NOTICE SUR PINDARE
Pindare, le plus célèbre des poêles lyriques, naquit à Thèbes en Béotie, la première année de la lxv* olympiade, MO ans avant J.-C. Il était Gis de Scopelinus ; selon quelques autres, de Daïphante ou de Pagondas. L'histoire de ses premières années nous présente un de ces faits extraordinaires que l'antiquité fabuleuse se plaisait a inventer pour jeter un reflet mystérieux sur la gloire de ses grands hommes. On raconte qu'allant à Thespies, dans sa jeunesse , il se trouva fatigué de la route ; qu'il se coucha et s'endormit dans le chemin. Pendant qu'il goûtait les douceurs du sommeil , des abeilles vinrent se reposer sur ses lèvres, et sans lui faire aucun mal y laissèrent un rayon de miel. On vil dans cet événement un présage certain de la célébrité à laquelle parviendrait le jeune Pindare et de la supériorité qu'il obtiendrait un jour sur ses rivaux.
En effet, peu de temps après il remporta sur Myrtis ' le prix de poésie. Moins heureux en concourant avec Corinne, il fut, au rapport d'Elien, cinq ou six Ibis vaincu. Pausanias attribue le triomphe de Corinne au dialecte éolien , plus gracieux , peut-être même plus intelligible pour ses juges, mais surtout aux charmes de sa figure ; ainsi on adjugea à la beauté le prix qui appartenait au génie. Toutefois ce léger déplaisir ne fut pas de longue durée ; Corinne elle-même, malgré le jugement qui lui assurait la victoire, proclama la supériorité de son rival
Dans les assemblées publiques de la Grèee, d'où les femmes étaient exclues , Pindare l'emporta sur tous ceux qui osèrent disputer avec lui le prix de la poésie. On lui rendit, de son vivant même, les plus grands honneurs , et les personnages les plus considérables recherchèrent son amitié. Alexandre, fils d'Amyntas, (iélon et Uiéron , rois de Syracuse , le comblèrent de leurs faveurs. Enfin la prêtresse de Delphes déclara qu'Apollon voulait qu'on donnât au poète la moitié des prémires qu'on offrait sur ses autels , et après sa mort les Thébains décrétèrent que , pour perpétuer la
• Mrrtù, femme grecque, te rendit célèbre par son talent pour la poésie. Elle eut pour disciple* la célèbre Corinne et Pindare.
• Fabr. Bibliotb. gr«c, t. i, p. il».
mémoire de leur poète national, on rendrait à ses descendons les mêmes honneurs. 11 eut trois enfans i un fils nommé Diophante, et deux filles, Eumélis et Protomaque.
La vertu de Pindare égalait son génie. Sa candeur et sa simplicité étaient sans bornes, et à toutes les critiques de ses envieux il ne répondait que ces mots: ■ Il vaut mieux exciter l'envie que la pitié. » Seulement on l'accusait d'aimer un peu trop les richesses. Malgré cela on l'admirait tellement pour son caractère et son génie, que la ville de Thèbes lui éleva , durant sa vie, une statue sur la place publique. Les ennemis les plus acharnés de sa patrie payèrent aussi leur tribut d'hommages à la [gloire de ce grand homme. On sait qu'Alexandre, qui avait enveloppé tout un peuple dans le même arrêt, sentit sa colère expirer à la vue de cette inscription :
Pladarott ton vwtuopoiou tan stegan mi caUU. Se brûlez pat la maiaon du pot! te Pindare.
Les Lacédémoniens ayant pris Thèbes quelque temps avant sa ruine par le roi de Macédoine, la démolirent et eurent le même respect pour l'habitation de cet illustre poète.
Mais ce qui prouve le succès qu'il eut, c'est le grand
veux dire pour les vainqueurs des jeux. Chaque triomphateur était jaloux d'avoir Pindare jx>ur panégyriste, et l'on aurait cru qu'il manquait quelque chose à la pompe de la victoire si le poète thébain ne l'avait chantée.
Pindare avait composé un grand nombre d'ouvrages lyriques , des hymnes en l'honneur des dieux , surtout d'Apollon, des sckolies, ou chansons, des AyporchémeSy ou chants de danses sacrées, et des thronisnut pour la cérémonie de l'intronisation dans les mystères d'Eleusis. On lui attribue de plus dix-sept tragédies, des épigrammes en vers héroïques et des éloges ; mais de toutes ces conqtosi lions il ne nous reste que ses odes athlétiques, dans lesquelles il célèbre ceux qui de son temps avaient remporté le prix aux quatre jeux solennels de la Grèce.
NOTICE SLR PINDARE.
(Quoique Pindare ait justement mérité l'admiratiun r de toute l'antiquité savante, plusieurs littérateurs modernes cependant n'ont pas craint de lui reprocher un style barbare, des locutions emphal.ques, une marche brusque et irrégulière qui échappe à l'analyse. Ils ont été même jusqu'à s'inscrire en faux contre Icséloges complaisans d'un peuple léger dont l'enthousiasme , disent-ils, était moins excité par les chants du poêle que par l'ivresse du triomphe et l'entraînement des solennités nationales.
D'abord il est à peu près démontré que ceux qui prononcent aussi légèrement la condamnation de Pindare blasphèment ce qu'ils ignorent. Ils ont eux-mêmes assez de franchise pour avouer qu'ils l'ont à peine lu dans les mauvaises traductions qui le travestissent. S'ils s'étaient livrés à un examen approfondi, ils auraient reconnu qu'il procède avec méthode , autant que le lui permet la sublimité du genre; que ses écarts sont volontaires ; que son désordre calculé est un véritable effet de l'art; que dans ses digressions on sent partout cette impétuosité de génie , ces violens transports, cette impulsion pour ainsi dire divine, qui caractérisent le véritable poète lyrique. Il y a plus : ils ne pourraient s'empècher d'admirer la hardiesse des images, l'énergie originale des expressions, l'audace des métaphores , l'harmonie des tours nombreux, les formes brillantes dont il revêt les sèches abstractions de la philosophie ; enfin l'art avec lequel il sait, malgré la multiplicité des digressions, ramener toujours son héros sous les yeux du lecteur.
Mais nous le répétons, ce n'est pas à la leclure froide et tranquille du cabinet que l'on peut éprouver quelque chose de l'enthousiasme qui inspirait le poète théliain , ou recevoir quelque étincelle du feu qui l'animait. D'ailleurs il est assez reconnu qu'il est impossible de juger un poète sur une version en prose , et que même en le lisant dans sa langue, il faut absolument , pour être juste à son égard , se reporter au temps où il écrivait.
Celte théorie n'est pas contestée , mais la pratique est plus difficile qu'on ne pense. Nous sommes si remplis des idées, des mamrs, des préjugés qui nous entourent, que nous avons une disposition très-prompte à rejeter tout ce qui nous parait s'en éloigner. J'avoue que la famille d'Hercule et de Thésée , les aventures de Cadmus et la guerre des Géans , les Jeux olympiques et l'Expédition des Argonautes , et tant d'aulres fables de ce genre, ne nous touchent pas d'aussi près que les Grecs. Mais il faut en convenir, les fastes de la Grèce devaient intéresser les Grecs; ces fables étaient en grande partie leur histoire ; elles fondaient leur religion ; les jeux olympiques, isthmiques, néméens, étant des actes religieux, des fêtes solennelles en l'honneur de leurs divinités, le poète ne pouvait rien (aire de plus agréable pour ces peuples que d'unir ensemble les noms des dieux qui avaient institué ces jeux et ceux des athlètes qui venaicul d'y triom- I
pber. Il consacrait ainsi la louange des vainqueurs eu la joignant à celle des immortels, et il s'emparait avidement de ces récits merveilleux si propres à exciter l'enthousiasme lyrique et à déployer les richesses de la poésie.
Aussi n'est-i! pas de littérateur versé dans la langue de Pindare et un peu familiarisé avec son genre, qui dès le début ne soit frappé des effets merveilleux que produit cet enthousiasme sur le poêle Ihébain. Impétueux , bouillant , il tonne, il se précipite. C'est l'aigle rapide qui fend l'air et devance l'aquilon ; la terreur le précède, l'éclair jaillit de ses yeux ; c'est le coursier aux crins flotlans, aux naseaux enflammés , qui respire la guerre. Ses pensées sont sublimes , ses expressions pompeuses ; il donne à toul un air de dignité et élève son lecteur à lui-mèmé, pour le transporter dans une sphère toute divine. C'est, en un mot, le premier des poètes lyriques, et s'il a quelques fautes, elles ne proviennent toutes que d'un excès dans ses qualités, dans son imagination poétique, dans son génie plein de chaleur , dans la force et la hardiesse des expressions , dans la précision de son style grave el sentencieux.
On ne peut nier , en lisant Pindare en grec , qu'il ne sott prodigue de toutes ces beautés, qui semblent uallre en foule sous sa plume. Il n'y a point de diction plus audacieusement figurée ; il franchit les idées intermédiaires; ses strophes sont une suite de tableaux dont il faut quelquefois suppléer la liaison. C'est que les Grecs, beaucoup plus sensibles que nous à la poésie de style , parce que leur langue était élémcnlairement |ioélique, demandaient surtout des sons et des images , et que Pindare leur prodiguait l'un et l'autre. Il est impo>sil»le en effet de n'être pas frappé de cet assemblage de syllabes toujours sonores , de cette harmonie toujours imilalive, de ce rhythme imposant et majestueux qui semble lait pour retentir dans l'Olympe.
Ainsi, disons-le , pour bien juger Pindare, il faut non-seulement le lire dans l'original, mais il faudrait encore être Grec soi-même , participer aux idées, aux croyances, aux passions, aux préjugés des contemporains du poëte pour prendre goût à ses magnifiques digressions, pour partager son enthousiasme el son admiration pour les athlètes du cirque, et être touche de ces tables, «le ces traditions religieuses qui enflamment sa musc et élèvent son génie ; il faudrait se transporter un moment au milieu de la société où il a vécu , supposer que l'on se trouve avec lui dans l'opulente Syracuse.... Hiéron est vainqueur; son palais est orné pour célébrer ses triomphes; toute la cité est dans l'allégresse. Autour de la table du monarque sonl assis les premiers poètes de la Grèce : ils chantent tour à tour Jupiter, dieu d'Olympie. Pindare se lève ; il détache sa lyre dorienne suspendue au mur de la salle du festin I.e silence règne parmi les joyeux convives. Soudain l'cspril du poclc se transporte à Olym-