SCÈNE vm
François, Tiburce.
François {appayé familièrement sur le bras de Tiburce^ ils sont un peu animés tous les deux). Ah! voilà ce que j'appelle un joli déjeuner: des huîtres, du chablis, des pieds de mouton ... tu as régale ton père . . . embrasse-moi, petit !
Tiburce. Comment donc ! (^A part, après l'avoir embrassé.) Je crois qu'il a un peu causé avec la veuve Chablis.
François. Tu m'as offert à déjeuner . . . C'est mon tour, je paye le café.
liBURCE (â part). Nous venons de le prendre!
François. Je te proposerais bien de venir dîner... mais je n'ai pas faim . . .
Tiburce. Moi non plus . . . j'ai soif.
François. Ah ! Tiburce ... tu crois peut-être que je ne t'aime pas . . . parce que je suis sévère avec toi . . . parce que je ne t'envoie pas d'argent . . . mais c'est pour ton bien ... ça me fait beaucoup de peine, et souvent si je m'écoutais . . .
Tiburce. Oh ! écoutez-vous, papa ?
François (^ai'ec attendrissement). Non ! il faut que tu trimes, que tu connaisses la peine, le travail . . . Vois-tu, dans le corps de tous les hommes, écoute ça !.. . dans le corps de tous les hommes qui sont devenus remarquables ... il y a un morceau de vache enragée.^
Tiburce {protestant). Oh! cependant . . .
François. Il y en a un !.. . quelquefois deux ! mais «ois tranquille ! Quand tu seras célèbre . . . quand tu seras riche ... je ne te refuserai plus rien !
Tiburce. Vous êtes bien bon !
François {avec attendrissement). Ah! Tiburce! tu erois j^ut-étre que je ne t'aime pas . . . mais tu es wut poui
moi . . . mais si je travaille encore ... si je oonsiimt ma vie à fabriquer du drap ... si je inouïe quinze nouveaux métiers . . .
" TiBURCE. C'est pour battre les Anglais.
François. C'est pour toi . . . et pour vexer lea Anglais, {^Avec effusion.) Tiens ! émbrasse-moi !
TnîURCE. Avec plaisir, papa. (/7s s'embrassent. A part.) Je crois que le moment es«. bon pour lui avouer les douze mille francs. y^Hauf.) Papa, quoiqu'il m'en coûte . . .
François (V interrompant). J'ai examiné ton mobilier . . . c'est gentil . . . Par exemjile, tu as trop de commodes . . .
TiBURCE. Je n'en ai que trois . . .
François. C'est trop !
TiBURCE. Je vais vous dire . . . c'est une occasion . . . un lot de commodes, j'ai été séduit par le bon marcbé.
François {le regardant sans V écouter). Ah ! qu'il est gentil mon Tiburce . . . qu'il est beau ! . . . Tiens ! je ne t'ai rien donné depuis deux ans ... je vais te donner quelque chose . . .
TvBXTRcy. (stupéfait). A moi?
François. Je vais te donner mon épingle en diamant I (7? la détache de sa chemise.)
Tiburce. Oh ! papa !
François {la lui attachant). Ne va pas la perdre . . . ça vaut douze cents francs . . . songe que voilà trente ans que je la porte ... et si le malheur voulait qu'elle se détachât . . . jamais je ne pourrais me consoler . . . ( Tout à coup.) Tiens ! rends-la-moi !
Tiburce (s^ reculant). Ah ! non !
François. Alors ne te remue pas comme ça ... il suflBt d'un mouvement . . . {A part.) J'ai eu tort de la lui donner ... il est trop jeune.
Tiburce {à part). Il faut pourtant aborder la question . . . (Haut.) Papa . . . mon bon père . . .
François. Ah ! voilà que j'ai mal à la tête ! . . .
Tiburce. Ça ne sera rien ... je voulais vous parler de ce malheureux jeune homme — mon client . . . qui a ùàt douze mille francs de dettes ...
François. C'est un chenapan ! ... et si j'étais son pcr« ... je l'enverrais en . . . Alrique I
TiBiTRCE {à part). Boum!
François. Mon Dieu ! que j'ai mal à la tête ... je vais lormir un peu . . .
TiBURCE. Mais papa . . .
François. Rendez-vous à six heuros au café Lemblin.
TiBURCE. n n'existe plus !
Frai'çois. Alors devant la porte . . . adieu . . . prends garde à ton épingle... {A. part.) J'ai eu tort de la lui •lojiner ... je la lui reprendrai ... A six heures au café Lemblin. (77 rentre dans sa chambre.)