus tard... si tu es bien sage...
JACQUES. — C'est intéressant pour moi?...
XAVIER. — Pour toi?... pas directement... mais seulement au point de vue de l'art... si j'ose dire?...
JACQUES, ahuri. — De l'art!... Tu veux te livrer à une manifestation artistique?...
Il rit.
XAVIER. — Pas précisément...
JACQUES, agacé. — Alors quoi, sapristoche?...
XAVIER. — Je voudrais donner une leçon à quelqu'un... une leçon de... de choses... Parfaitement... une leçon de choses... C'est ça même!... Reste à trouver... ou à faire naître... l'incident qui permettrait de...
JACQUES. — De quoi?...
XAVIER. — De... Rien!...
JACQUES. — Ça t'amuse, dis, ce petit jeu-là?...
MONSIEUR DE RAiNCY, qui lorgue les gens qui se haignent. — Qu'est-ce que c'est que cette belle femme blonde... qui se baigne làbas?... {Il aperçoit tout à coup une grosse femme qui tient le peignoir en attendant que la belle dame blonde sorte de Veau.) Mais... {Ahuri.) Dieu me pardonne! c'est... c'est... (// bafouille.)
JACQUES. — Oui, P'pa!... (// rit.)
MONSIEUR GROussAN, étonnéy à Monsieur de Raincy. — Vous connaissez Anémone d'Antibes?...
MONSIEUR DE RAINCY, distrait. — iMais non... je... C'est sa mère (jue je connais!...
MONSIEUR GROUSSAN. McS COmpli-
menls!... (Il rit.) Vous avez de jolies connaissances!..*
MONSIEUR DE RAiNGY, embêté. — C'estàla suite de... d'une farce idiote de mes enfants que j'ai connu cette vieille mégère...
JEAN, qui a de vagues remords, — Pauv' P'pa!...
MONSIEUR GROUSSAN, quî Bst allé déjà rôder autour d Anémone , — Elle est à l'hôtel au même étage que nous!... Elle est avec une espèce d'individu qui n'a pas l'air commode...
MONSIEUR DE viLPREUx. '— Uu iudividu de quel monde?...
MONSIEUR GROUSSAN. — D'aucuu moudc ! . . . Une brute... une sauvage brute... [Voyant que Xavier écoute avec intérêt.) autant qu'on en peut juger de loin!... (Un monsieur qui était dans Veau avec Anémone en sort^ vient chercher le peignoir que tenait Madame Pillard et enveloppe soigneusement la jeune femme.) Tenez!... justement le voiLà!...
MONSIEUR DE RAiNCY. — Il a Taii* joliment vigoureux!...
XAVIER. — Ça, c'est vrai!... [Le monsieur passe en courant à côté d'eux.) Mâtiche ! . . . quels beaux biceps I...
11 continue à regarder le monsieur et sa figure s'illumine.
JEAN. — Qu'est-ce que tu as?...
XAVIER. — Rien... une idée!...
JEAN. — Ah!... voilà M'man!... Et les sœurs!... etLouton!...
LOUTON, qui arrive comme une houle rouler dans les jambes de ses oncles, — Pourquoi vous êtes pas venus vous baigner avec nous, dites?... Vous m'auriez défendu...
JEAN. — Contre les requins?...
LOUTON. — Non... contre un méchant monsieur qui s'est fâché pac'que j'ai abordé sur une dame!... Pas, M'man!...
MADAME d'aiguières. — Oui... Ce serin de Louton... qui nageait autour du baigneur... n'a-t-ilpas eu l'idée d'aller s'asseoir sur une cocotte blonde qui faisaitla planche. . . Celle qui habite à côté de nous à l'hôtel... Elle avait pris la chose très gentiment... mais ce butor qui l'accompagne s'est précipité sur le pauvre Louton qui ne menait pas large...
LOUTON. — Y m'a tiré l'oreille à m' l'arracher...
XAVIER, Vair ravi. — Il est irritable alors, ce type-là?...
MADAME d'aiguières. — Ah !... plutôt !.. .
XAVIER, il regarde avec complaisance le monsieur qui vient de sortir de sa cabine et s'étire au soleil. — C'est vrai qu'il est musclé, l'animal!...
MIREILLE SERViÈRES, elle cnvoic une
énorme bourrade dans le dos de Jacques. — C'est comme ça que vous dites bonjour aux amis?...
JACQUES, qui a fait un bond de surprise. — Sacrr ! . . . Ah !.. . C'est vous ! . . .
MIREILLE. — Moi-même!... Est-ce que vous avez déjà pris votre bain ?...
JACQUES. — Oui... Pourquoi?...
MIREILLE. — Parce que nous aurions pu barboter ensemble?...
JACQUES. — Si vous le voulez bien, ce sera pour demain?...
MIREILLE. — Demain?... impossible!...
JACQUES. — Parce que?...
MIREILLE. — Parce que Robert d'Elzéar sera là...
JACQUES, saisi. — 11 arrive!... Ah tonnerre ! ... Ce qu'on va s'amuser ! . . .
MIREILLE, interloquée. — Ah!... Vous ne le trouvez pas...
JACQUES. — Rigolo?... oh! Non!... Et vous?...
MIREILLE, qui est devenue très rouge. — Mon Dieu!... moi... je...
Elle bafouille.
JACQUES, étonné. — Tiens!... Tiens!,..
Tiens!...
MIREILLE, embêtée. — Pourquoi ditesvous « Tiens ! . . . Tiens ! . . . Tiens ! . . . »
JACQUES. — Parce que je vois que vous faites cuire votre petit homard...
MIREILLE. — C'est idiot, ce que vous dites là!... [Très vite.) V'ià ma sœur et Miss!... pas de bêtises hein... Pas de plaisanteries de mauvais goût !...
JACQUES. — Alors... elle ne se doute pas de ça, mademoiselle Pâquerette?...
MIREILLE. — Quoi, Ça?.,,
JACQUES. — Que VOUS avez un pépin pour le Grand Lama...
MIREILLE. — Le grand... ?...?...?...
JACQUES. — Lama... C'est un nom que nous donnons à Elzéar entre nous...
MIREILLE. — Ça lui va!... {Elle rit.) Le Grand Lama ! . . . ça lui va très bien ! . . . 11 y a longtemps que vous le connaissez?...
JACQUES. — Oui... Son père étaitun ami de P'pa. . . mais nous ne sommes pas du tout liés. . .
MIREILLE. — Pourquoi?...
JACQUES. — Pourquoi?... En vérité je serais en peine de vous le dire... peut-être, tout bonnement, parce qu'il est un peu trop grand lama pour nous...
PAQUERETTE. Elle avrivc escortée de Miss, dont les grands pieds s incrustent dans le sable et qui la suit difficilement. — C'est comme ça que tu me lâches !... B'jour Jacques !... Où est Jean?...
JACQUES. — Ça je ne m'en doute pas!... il était là tout à l'heure!...
MISS. — Mes enfants, votre madame mère va vous attendre pour déjeuner... Il est midi très passé...
MIREILLE. — Oui, Miss!... [Le monsieur musclé passe à côté deux). — Ah!... Non d'une pipe!... En v'ià un qu'a l'air solide !...
PAQUERETTE. — G'est le mousieur delà cocotte du soixante!...
JACQUES. — Qu'est-ce que c'est que le soixante?...
PAQUERETTE. — L'appartcmeut au bout du corridor de notre étage...
MISS, qui regarde, elle aussi, le monsieur avec des yeux vitreux d'alcoolique. — Aoh ! . . . charmingl...
PAQUERETTE. — Gharmiug n'est pas précisément le qualificatif que je choisirais pour parler de cette cariatide...
JACQUES. — Le fait est qu'il est bien bâti, ce monsieur !..,
ROSETTE, qui rattrape le groupe en courant. — Oui... (Elle regarde son frère avec admiration.) Mais je parie que tu es aussi fort que lui, toi !...
JACQUES. — Aussi fort, sûrement non !... Il est possible que je boxe mieux et je suis certainement plus agile... Mais comme force je ne pourrais sûrement pas faire la pige...
ROSETTE. — Pourtant... quand on porte un cheval sur son dos...
MIREILLE, ahurie d admiration. — Un cheval sur son dos?...
ROSETTE. — Oui... un jour sur le quai Debilly... J'étais avec lui...
PAQUERETTE, la houchc cu O. — Oh!...
Est-il possible?...
JACQUES. — Entendons-nous?... Jo n'ai
pas couru sur le quai Debilly avec un cheval sur le dos, comme le récit de Rosette pourrait le faire penser... J'ai simplement soulevé et soutenu sur mes épaules, pendant qu'on le dégageait, un cheval qui était en train de s'embrocher sur un timon...
MIREILLE, — Soutenu, tout à fait?... ses jambes ne posaient pas du tout par terre ?...
JACQUES. — Pas du tout...
PAQUERETTE. — Et VOUS l'avcz porté pendant combien d'temps?...
JACQUES. — Pas longtemps... peut-être une minute.».
MIREILLE, sifflement admiratif . — Phuuu!... [A part elle.) C'est pas Elzéar qui porterait un cheval pendant une minute... ou même moins !..»
MISS; — Le déjeuner ?..i Votre madame
mère doit attendre depuis plus de demiheure...
Personne ne lui répond.
ROSETTE, étonnée à Pâquerette. — Gomment... quand vous êtes en retard, madame Servières vous attend?...
MIREILLE. — Un peu!... Oh! elle est dressée!... (Mouvement de Rosette.) Ça vous étonne?...
ROSETTE. — Plutôt!...
PAQUERETTE. — Vous êtes vieux jeu?...
ROSETTE. — Sais pas !... Peut-être bien...
MIREILLE. — Oui... Vous ne sortez jamais seules... même à Trouville?...
ROSETTE. — Non, jamais !...
PAQUERETTE. — Je me demandais justement comment il se Taisait que vous soyez là ce matin sans madame de Uaincy ou madame d'Aiguières?...
ROSETTE. — Clotilde est assise là-bas avec Françoise et Louton... et l'oncle Etienne... et puis, d'ailleurs, je ne suis pas seule puisque je suis avec Jacques...
MIREILLE. — On ne vous confie pas à lui, je suppose?...
ROSETTE. — Mais si... parfaitement... et aussi à Jean...
PAQUERETTE, étonuée. — Pour sortir vraiment?...
ROSETTE. — Mais oui... pour aller au théâtre... ou à des conférences... Non pas que nous en soyons bien gourmandes, des conférences, mais enfin quelquefois tout de même...
MIREILLE. — Et vous allcz pai'tout là toutes seules avec vos frères ?. . . G't'épatant ! . . .
JACQUES, il rit. — Cet étonnement m'honore !...
PAQUERETTE. — Dame!... C'est que vous
avez la réputation d'être un peu louftingues, tous les deux... et très farceurs...
JACQUES. — Nous ne faisons pas de farces quand nous sommes avec nos sœurs...
PAQUERETTE, luontrant uiie fcmnie blonde très élégante qui vient à eux. — Tenez!... la vlà, Anémone d'Antibes !...
JACQUES, ti'ès intéressé. — Ah!... Je ne suis pas fâché de la voir!...
Il regarde atlentivement Anémone qui se détourne, elle aussi, pour regarder Jacques avec infiniment de complaisance. 11 n'a que dix-neuf ans mais il a l'air d'en avoir vingtcinq.
PAQUERETTE, esquîssant un entrechat. — liougri!... comme on dit au faubourg Saint Germain... Ce qu'elle vous a zyeuté, c'est rien de 1' dire!...
MIREILLE, à Jacques. — Vous la trouvez jolie?...
JACQUES, sincère. — Ma foi non!... je la trouve fanée et banale en diable...
MIREILLE, soupir de satisfactio7i. — Ah! hon\... {Un te?7ips.) Mais vous croyiez qu'elle Tétait, jolie?...
JACQUES. — Mais non!... Pourquoi?...
MIREILLE. — Vous avcz dit : « Je ne suis pas fâché de la voir... »
JACQUES. — Parce que... j'ai été mêlé... mêlé de loin... à une affaire... une affaire à laquelle elle se trouvait mêlée également...
MIREILLE, curieuse. — Une affaire d'amour?...
JACQUES. — Non... d'honneur...
Rosette le regarde en riant.
MIREILLE, soujjçonneuse. — D'honneur?.
Un duel, alors?...
JACQUES. — Un duel, précisément !.
J'étais le témoin de... d'un de ses parents.
292 LKS PETITS JOYEUX
(// met sa main en abat-jour au-dessus de ses yeux.) Je vois venir... plein de morbidesse et de grâce...
PAQUERETTE. - — Quoi donC?...
JACQUES, distrait. — Le Grand Lama...
ROSETTE. — Tiens!... Oui!...
PAQUERETTE, qui regarde au loin sa)is voir à cause du soleil. — Qu'est-ce que c'est que le grand Lama!...
ROSETTE. — C'est Robert d'Elzéar !...
Elle rit.
PAQUERETTE. — Rob... Dicu ! quc c'est drôle!... Ce que ça lui va bien, ce nom!... [Elle se tord.) Ah! Dieu!... J'm'en gondolerai jusqu'à ma mort!... [Elle regarde sa sœur qui est devenue très rouge.) Je croyais qu'il n'arrivait que demain?...
MIREILLE, cramoisie. — C'est, je crois, ce
qu'il nous avait dit la dernière fois qu'il est venu à la maison...
PAQUERETTE. — Ce que ça m'amuse!... Le Grand Lama!... Je trouve ça joyeux comme tout... et si vrai, à cause des yeux qu'il roule!... Il y avait des lamas dans le parc de monsieur d'Oronge... auprès du Havre... qui nous crachaient à la ligure quand nous étions petites... et qui roulaient des yeux tout à fait comme Elzéar...
Elle se tord.
JACQUES. — Vous, c'est au lama, l'animal, que vous pensez... Mais ce n'est pas à cause de lui que nous avons donné ce sobriquet à Elzéar... C'est...
ROSETTE. — Méfiance, le voilà!...
PAQUERETTE. — Mais uou!... Il s'arrête pour serrer la main d'un quelconque homme sérieux... Vous avez bien le temps d'achever
votre petite histoire... C'est quoi, vot' lama à vous?...
JACQUES. — (( Not' lama à nous », c'est un prêtre, un grand'prêtre bouddhiste... le plus grand, le plus lointain, le plus mystérieux des prêtres et que les autres prêtres écoutent à genoux... Alors comme Elzéar est toujours distant... et qu'il a l'air de nous considérer comme des quantités négligeables, un jour Jean lui a donné ce surnom... car c'est Jean qui l'a ainsi dénommé...
PAQUERETTE. — G'cst très chic!... très chic!... [Elle fredonne sur Tair de la « Belle Hélène » en esquissant un petit pas,)
« Ce roi barbu qui s'avanro,
Bu qui s'avance, bu
Qui s'avance, c'est
Le Grand Lama !
Le Grand, le Grand Lama!... »
Elle louche vers Mireille.
Allons!... Ris donc!... Une peut pas entendre!... Et puis quand même il entendrait... il ne croirait jamais que c'est de lui qu'on rigole... Voulez-vous que je vous le fasse quand il va nous aborder?... Dommage que j'aie pas une cravate dix-huit cent trente, une gueule fatale, et des yeux en amandes dans le mauvais sens!... Mais figurez-vous que j'ai tout ça?... '
Elle allonge son cou, y pose sa tête avec respect, et prend la démarche brisée et la voix blanche de Robert d'EIzéar.
« J'ai pu m'échapper quelques heures plus tôt que je ne l'espérais... Mon banquier... qui est très charmant pour moi et veut bien reconnaître que je lui rends quelques services... a consenti à venir lui-même, en mon absence, surveiller ce que je surveille habituellement... et je... »
ROSETTE. — Gare!... le voilà vraiment,
cette fois-ci... [Elle rit.) Ce que vous le faites bien!... Ce que c'est ça!...
PAQUERETTE, aigrement. — A force de le voir ! . . .
Elle tourne le dos sans affectation à l'instant ou d'Elzéar s'approche.
JACQUES, il s'incline profondément. — Salut!... {Gentil.) Bonjour!... depuis quand êtes-vous ici?...
d'elzéar, il baise la main de Mireille et fait à Rosette un léger salut. — J'arrive !... J'ai pu m'échapper quelques heures plus tôt que je ne l'espérais... Mon banquier a consenti à me remplacer lui-même dès aujourd'hui dans la surveillance générale des affaires... Il a été très charmant pour moi... Il l'est toujours !...
Mireille est bleue. On aperçoit le dos de Rosette secoué par le fou rire. Pàquerellt'
triomphe modestement. Jacques écoute avec une bonne figure réjouie. Un froid.
PAQUERETTE, à d Elzéav . — Est-ce qu'il a des enfants?...
d'elzéar. — Qui ça?...
PAQUERETTE. — Votre... (Elle appuie sur votre) banquier?...
d'elzéar, étonné. — Mais oui...
PAQUERETTE. — Mauvaise affaire !... 11 aurait pu vous adopter...
d'elzéar. — . .....
PAQUERETTE. — Il fait faim!... Si qu'on irait croûter?...
Elle file rapidement vers l'hôtel suivie de Miss.
d'elzéar, à Mireille qui est restée un peu
en arrière. — Est-ce que Madame Servières
sera chez elle tantôt... vers trois heures?...
MIREILLE, gênée. — Mais oui... je pense...
m'man ne sort guère qu'après la grosse chaleur...
d'elzéar. — J'aurai l'honneur d'aller lui présenter mes hommages... [Salut, baisement de main. Mireille rejoint sa sœur. DElzéar reste seul avec Jacques et Rosette.) — Toujours aussi laid, Trouville... et sentant aussi mauvais!... C'est vraiment inouï, cet acharnement que l'on met à venir dans un endroit infect... véritablement infect... alors qu'il y a tant de charmants...
ROSETTE, cru7ievoix flûtéc, — Petits trous pas chers !...
d'elzéar, interloqué. — Sans choisir des petits trous, comme vous dites, Mademoiselle... on pourrait aller à...
JACQUES. — Ali!... V'ià p'pa!... et Louton!... et l'oncle Etienne!...
Mouvement d'Elzéur.
LA
LA LEÇON DE CHOSES 29î)
ROSETTE. — Vous raimez pas beaucoup, pas, l'oncle Etienne, Monsieur d'Elzéar?...
d'elzéar, glacial. — Mais Mademoiselle, je n'ai pas à aimer ou n'aimer pas monsieur de Raincy... et je ne sais pas ce qui peut vous faire supposer...
rosette. — Parce qu'il est pas gobeur pour deux sous î...
monsieur de raincy, à Jacques. — Les petits Dutreil te cherchent partout!...
JACQUES. — Je vais les rejoindre... {A Rosette.) Tu viens, ou tu restes?...
LOUTON, se cramponnant à Rosette, — Reste, dis?...
rosette. — Je reste!...
MONSIEUR DE RAINCY, à Jacqucs qui s'éloigne en courant presque. — N'oublie pas que nous déjeunons dans dix minutes!... iVe te mets pas en retard !.,.
JACQUES, il crie de loin. — As pas peur P'paî...
d'elzéar à Monsieur de Raincy. — Vous exigez que Jacques et Jean soient exacts, Monsieur?...
MONSIEUR DE RAINCY. — Je l'exige... soi disant... car souvent...
d'elzéar. — Ne comprenez-vous pas cette volupté d'être en retard... de le savoir... et de...
L'oncle Etienne le regarde d'un œil tellement narquois qu'il s'arrête décontenancé en roulant terriblement ses immenses yeux.
LOUTON, qui le regarde avec étonnement, à Rosette. — On m' dit toujours qu'y faut tourner sept fois sa langue avant d'parler... Lui, c'est pas sa langue qu'y tourne... c'est ses yeux... {elle 9Ht.) T'as vu?...
ROSETTE — Oui... oui... j'ai vu !...
LOUTON. — De tous les amis des oncles, c'est c'iii qu' j'aime 1' moins !... Au bahut, y a un pion qui m'attrape toujours... Tu sais bien?...
ROSETTE. — Est-ce que Monsieur d'Elzéar te fait penser à un pion qu'tu n'aimes pas?...
LOUTON, après avoir réfléchi. — Oui!...
c'est-à-dire... non!... Y m' fait penser à tous les pions !...
l'oncle ETIENNE, qui raffole de Louton.
— Il est plein de jugeotte, ce petit!...
LOUTON, câlin. — Oncle Etienne!... P'pa et M'man veulent pas qu'j'aille en bateau avec un aut' que vous !...
l'oncle ETIENNE. — Bcu, faut pas y aller, mon gros !...
LOUTON. — Y a ça!... Mais c'est que j'voudrais bien y aller, Oncle Etienne...
l'oncle ETIENNE. — Ah!... bou!... très bien!... Ce discours signifie tout simple-
ment... « Oncle Etienne, emmenez-moi faire une promenade en bateau?... »
LOUTON, câlin. — Oui... ça signifie ça I...
l'ongle ETIENNE, à madame (î Aiguières , — Glotilde !... Veux-tu me confier ton mome cet après-midi... pour une petite promenade en barque?...
MADAME d'aiguières. — LoutOU UC VOUS
quittera pas?...
l'oncle ETIENNE. — Pas uuc minute...
MADAME D*AiGuiÈREs. — Alors comme ça, oui!..,
LOUTON, qui exulte. — G'que vous êtes chic, vous, Oncle Etienne !...les aut's auront beau dire...
l'oncle ETIENNE, H Vit. AlorS,
Louton, les autres ne sont pas de ton avis, en ce qui me concerne?...
LOUTON, qui comprend qiiil a gaffé. — Oh [...c'est-à-dire...
l'oxcle étienxe. — ï'inquiète pas, mon gros!.. Si tu savais comme ça m'est égal!... Je ne tiens pas du tout à être gobé...
LOUTOx. — Mais vous l'êtes, Oncle Etienne!... D'abord les oncles Jacques et Jean, et les tantes Françoise et Rosette vous gobent tout plein... pis aussi les...
l'oncle Etienne — Mon bonhomme, ça m'amuserait beaucoup plus de savoir quels sont ceux qui ne me gobent pas?...
LOUTON. — M'sieu Xavier Groussanl... Y peut pas vous sentir, c'ui-là!...
l'oncle ETIENNE. — Parce qu'il s'aperçoit que les petits jeunes gens mal élevés ne m'épatent pas...
LOUTON. — Non !... pac' que vous aimez pas les Mégottiers du Prince... et qu' vous les débinez... et qu' vous les blaguez tout r temps !...
l'oncle Etienne. — Eh bien, qu'est-ce
que ça peut lui faire, à Monsieur Xavier Groussan, que je blague les Mégolliers du Prince?...
LouTON. — C que ça lui fait?... Mais vous savez donc pas qu' c'est lui un des grands chefs?...
l'oncle Etienne. — Non... je ne le savais pas !...
LOUTON, secouant la main de V oncle Etienne. — Méfiance, le v'ià!...
XAVIER GROUSSAN, COStumC dc COUtll
blanc très dernier cri, fleur à la boutonnière. Il demande y sans toucher son chapeau. — Vous n' savez pas oii sont Jacques et Jean de Raincy?...
l'oncle Etienne, il salue très poliment, — Non, Monsieur, non!...
XAVIER. — G't' embêtant!...
l'oncle Etienne. — Ils sont probablement rentrés pour déjeuner...
XAVIER. — Oh!... à midi et demi?...
On ne déjeune pas à midi et demi, voyons ?... Qui est-ce qui déjeune à midi et demi?...
l'oncle ETIENNE. — Moi, par exemple !...
XAVIER, il toise V oncle Etienne, Ah!... [Anémone cVAntibes passe avec un Monsieur.)
— Qu'est-ce que vous en dites, vous M'sieu, de c' type-là?...
l'oncle Etienne, il regarde le Monsieur. Je n'en dis rien!...
XAVIER. — Enfm !... Quel effet vous fait-il?...
l'oncle ETIENNE. — L'effet d'un rasta...
XAVIER, il hausse les épaules, — Pas ça qu'on vous demande !... Quel effet vous fait-il au point de vue force?...
l'oncle Etienne. — Il estgros... lourd...
massif et mastoc... Mais je ne sais pas s'il est si fort que ça?...
XAVIER. — Ahî ben !... Vous avez pas l'œil, vous !... On peut 1' dire!...
l'oncle Etienne. — Il est possible que je n'aie pas l'œil... N'empêche que je connais beaucoup de gens qui me paraissent plus forts que ce gros poids... Mon neveu Jacques, par exemple!...
XAVIER. — Jacques de Raincy?...
l'ongle ETIENNE. — Lui-mêmc!...
XAVIER. — Ah!... (Il s'esclaffe.) Elle est bien bonne !...
l'oncle ETIENNE, (/laclcd. — EUc est excellente !...
XAVIER. — Oh !... Vous savez, je veux bien, moi!... Jacques ne me fait pas l'elTet d'un hercule... mais il est bien bâti et découplé quand môme... Nous en ferons quelque chose dans les Mégottiers...
l'oncle étiexxe. — Les Mégottiers?,..
XAVIER. — Du Prince... Les Mégottiers du Prince...
l'ongle Etienne. — Je sais!... [Etonné). Comment?... Jacques en est?...
XAVIER. — Pas encore!... Mais il en sera... (Alouve)nent de l'oncle Etienne) à moins que vous ne l'en empêchiez...
l'oncle Etienne. — Moi?... Mais je n'ai aucune autorité sur Jacques, moi!... Il a son père et sa mère...
XAVIER. — Oh!... Je ne vous dis pas que vous ayez le droit de l'empêcher d'être Mégottier si ça lui chante... mais vous avez de l'influence sur lui... Et comme vous n'aimez pas les Mégottiers, n'est-il pas vrai?...
l'oncle Etienne. — Très vrai...
XAVIER. — Qu'est-ce qu'ils vous ont fait?...
l'oncle Etienne. — Rien!... Qu'est-ce qu'ils pourraient me faire?... Je me le demande?...
XAVIER. — Enfin, qu'est-ce que vous leur reprochez, dites-le?...
l'oncle ETIENNE. — Est-ce bicu nécessaire?...
XAVIER. — A moins que vous n'ayez peur de...
l'oncle Etienne. — Des Mégottiers?...
Non, mon petit Monsieur... Ce que je leur reproche?... D'être, en général, des petits polissons...
XAVIER. — Ce sont des hommes, Monsieur!...
l'oncle ETIENNE. — Dcs liommes de quatorze à dix-huit ans... Ils auraient... à mon sens... besoin d'être mouchés d'abord, de recevoir le fouet ensuite... et d'être renvoyés en classe après...
XAVIER, se hérissant, — Mais Monsieur...
l'oncle ETIENNE. — Oui, 611 classe!...
Combien y en a-t-il, parmi ces jeunes héros, qui aient seulement passé leur bachot... sans plus?...
XAVIER, il devient très rouge, — Mais...
l'oncle ETIENNE. — Je VOUS demande pardon, mais il va être une heure moins un quart... et comme je suis parmi les fossiles qui déjeunent à midi et demi, je suis en retard... [A Louton.) Trottons-nous, mon gros!... Ta grand'mère va nous attraper... et elle aura raison!... [A Xavier,) D'ailleurs... voilà votre père qui vous appelle, je crois...
11 moiiU'c au loin Monsieur Groussan qui fait signe à Xavier de venir lui parler.
XAVIER. — Ah!... Tiens!... Oui!... V'Jà P'pa!... [En lui-même.) Qu'est-ce qu'il a donc?... On dirait qu'il a quelqu'chose qui
l'chipote?... {A M. Gi^oiissan.) Qu'est-ce qu'il y a... Y a un cheveu?...
MONSIEUR G R ou s SAN. — Jc u'ai pas cuvie de plaisanter!... [Un temps.) Qu'est-ce que tu as encore fait hier soir?...
XAVIER, Vair candide, — Hier soir, P'pa?...
MONSIEUR GROussAN. — Oh! uc fais pas la bêteî... Hier soir, tu as cherché querelle à des baigneurs inoffensifs...
XAVIER. — Inoffensifs?... Ah! bien!...
j'aurais voulu t'y voir!...
MONSIEUR GROUSSAN. — Tu uc m'y aurais pas vu!... Il est des cas dans lesquels je ne me suis jamais mis...
XAVIER, insolent. — De ton temps on n'aimait pas la casse?...
MONSIEUR GROUSSAN. — Dc mou temps, on n'était pas des voyous!... on ne s'altiiquait pas à des vieillards...
XAVIER. — Oh!... des vieillards!... Ben, ils ont une sacrée poigne, les vieillards!...
MONSIEUR GROussAN. — Heureusement! . . .
Ils ne sont d'ailleurs pas croulants !...
XAVIER, se frottant machinalement Vépaule. — Ah!... non!... Plutôt pas !...
MONSIEUR GROUSSAN. — N'empêclie que l'un a soixante-quatre ans et l'autre cinquante-six... Comparativement au garçon de vingt ans que tu es, ça peut s'appeler des vieillards...
XAVIER. — Matin!... Peut-on savoir, qui est-ce qui t'a si hien renseigné sur les âges de ces vieux batailleurs?...
MONSIEUR GROUSSAN. — Eux-mêmcs...
[Mouvement de Xavier.) que nous quittons à l'instant, ta maman et moi...
XAVIER, embêté. — Ah ! . . .
MONSIEUR GROUSSAN. Ouil... Ça tO
gène, que nous sachions exactement ce qui
s'est passé, n'est-ce pas... et quelles gens tu as vilainement injuriés?...
XAVIER, narquois. — (Ju'est-ce que ces gens si bien?... Attends que je me cramponne?...
MONSIEUR GROussAN. — L'uu cst marquis de Stenay... {Mouvement de Xavie?\) ami personnel du Prince... et président des Comités de Loire et Sartlie...
XAVIER. — Mais c'est impossible!...
MONSIEUR GROussAN. — Vraiment?...
XAVIER. — La discussion est venue parce que nous voulions faire crier à la femme du tir : (( Vive Charles XI!... » et qu'elle ne voulait pas... Alors, je l'ai un peu... taquinée pour la décider à crier... et ce vieil imbécile s'est interposé, en me disant de la laisser tranquille...
MONSIEUR GROUSSAN. Eh! bicu?...
XAViKR. — Eh bien, s'il était président
des comités de Loire et Sartlie... (M. Groussan hausse les épaules,) Oh!... Tu n'as pas besoin de hausser les épaules !...
MONSIEUR G RO us s AN, exaspéré. — Rentre à l'hôtel!... {Mouvement de Xavier.) Et immédiatement, tu m'entends?... Sinon, je te fiche mon billet que tu ne touches plus un radis jusqu'au départ... As-tu compris?...
XAVIER. — C'est tout d' même un peu raide ! . . .
MONSIEUR GROUSSAN. — Oui... c'cst UU
peu raide effectivement!... Le comte de Varangeville m'a dit que tu t'étais conduit comme un véritable mufle...
XAVIER. — Le comte de Varangeville?..
Celui du Lys Egalitairel...
MONSIEUR GROUSSAN. — Ccluidu LysEcjalitaire... Parfaitement!...
XAVIER, étonné. — Il m'a vu?...
MONSIEUR GROUSSAN. Il t'a VU!... C'cst
lui qui t'a fait ce joli pochon... et qui a abîmé l'oreille d'un des petits Dutreil... Ah!... c'est un gaillard bien bâti !...
XAVIER, embêté. — Gomment?... C'est ce vieux qui avait deux petites filles?...
MONSIEUR GROussAN. — Lui-mêmc!...
Lesquelles petites filles ont été malades de peur...