IT L'INVENTAIRE
L'ouverture d’un Coffret. — Lettres et Billets. — Photographies et Autographes. — Un paquet ficelé. — La Jarretière mauve. — Un Menu bien compris. — Un Commissaire-Priseur embarrassé
E voyage m'avait laissé l’impression que rien maintenaut ne pouvait troubler la quiétude d’un esprit qui venait de se former aux joies provin-
ciales. Autorisé à fourrager dans les mystères que recélait le fameux coffret, à en extraire toutes les sensations dont ces feuilles de papier avaient été les confidentes, j’eus vite fait de rompre les cachets, de débrider les ficelles, de faire sauter le couvercle de cette boîte d’où devait s'échapper vingt ans de la vie de mon ami.
AR k F st
LE CARNET D'UN SUIVEUR
Je procédai à cette besogne religieuse- su ment. Je me mis à lire les lettres, à déchiffrer les mots griffonnés sur des cartes de 1 visite, sur des bouts de papier, sur des :
marges de journaux. Je passai en revue les | portraits, les objets divers; paires de gants, mouchoirs de dentelles, fleurs fanées, souvenirs de toutes sortes dont la variété était déconcertante. Puis, je lus le paquet de feuilles du volume en préparation : aperçus philosophiques, pages de mémoires, impressions notées au hasard, petits riens évocateurs de souvenirs. Et toutes les choses posaient devant moi cet énigmatique problème : Béjarol a-t-il aimé une fois, souvent ou pas du tout.
Aussi bien ne ferai-je pas de philosophie sur la valeur de son bagage. Je n’en noterai que la documentation curieuse et le piquant des observations. Je fouillerai dans
tout ce qu’il a laissé pour ne prendre de ce traité de l’amour que la fleur de ce voyage autour de tant de femmes. Maintenant, à
he: 7 SP or EE TT a en en éec S SEN DS à et AR ‘nt
TR
Er
ent FRERE NE IS CE re ET
Lo 2 a
RS
LE CARNET D'UN SUIVEUR
travers toutes ces images différentes, n’étaitce pas la même femme qu’il aimait?
Je trouve dans ces feuilles matière à un volume. Et Béjarol prétend que ses mémoiies sont à peine commencés ! Je reviendrai quelquefois à des extraits de ces mémoires; mais, les pages éparpillées, les feuilles de carnet, les notes et les observations écrites un peu partout suffisent à extraire mille aperçus suffisants pour tirer une œuvre synthétique de ce qu’il à, lui, délayé, non sans intérêt, dans un nombre de pages qui formeraient une encyclopédie.
Les notes et les carnets et toutes les pièces citées plus haut sont classés par année avec le plus grand soin. Je ne suivrai pas cet ordre chronologique. Mais, plutôt, irai-je sans méthode, au hasard de ce qui me tombe sous la main, cherchant ce qu’il est curieux de noter. Je respecterai religieusement les commentaires dont souvent il a accompagné les taits et dont certains
LE CARNET D'UN SUIVE me révèlent un Béjarol qui ava génie, ris Béjarol eut pu gagner des patates) faire des révolutions, changer la form de gouvernement d’un pays en déployan:
les qualités maîtresses de technique et de savante diplomatie qu’il montre à chacune de ces pages. Je ne serai de tout cela pes metteur en scène scrupuleux. él
Le lot des photographies m’apporte Fr Dh curiosités inattendus : ie Une écuyère à cheval avec cette Pr cace : « Il obéit à la cravache... et aux caresses. >» Je suppose que c’est du cheval qu’il s’agit. | Fr.
Sur un délicat petit profil de femme la tristesse et la douleur de ces mots : « Je ne "a vous donnerais pas mon portrait si je ne.
savais mourir bientôt. » Ka 50 Sur un autre, une jolie petite brune à Pi
mine éveillée.… È « Si je ne vous laissais pas « ma fiole » ».
vous m’oublieriez..... »
LE CARNET D'UN SUIVEUR
Un portrait de foire, un de ces portraits sur tôle qu’on fait pour dix sous à la fête de Neuilly, est rayé de coups d’ongle pour qu’on ne puisse reconnaître l'original.
Sans doute parce que la femme s’est trouvée laide.
Voici une autre photographie prise avec un Kodak au Jardin d’Acclimatation. Dans le ford, un groupe d’Esquimaux. Au premier plan, une très élégante silhouette de femme vue de dos. Un homme est derrière penché, on ne voit pas la tête ; il doit être moins bien que les Esquimaux. C’est sans doute la victime. Deux initiales et une date.
Combien d’autres ainsi. Rien ne rattache ces photographies à de nombreuses aventures discrètes; et, cependant, ces femmes doivent être les héroïnes de quelques-unes de ces aventures.
Il est plusieurs de ces photographies qui montrent des femmes entièrement nues.
Ces photographies ont presque toujours le même décor, lequel est sans doute le mys-
térieux petit atelier d’amateur que ( a eu quelque temps rue Taitbout; até
tête est entourée d’une voilette, mystère encore. Je retrouve, d’ailleurs, assez sou vent ce voluptueux corps de femme en de poses différentes qui me la font connaître en entier. Mais jamais la tête, que l’ imagination, malgré soi, essaie de reconstituer $ sur le corps de cette beauté à | je trouve aussi une danseuse, Fe qe nn
doit aussi cacher due aventure.
Mon attention est attirée sur ce fait que, rien dans tout ce que Béjarol à laissé, ne garde la moindre trace de personnalité.
Les lettres ont des signatures de nn souvent ; les photographies ne révèlent ancune indiscrétion. En sorte qu’il ne me serait pas possible de retrouver un seul sujet de cette collection si variée, si com- il plète des victimes de Béjarol. à
LE CARNET D UN SUIVEUR
Je trouve une adorable miniature. C’est un cadeau sans doute; et sa valeur, dans l’esprit de mon ami, est d’être le souvenir d’une aventure galante plutôt qu’un objet de sa collection de bibelots. Autrement, cette miniature n’eut pas eu sa place dans le coffre.
Dans une boîte à part, c’est toute la collection de carnets de poche. Il en est de toutes sortes : petits cahiers d’un sou destinés aux notes de blanchisseuses, agendas avec leurs pages marquées de la date et du jour du mois, petits cahiers réunis en brochures, piquées d’un fil rouge; feuilles éparses et réunies ensuite portant un millésime... Puis à côté de toutes ces choses, faites pour la poche, des cahiers d’écoliers, plus grands, résumant quelquefois les notes des carnets. En un mot, un amas de bouts de papiers, de feuilles de toutes sortes, écrites, ou dehors, ou aux rentrées du soir, quand, chez lui, il devait ruminer toutes ses sensations, essayant de les con-