A STREPSIADE, THÉBAIN
Vainqueur au pancrace.
Heureuse Thèbes, de tous les titres de gloire dont s'enorgueillissent tes enfans, quel est celui que tu te plais davantage à rappeler à ton souvenir ? Est-ce la naissance du dieu à la flottante chevelure, de Bacchus, qui partage les honneurs bruyans des fêtes de Cérès, ou la visite du puissant roi des cieux , que tu vis se métamorphoser en pluie d'or (1) et s'introduire, au milieu de la nuit , dans le palais d'Amphitryon pour jouir des embrassemens d'Alcmène et donner la vie à Hercule ? Est-ce la sagesse du divin Tirésias ou l'habileté d'Iolas à diriger les coursiers ? ou ces héros qui naquirent tout armés des dents du dragon (2) , ou bien la retraite du bouillant Adraste, qui, fuyant tes remparts, alla cacher sa honte dans Argos, abandonnant sur le champ de bataille ses nombreux compagnons d'armes ? Serais-tu plus fière encore d'avoir fondé dans Lacédémone une colonie dorienne, sous la conduite des .Egides (3) qui, par l'ordre du dieu Pytho, s'emparèrent d'Amyclée?
Sans doute ces titres antiques te sont chers, mais ils dorment ensevelis dans l'oubli. Les mortels en effet perdent bientôt la mémoire des faits auxquels la poésie n'a point imprimé le sceau de l'immortalité. Hâte-loi donc, ô cité chérie! de former aux accens de ma voix des chœurs pour célébrer la victoire que Strépsiade a remportée au pancrace dans les solennités isthmiques. C'est là que ce puissant athlète a
commandé l'admiration autant par sa force que par sa beauté , et qu'il a prouvé que ses vertus n'avaient point dégénéré de celles des ses ancêtres. Les Muses- aux cheveux d'ébènes ont répandu sur sa gloire le plus vif éclat; elle rejaillit aussi sur Strépsiade , son oncle maternel , que le fer de l'impitoyable Mars enleva dans la carrière de l'honneur par une mort digne d'un héros.
Ainsi le guerrier qui repousse loin de sa chère patrie la tempête sanglante des combats, qui, par son courage , fait retomber sur les ennemis les calamités et la mort , accumule pour les siens et pour lui un trésor inépuisable de gloire dont il jouira pendant sa vie et au delà du tombeau. Généreux fils de Diodatus, c'est ainsi que tu expiras au printemps de ta vie. Digne émule de la vaillance de Méléagre, d'Hector et d'Amphiaraus , avec quelle intrépidité ne te vit-on pas te précipiter au milieu de la mêlée à la tête des braves qui, dans ce jour funeste, soutinrent en héros le choc de Bellone et que ta perte laissa inconsolables '.
Mais Neptune , qui de ses humides bras resserre au loin le monde , a maintenant fait succéder le calme à l'orage ; je veux donc chanter le front couronné de laurier ; je veux chanter sans craindre que les dieux me voient d'un œil d'envie, jouir du bonheur que chaque jour m'apporte, et marcher en paix vers la vieillesse et le terme fatal de ma carrière.
Nous sommes tous également sujets aux rigueurs du trépas, et tous également nous ignorons l'heure où doit cesser notre destinée. En vain l'homme aspirerait-il à de plus hautes destinées , en vain tenterait-il de s'élever jusqu'aux parvis d'airain qu'habitent les immortels : il éprouverait le sort de Bellérophon , que Pégase précipita sur la terre lorsqu'il prétendit pénétrer dans les célestes demeures et dans le conseil de Jupiter. Ainsi se change en amertume la douceur d'une jouissance injuste.
Mais toi , puissant Apollon , qui , dans ta course oblique (4) , lances partout les rayons de ton disque éclatant , fais que dans les jeux de Pytho nous soyons couronnés du laurier qui t'est consacré I
ISTHMIQUÉS.
YIII.
A CLÉÀNDRE, D'ÉGINE.
Que l'un de vous , ô jeunes citoyens, jaloux de payer le tribut de louanges que mérite la victoire de Cléandre , dirige les chœurs de danse vers les portiques de Télesarque, qu'il y célèbre par cet hymne le double triomphe que son fils a remporté à l'Isthme et à Némée.
Je vais, malgré la douleur qui m'accable (1), ouvrir en sa faveur le trésor précieux des Muses -, il l'ordonne... Délivrés enfin de trop longues calamités , pourquoi laisserions-nous nos têtes dépouillées de couronnes ? pourquoi nos cœurs seraient-ils en proie à la tristesse ? Mettons enfin un terme à des regrets inutiles , et après tant d'afflictions, faisons entendre de nouveau les accens de l'allégresse.
L'orage qui devait écraser la Grèce , comme le roc qui menace Tantale, un dieu l'a repoussé. L'éloignement du danger a fait cesser ma crainte : ainsi , dans notre cœur mortel, le présent l'emporte toujours sur le passé. Le temps qui nous conduit dans le chemin de la vie est incertain et trompeur ; mais la liberté vient, comme un baume salutaire , guérir nos maux , surtout quand l'espérance d'un meilleur avenir n'a jamais cessé de luire à nos yeux.
Enfant de Thèbes aux sept portes, je dois offrir à Egine l'hommage des chants que m'inspirent les Grâces. Thèbes et Egine, nées d'un même père, les plus jeunes des filles d'Aropus (2) , plurent à Jupiter qui règne sur tous les immortels : il confia à l'une le soin de gouverner , près des eaux limpides de Dircé , Thèbes ma patrie , cité amie des chars 5 l'autre , il la transporta dans l'île d'OEnopie (3) et la fit reposer à ses côtés. Bientôt elle donna pour fils au maître du tonnerre Éaque , le plus vénérable des mortels et l'arbitre des différends même des dieux. De ce héros naquirent des enfans semblables aux immortels , et une longue suite de descendans signalèrent leur courage et leur supériorité au milieu du tumulte de la guerre et des travaux de Mars , sources de tant de larmes et de deuil : à ces vertus, ils joignirent encore la tempérance et la sagesse.
Ainsi l'attesta jadis l'auguste assemblée des habitans descieux, quand survint entre Jupiter et Neptune , son illustre frère , une querelle fameuse au sujet de Thétis : tous deux épris de
cette déesse prétendaient l'avoir pour épouse ; mais l'immortelle sagesse des dieux ne permit pas une telle union. Les oracles furent entendus , et Thémis , au milieu du conseil céleste , fit entendre ces paroles :
« Il est écrit dans les destins que de la belle déesse de la mer doit naître un roi plus puissant que son père. Ainsi les traits que lancera le bras nerveux de ce fils seraient plus redoutables que la foudre , plus formidables que le trident si jamais elle s'unissait à Jupiter ou au frère de ce dieu puissant. Renoncez donc à vos rivalités, et que Thétis , en partageant sa couche avec un mortel , voie son fils , semblable à Mars par la force de son bras et à l'éclair par la vitesse de ses pieds, périr dans les combats. C'est à moi de prononcer dans cet' hymen fixé par le Destin : l'honneur de cette alliance est réservé au vertueux fils d'Éaque , à Pelée , que nourrirent , dit-on , les champs d'Iolcos. Que cette nouvelle soit à l'instant portée vers l'antre sacré de Chiron; que la fille de Nérée ne soit plus pour nous un sujet de discorde, et qu'aussitôt que Phébé montrera aux mortels son disque éclatant de lumière, elle accorde au héros les prémices de sa virginité. »
Ainsi parla Thémis. Les deux fils de Saturne applaudirent à ses paroles par un mouvement de leurs sourcils immortels. A l'instant s'accomplit la volonté du Destin, et le roi des cieux lui-même prit soin , dit-on , de mettre le sceau à l'hymen de Thétis. Bientôt la bouche des sages fit connaître au loin la vertu du jeune Achille et publia partout ses exploits. Les champs fertiles de la Mysie arrosés du sang de Télèphe, le retour des Atrides en Grèce, la délivrance d'Hélène, les phalanges troyennes taillées en pièces dans tant de combats meurtriers, le robuste Memnon, Hector et tant d'autres guerriers précipités aux sombres bords , tels sont les hauts faits par lesquels Achille a immortalisé la maison des Éacides et couvert de gloire Egine sa patrie. Les chants des poètes le suivirent au delà du trépas ; les vierges de l'Hélicon vinrent pleurer sur sa tombe (4) et honorer ses cendres de leurs gémissemens. Ainsi il plut aux dieux que le plus grand des héros fut encore après sa mort célébré dans les hymnes de ces déesses.
Porté maintenant sur le char des Muses Jusqu'au tombeau deNicoclès, je m'empresse d'honorer sa mémoire et de chanter la couronne de
PINDARE
Sélinum , qu'à l'Isthme les Doriens lui décernèrent -, elle fut la noble récompense de ses victoires sur les athlètes voisins qui cédèrent à la violence de ses coups inévitables. Oncle paternel du vainqueur que je chante, Nicoclès compte donc en ce jour un descendant digne de lui.
O vous, jeunes compagnons de Cléandre!
chantez la victoire qu'il a remportée au pancrace
et tressez-lui une brillante couronne de myrte pour ceindre sa tête ! Ainsi vous le reçûtes autrefois quand il revint victorieux des luttes d'Epidaure, instituées en l'honneur d'Alcathoùs (5). Il est bien digne des éloges de ses concitoyens l'athlète que l'on vit , toujours loin d'une obscure oisiveté , signaler sa jeunesse par les actions d'éclat qui forment les héros.