MON
fleur» : le sang enfante la rose et le» pleur» l'anémone.
Je pleure Adonis; le bel Adonis n'est plus! Cesse , ô Vénus ! de pleurer dans les forêts la morl de ton époux; il est pour Adonis, il est une belle couche de feuillage. Ton époux sans vie, 6 Cythérée! est gisant sur ton lit. Quoique mort, il est beau toujours , il est beau dans son trépas : on dirait qu'il sommeille. Place-le sur ces tapis délicats où il dormait , où prés de toi, pendant la nuit , il goûtait son divin sommeil sur une couche dorée. Malgré sa pâleur , aime toujours Adonis ! étends-le sur des guirlandes et sur des fleurs. Tout est mort avec lui comme il est mort lui-même, et toutes les fleurs se sont flétries. Inonde-le d'essences odorantes, inonde-le de parfums . Périssent tous les parfums : le parfum de Ion Ame , Adonis , n'est plus! Le bel Adonis est étendu sur des vêlemens de pourpre ; autour de lui gémissent les Amours éplorés; ils ont déposé leurs cheveux sur le lit d'Adonis : l'un foule aux pieds ses flèches, l'autre son arc, un autre brise son carquois redoutable-, celui-ci délie la chaussure d'Adonis, celui-là dans des vases d'or apporte une onde pure; un autre lave la cuisse, un autre, placé derrière Adonis , lui rafraîchit le visage en agitant ses ailes. « Hélas! Hélas! Cythérée! » disent les amours en pleurs (8). Hyménée vient d'éteindre son flambeau sur le seuil du temple, il a brisé la couronne nuptiale; on n'entend plus ces agréables chants : «• Hyménée! Hyménée ! » On n'entend que ces cris : « Hélas ! hélas! » O Adonis ! et plus encore, ô Hyménée! les Grâces pleurent le fils deCinyre : « 11 n'est plus le bel Adonis, >• se disent-elles les unes aux autres , et leurs cris sont plus perçans que les tiens, ô Dionée (9). Les Muses mêmes pleurent Adonis : par des chants magiques, elles veulent rappeler Adonis â la vie, mais il ne les entend pas (10), non qu'il ne veuille pas les entendre, mais Proserpine ne les rend pas.
Cesse tes gémissemens, Cythérée (11); fais trêve â les plaintes: il te faudra de nouveau gémir, de nouveau pleurer une autre année.
Un oiseleur jeune encore, qui , dans un bois épais , dressait des embûches aux oiseaux , «perçut le volage Amour posé sur une branche de buis. Ravi de joie à la vue de cet oiseau qui lui semblait fort grand . il unit tous ses uluaux
et suit des yeux l'Amour qui voltige çà et là. Le jeune oiseleur, dépité de son peu de succès, jette ses gluaux , va trouver un vieux laboureur dont il avait appris les secrets de cet art , lui dit la chose et lui montre l'Amour posé sur une branche. Mais le vieillard sourit en secouant la tête et répond à l'enfant : Gardetoi d'une telle pipée , ne poursuit pas cet oiseau ; fuis au loin , c'est une bêle méchante. Tu seras heureux tant que tu ne le prendras pas; mais quand tu auras atteint l'âge viril (12), cet oiseau qui, maintenant fuit et voltige, viendra tout à coup de lui-même et se reposera sur ta tête. »
Je donnais encore ; la grande Cypris m'apparut conduisant de sa belle main le jeune Amour, qui baissait les yeux vers la terre; elle m'adressa ces mots : « Berger que je chéris , reçois l'Amour et apprends-lui à chanter. » Elle dit et s'éloigne. Et moi, qu'elle folie ! j'enseignais à l'Amour mes chansons rustiques, comme s'il eût voulu les retenir, de quelle manière Pan inventa la flûte oblique 13;, Minerve la flûte droite. Mercure la lyre, Apollon la tendre cithare : voilà ce que je lui enseignais. Il écoutait peu mes leçons ; il me chantait des vers éroliques , il m'apprenait les amours des hommes et des dieux, les aventures de sa mère. Alors j'oubliai tout ce que j'avais enseigné â l'Amour , et je ne me souvins que des leçons amoureuses de Cupidon.
(14) 1-es Muses, loin de redouter le cruel Amour, le chérissent et s'attachent à ses pas. Si quelque esprit insensible les suit, elles s'éloignent et refusent de l'instruire. Mais un homme, le cœur agité par l'amour, fait-il entendre des chants harmonieux, alors toutes vers lui s'empressent de se rendre. Je puis dire, moi , que tout ceci est la vérité ; car si je célèbre un autre mortel ou quelqu'un des dieux , ma langue balbutie et ne chante plus comme auparavant; mais si je reviens à l'amour et à Lycidas , les vers les plus heureux coulent de ma bouche avec abondance.
(15) Si mes vers sont bons, n'y a-t-il pa* 1 assez pour ma l?^0'•'<, dans ceux que jusqu'à
présent la Muse m'a départis? IS 'ont-ils aucun agrément; pourquoi travailler davantage? Si Jupiter ou la Parque aveugle noua eût donné une double carrière à fournir , l'une au milieu de la joie et de» plaisir», l'autre dan» le» travaux accablant, alor» peut-être on pourrait, après les fatigues, jouir enfin de quelques repos. Mais puisque les dieux n'accorde aux humains qu'une vie si courte et si éphémère encore , pourquoi donc , insensé» , nous épuiser en peines et en travaux ? Jusqu'à quand donnerons-nous aux arts et au gain toutes les heures de notre vie , ambitieux de richesse» toujours plus grandes? Avons-nous donc oublié que nous somme» tous nés mortels cl que, par l'arrêt du Sort , notre vie n'est qu'un moment rapide?
CLKODAMLS ET MYRSON.
Clkodamls. — Du Printemps, ô Myrson !
de l'Hiver, de l'Automne, ou de l'Été, lequel t'est le plus agréable ? lequel aimes-tu mieux voir arriver? Est-ce l'Été, lui qui mûrit tous nos travaux? est-ce le doux Automne, lui qui soulage la faim des hommes? est-ce l'Hiver paresseux, lui qui nous voit auprès de nos foyers, réunis en grand nombre , jouir du repos et de l'oisiveté? est-ce le beau Printemps qui le plaît davantage? Dis-moi ce que Ion cœur préfère, car le temps nous permet de causer ensemble.
Myrson. < — Il n'appartient pa» aux mortels de juger les œuvres des dieux : tout ce qu'ils font est sacré et doit nous plaire. Cependant , pour l'obéir, je le dirai, Cléodamus. quelle saison j'aime le mieux. Ce n'est pas l'Été , car alors les chaleur» du soleil son brûlantes-, ce n'est pas l'Automne, car »es fruits engendrent de» maladies; l'Hiver e»t pernicieux, je redoule la neige et les frimas. Que le Printemps , unique objet de mes désir», règne l'année entière : ni le froid ni la chaleur ne nous incommodent alors. Au printemps, toute la nature enfante; au printemps, les plus belles productions se développent et les nuits sont égales aux jours.
SU» Il Y \CINTIIK.
Phébus, au milieu de si poignantes douleurs, ne savait à quel parti s'arrêter. Il cherchait
tous les remèdes et appelait tous les accrcls de son art. Il versait de l'ambroisie et du nectar sur la blessure ; mais conîre les Parques tous les remèdes sont vains.
Heureux ceux qui aiment quand on les paie de rcîour ! Pirithoûs présent, Thésée était heureux alors même qu'il descendait chez l'impitoyable Pluton. Oresle était heureux chez le» cruel» Axènes, parce que Pylade le suivait dans ses courses lointaines. Achille était heureux, lorsque Palrocle vivait encore; il l'était en mourant parce qu'il avait vengé le fatal trépas de son ami.
11 ne convient pas, mon ami, de recourir à un artiste pour toute sorte d'ouvrage» et d'employer une main étrangère. Façonne toi-même la flûte; lu le peux aisément.
Que l'Amour appelle le» Mnses, que les Muse» accompagnent l'Amour; que les Muses me donnent au gré de mes désirs un chant mélodieux le plus agréable de tous les remèdes.
Lne goulte d'eau qui tombe incessamment, creuse, dit le proverbe, jusqu'à la pierre ellemême.
Je dirigerai ma route vers le penchant de celle colline en soupirant sur ce sable aride , sur ce rivajçc déscrl et en tâchant de fléchir l'insensible Galalée. ta douce espérance me suivra jusque dans la vieillesse la plus avancée.
Ne me laisse pas sans récompense ; Apollon a souvent accordé pour prix le don de chanter. L'honneur porte les ouvrages à leur plus haute perfection.
ta beauté sied bien aux femmes et la force aux hommes.
EptihiUme d'Achille el de Déidamie.
MYRSON, LYCIDAS.
MYRSON.
Voudrais-tu bien me chanter, 6 Lycidas ! un air sicilien (16), doux, harmonieux, tendre, érolique, semblable à celui que le cyclope Polyphème (17) chanta jadis à Galalée sur le rivage de la mer?