TRADUITES PAR M. A LUTH , DE L'ACADÉMIE DE MONTPELLIER
VIE DE TRYPHIODORE.
Tryphiodore appartient à l'époque de la déradeucc des lettres : comme tous les auteurs de cotte époque, il était a la fois grammairien et pnëte , et plus grammairien que poète. Nous savons peu de détails : Suidas nous apprend qu'il était Égyptien et qu'il avait composé plusieurs poëmes ; il ne nous reste que leurs noms, qui nous ont été conservés par cet infatigable lexicographe. Ce sont les Marathonigues, Hippodamie, la Destruction de Troie, et une Odyssée lipogrammalique, c'est-à-dire que dans chacun des vingt-quatre chants qui la composent, une lettre de l'alphabet est omise ; Y alpha dans le premier , bêta dans le second , jusques et y compris Voméga dans le dernier. Cette disposition bizarre de la langue, cet artifice de formes , cet abus des mots et de leur combinaison caractérisent une époque sans idée et sans talent. \jl poésie avait élé remplacée par un mécanisme inerte , et par des combinaisons de syllabes. Comme grammairien, Tryphiodore aimait ces jeux pitoyables de l'esprit ; il s'épuisait à les reproduire, et condamnait à celle occupation une intelligence qui avait cependant quelque valeur. Nous pouvons d'ailleurs, tout en faisant la part du cinquième ou sixième siècle auquel il vivait, juger ce poêle par la Destruction de Troie qui nous reste de lui.
Ce pelit poème de six cent quatre-vingt-un vers n'est qu'une esquisse rapide, un résumé incomplet qui a été utilisé , élargi et fécondé par Virgile au second livre de V Enéide. Quelque étroit que soit ce cadre , uous devons cependant remarquer quelques traits pleins de vigueur et hardiment colorés.
Ainsi nous pouvons citer un passage dramatique et d'une belle inlenlion. Vénus sous les iraits d'une
vieille Troyennc vient révéler à Hélène le complot formé par les Grecs. Elle lui apprend que son mari Ménélas est du nombre des guerriers enfermés dans le ventre de l'immense cheval. Hélène se précipite aussitôt, elle arrive au temple ou le fatal colosse avait été placé , elle s'approche avec précaution , elle appelle les guerriers à voix basse , elle essaie de les charmer en leur parlant de leurs femmes. Ces souvenirs frappent leurs cœurs, ils sont émus, ils fléchissent ; l'un d'eux va parler et se trahir ; tout sera perdu. Ulysse le prévient et l'étrangle à l'instant. Cette idée est certainement d'une invention fort heureuse , elle anime l'épisode , elle rattache son action aux passions du cœur humain , elle est dans la nature et par cela même pleine de poésie et de réalité.
Mais hormis ce passage , Tryphiodore n'offre rien de remarquable : son poërae se traîne avec une froide analyse : il est sec ; mal lié , il manque de vie. L'intérêt n'est nulle part. Le style aurait pu racheter ce défaut , mais le style est à la hauteur de l'idée , il a toutes les imperfections de ce siècle. Une recherche maladroite est un goût faux. Aussi pendant longtemps Tryphiodore est-il resté inaperçu et ignoré.
Son poëme a eu cependant plusieurs éditions, mais leur publicité a été restreinte dans le cercle des érudils. Il parut d'abord dans les deux premières éditions de Quinlus de Smyrne, et dans les diverses collections d'Henri Estiennc, de Leclius et de Néander ; une traduction en a été faite cl publiée par Aluth dans ses Nouveaux Mélanges. Elle est bonne, et nous l'avons adoptée avec de très-légères corrections.
Ehnest FALCONNET.