ARGUMENT DES PIERRES
Je serais bien plus charmé de l'en'.relicn d'un homme prudent que de la possession de l'or, ce matlre de tous les hommes. Un jour que j'allais offrir un sacrifice au Soleil , je rencontrai le prudent Théodamante, qui revenait à la ville: je lui pris la main el lui parlai en ces termes :
« O ami ! si nulle nécessité ne te presse, il nous sera loisible de rentrer demain à la ville : c'est Dieu même qui m'a fait le rencontrer à l'instant où j'allais présenter mes offrandes : viens avec moi, nous célébrerons ensemble ces sacrifices divins qui doivent plaire a tous les hommes sages. Le cœur des Dieux immortels est rempli de joie lorsque des hommes de bien leur adressent des offrandes et des prières. Je ne te ferai pas faire une bien longue route , car lu me vois me rendant à cette montagne voisine qui lait partie de nos champs. Étant jeune homme encore, j'osai un jour y aller tout seul, cl je me mis à poursuivre un couple de perdrix qui m'avait échappé. Chacune d'elles ayant entendu prononrer son nom s'arrêta et reconnut ma voix. J'étendis délicatement la main, mais avant que je pusse les prendre elles s'enfuirent. Moi, qui me penchais en avant, je tombai d'abord sur le visage, mais aussitôt je me relevai i l je les poursuivis. Arrivé au som-
met de la montagne, elles prirent leur vol plus rapifles qu'un trait et liallanl bruyamment des ailes : elles avaient été effrayées par la vue d'un serpent horrible, entr'ouvrant sa gueule effroyable el mortelle, ci se précipitant d'un hêtre antique el couvert de branches épaisses. Je m'approchai et je ne le vis pas; car mes yeux suivaient attentivement les oiseaux, je ne le vis pas avant que sa létc élevée, se dressant sur la terre, ne m'a vert tt de sa présence. Certainement il était prêt à me tendre un piège horrible. Mais si quelqu'un m'eut vu retournant sur mes pas et m'enfuyaut avec rapidité, il n'eût pas pensé que les perdrix aux pieds rapides eussent pu me suivre; il n'eût pas pensé que mes jambes étaient encore jeunes el débiles. La peur me donna l'impétuosité de l'aigle el de l'orage. La mort était âmes talons; souvent la gueule du monstre atteignit l'extrémité de mon vêtement, la bêle immense me glaça de son souffle empesté : j'étais perdu si je n'eusse eu l'idée de me réfugier à un autel que les anciens avaient bati A Phébus. t'n tronçon d'olivier déraciné, et que la flamme avait ménagé, élail encore la; je le saisis et je le dirigeai contre la tête menaçante du dragon. Le monstre fut enflammé de fureur quand il me vit décidé a la défense; il se roula en rond, tournant ses reins flexibles en redoutables spirales. Les cercles se développaient ainsi les uns sur les autres. Puis, dressant sa tête, il l'éleva en sifllant au-dessus de l'autel , et ce bruit couvrit l'éclat de ma voix. Je frappai rudement la tête du monslrc et du coup mon arme fut brisée. Il n'était pas dans ma destinée de venir à bout de cette bêle féroce. Alors deux chiens appartenant à mon père, et que j'avais toujours traités avec douceur, reconnurent ma voix. Ils quittèrent les troupeaux qui paissaient loin de là el s'élancèrcnl à mon secours. Le dragon se précipita sur eux : aussitôt je pris rapidenl la fuite a travers les champs. I)e même qu'un lièvre timide fuyant les ongles féroces de l'aigle, oiseau de Jupiter, se cache dans d'épaisses broussailles, de même me réfugiant au milieu des brebis, cl rapetissant mes membres, j'échappai à la vue de cette bêle féroce. Quand mon père sut que je n'avais pas été blessé, il amena à l'autel un jeune taureau et l'offrit en holocauste au Dieu qui avait ainsi samé la vie de sou flls. El moi aussi choisissant dans le troupeau un veau bien gras, cl l'arrachant A la mamelle pendante de *a mère.
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je le conduisis au soinmel de la montagne, en me Taisant accompagner d'un chœur joyeux de mes amis. Les deux chiens qui avaient étranglé le dragon me suivirent de leur plein gré : une douce aménité régnait autour de l'autel des Dieux; le champ était verdoyant, les herbes molles , l'ombre épaisse sous les ormes , et à côté une onde jaillissant éternellement des entrailles les plus profondes du roc rendait un doux son , pareil à desarcens mélodieux. Viens avec moi; il n'est pas permis de refuser un festin offert aux Dieux. »
Je lui parlai ainsi. L'homme divin me répondit en ces termes :
« Que Phébus te soit toujours favorable et le préserve de tout mal et qu'il envoie d'abondantes richesses dans ta maison , puisque tu montes au sommet de la montagne pour accomplir un sacrifice aux dieux ; je ferai en sorte qu'ils récoutcnl d'une oreille favorable »