‹ Les petits poèmes grecsChapitre 242 sur 358 · LES PÊCHEURS · texte numérisé non relu

LES PÊCHEURS

Un pécheur a rêvé que sa ligne tirait un poisson d'or du fond de la mer ; le poète en profite pour se rire de l'ambition des hommes et prouver que la pauvreté sert d'aiguillon au travail, seul bien nécessaire, parce que avec le travail on vient à bout de tout.

Le besoin , mon cher Diophante , est l'aiguillon des arts-, lui seul force l'homme au travail. Les soucis dévorans ne laissent pas dormir le mercenaire, pendant la nuit : à peine le sommeil ferme-t-il sa paupière fatiguée que soudain les inquiétudes qui l'agitent l'éveillent en sursaut.

Dans une cabane dont le toit était de joncs et le mur de feuillage , deux vieux pêcheurs étaient couchés sur un lit d'algues desséchées. Autour

d'eux étaient epars les instrumens de leurs rudes travaux, des paniers , des lignes, des hameçons, des filets encore couverts de mousse , des lacets, des seines, des nasses d'osier, une oulre et leur vieille barque posée sur des rouleaux 5 une natte de jonc, leurs habits et leurs bonnets antiques formaient un oreiller sous leur tête.

Tels étaient les outils, telles étaient les richesses des deux pêcheurs. Pas un vase , pas même un chien fidèle : le produit de leur pêche, ils le regardaient comme le suprême bien , et leur pauvreté leur était chère, Ils n'avaient pas un seul voisin , mais de tous côtés la mer battait de ses flots murmurans leur modeste cabane.

Le char de Phébé n'avait point encore fourni la moitié de sa course quand le travail réveilla ces pêcheurs. lis chassent le sommeil de leurs paupières et commencent cet entretien dont la nature seule faisait les frais.

ASPHALION.

Ami , ils nous trompent sans doute ceux qui disent que les nuits sont plus courtes l'été, cette saison que Jupiter enrichit de longs jours. J'ai déjà vu mille songes , et l'aurore ne paraît pas. Me trompai-je? Que signifie cela ? La nuit serait-elle plus longue qu'à l'ordinaire ?

OLPIS.

Asphalion , tu accuses la gracieuse saison de l'été? Le temps ne change point ainsi à son gré : le souci qui trouble ton repos a pour toi prolongé la nuit.

ASPHALION.

Sais-tu expliquer les songes ? J'en ai eu celle nuit d'excellens 5 je ne veux pas te priver du plaisir qu'ils mont causé : puisque la pêche est commune entre nous , que les songes le soient aussi. Tu es le premier homme pour le bon sens j et le meilleur interprète des songes c'est un sens droit. D'ailleurs nous avons du loisir 5 car que faire, couchés sur un lit de feuillage, près des flots, sans dormir? La lampe du Prythanée veille encore 5 là du moins l'huile ne manque pas.

OLPIS.

Dis-moi ton songe, racontes-en toutes les circonstances,

ASPHALION.

Hier quand je fus endormi accablé des fati-

IDYLLES

gués de la pêche, après un léger repas (tu t'en souviens , nous soupâmes sobrement et trèstard) ; je crus me voir assis sur un rocher d'où j'épiais les poissons en agitant la trompeuse amorce attachée à ma ligne. Un poisson des plus gros la dévore tout entière. Le chien rêve au pain , moi je rêve au poisson. Le mien tenait à l'hameçon , son sang coulait , et ma ligne se courbait sous le poids : mes bras tendus la soulèvent avec peine ; il me fallut lutter pour attirer avec un fer si faible un poisson lourd. Songeant ensuite qu'il pourrait bien me mordre : « Si tu me mords, lui disais-je, je te mordrai bien mieux. » Enfin , comme il ne remuait plus, j'étendis la main, et le combat fut terminé.

Que vois-je? un poisson d'or! oui, d'or massif. Je craignis qu'il ne fût le bien-aimé de Neptune , ou peut-être le trésor d'Amphylrite aux yeux d'azur. Je le détachai doucement de l'hameçon pour n'y point laisser quelque parcelle d'or, puis je le traînai sur le rivage à l'aide d'une corde et jurai de ne plus mettre désormais le pied sur la mer, mais de rester sur terre et d'y vivre comme un roi avec mon or... Dans ce moment je me suis réveillé.

Ami, rassure-moi; je suis effrayé du serment que j'ai fait.

OLPIS.

Ne crains rien , Asphalion 5 tu n'as ni juré, ni vu , ni pris de poisson d'or. Ce rêve est un mensonge. Lève-toi , ouvre bien les yeux , parcours le rivage, et ton rêve se bornera à chercher de véritables poissons. Mais prends garde de mourir de faim avec tes songes d'or.

XXIIe IDYLLE.

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