ENCORE DP. LA MEME PIERRE
Je ne t'affirme pas qu'elle puisse être un bon remède contre les serpens, mais si tu en as besoin je l'en donnerai un qui vient du Ciel. Ecoule-moi attentivement : lorsque le large Ouranos déchiré par les mains du cruel Saturne, roulant sur la terre immense son corps brillant, désirait descendre des hauteurs de l'Elher sur notre globe pour rendre toutes choses ténébreuses et abandonner ainsi à Saturne la masse du ciel étoilé , alors des gouttes de son sang ambroisien tombèrent sur la terre : comme elles émanaient d'un corps immortel, elles ne pouvaient pas périr. Les Parques voulurent que ce sang restât conservé sur les glèbes de la Terre, la mère des dieux. Les chevaux brillons du Soleil le rendirent aride. Si quelqu'un le touche il croit avoir une pierre dans les mains, mais ce n'est que du sang condensé. Elle en a en effet parfaitement la couleur, et mise quelque temps dans l'eau, elle devient vraiment du sang. C'est lâ ce qui lui a fait donner par nosancêlres le nom de pierre sanglante. Elle renferme en elle-même des remèdes excellons. Aussi les poètes disent-ils qu'elle est venue aux hommes par des moyens célestes-, car , mêlée à du lait blancou à du lait épaissi, elle ne permet pas A de nouvelles- douleurs de fatiguer les yeux des hommes et elle chasse les anciennes; mêlée â un doux miel , elle éloigne toute maladie des paupières; elle supporte difficilement que les
hommes ne puissent plus voir d'aimables visages et soient ainsi éloignés de la présence du premier né des immortels, du grand roi au regard oblique. Qu'on la mêle au vin des festins et qu'on la boive, elle éloigne toutes douleurs des parties nobles de l'homme. Je l'ai fortement recommandée au belliqueux Ajax, allant au combat contre l'impétueux Achille-, je lui conseillais de porter en ses mains ce gage certain de la victoire. Mais la valeureuse Minerve excita conlre lui la gloire du patient Ulysse : sa destinée ne permettait pas d'écouter mes bons conseils. Il négligea le secours que je lui indiquais et il saisit son épèe fatale. Mais toi. réfléchis mieux sur ton sort. Tu sais la merveilleuse puissance de la pierre sanglante contre la race noire des serpens : ordonne donc à tes amis d'adresser des sacrifices aux nymphes nayades. Moi, voulant que mon esclave rapide Dolon fût bien avec mon frère Hector, je lui ai donné volontiers cette pierre céleste. Aussitôt il fut plus chéri de mon père et d'Hector qu'aucun des autres Troyens. Lui , désirant me remercier et reconnaître le présent que je lui avais fait , obtint de son père une pierre d'un nom précieux qu'il me donna. Il l'avait rapportée d'Assyrie lorsqu'il avait été envoyé comme député à Memnon; et lâ il en avait fait l'épreuve en ma présence et l'avait trouvée bien meilleure que l'or , et, pour l'obtenir , il avait fait des dons infinis aux mages , hommes illustres dans les sciences.
Écoule le récit tout entier : je ne parle qu'après avoir moi-même fait une épreuve. 11 faut se rendre d'abord à des autels qui ne soient pas souillèsdc 8ang(caril n'est pas permis d'immoler une victime animée); célébres-y par des vers le Soleil qui brille au loin et la Terre immense, In Terre aux fécondes mamelles, nourrice de toules choses. Puis il faut jeler dans le feu qui pétille et faire fondre cette pierre qui par la seule odeur apprivoise les dragons. Ceux-ci, voyant la fumée qui s'élève, se pressent autour de l'autel -, ils sortent en rampant de leurs demeures souterraines et regardent attentivement. Alors troisenfans vêtus de tuniques neuves de lin , portant chacun une épèe acérée, doivent saisir le serpent aux taches variées qui alléché par l'odeur rampe le plus près du feu. Toi tu le divises en neuf parties. Offres-en trois au Soleil, trois à la Terre féconde nourricière , trois â Minerve chaste et prudente qui sait l'avenir. lTn vase de terre re-
ORPHÉE
ccvra toutes ces portions sanglantes; lu y joindra» l' olive, présent de la fille de Triton. Verse le vin de Bacchus qui excite aux hymnes; jettes du sel blanc sur la nourriture, joins-y du safran ûcre et précieux et d'une couleur dorée : et toutes les autres choses qui mêlées aux mets des homme» excitent leur appétit. Pendant que les chairs cuisent dans le ventre du vase, invoque les dieux par leurs noms secrets-, car les dieux se réjouissent quand dans les sacrifices on les appelle par des noms peu connus du vulgaire. Prie-les de chasser la Mégère, qui machine tous les maux des hommes, loin du vase qui bout, et d'envoyer leur esprit saint sur les chairs sacrées. Quand Tinslanl sera venu où les chairs devront fournir un ample festin à ceux qui désirent se livrer à la joie du banquet, fais faire aux dieux des libations do lait; joins -y les produits odoran3 des abeilles. Que la terre couvre les restes du festin -, couronnez vos fronts de rameaux sacrés arrachés à l'olivier , arbre aimé de Minerve. Il ne suffit pas que vous vous environniez dans vos vêtemens en revenant dans vos demeures ; mais il ne faut même pas détourner vos regards quoique vous changiez de route , il faut retourner dans vos maisons, tenant loujours le» yeux fixés sur le chemin qui est devant vous. Kl ne parlez à personne, quelque voyageur que vous rencontriez , jusqu'à ce que vous ayez regagné votre foyer. La, faisant de nouveaux sacrifices aux dieux, brûlez plusieurs espèces d'aromates. Moi , quand j'ai accompli de tels 'mystères , je comprends toutes les choses de l'avenir , tout ce que les bêles féroces et les cruels quadrupèdes rugissent entre eux.