ÉPITAPHE DE BION
Soupirez tristement avec moi , sombres vallons, flots doriens; et vous, fleuves, pleurez l'aimable Bion. Pleurez avec moi, plantes, et vous , bois épais ; vous, fleurs , expirez sur vos tiges languissantes. Maintenant , ô roses! ô anémones! parez- vous d'un rouge plus sombre. Maintenant , hyacinthe , murmure tes tristes lettres , et plus que jamais imprime sur tes feuilles : « Hélas ! hélas ! (2) » Un doux chantre est mort.
Commencez le chant funèbre, commencez, Muses siciliennes.
Rossignols, qui pleurez sous l'épais feuillage , annoncez aux ondes de la sicilienne Arethuse (3) que le pasteur Bion n'est plus , qu'avec lui ont péri les chants mélodieux et la Muse dorienne.
Commencez le chant funèbre , commencez , Muses siciliennes.
Cygnes du Strymon (4), gémissez lamentablement sur vos ondes, et, d'une voix plaintive, chantez un air lugubre pareil à ceux où Bion luttait d'harmonie avec vous. Dites aux filles d'OEagre (5) , dites à toutes les Nymphes de la Thrace (6) : « L'Orphée dorien n'est plus ! »
Commencez le chant funèbre, commencez, Muses siciliennes.
Ce berger , cher aux troupeaux , ne chante plus assis sous ces chênes solitaires, mais, chez Pluton , il entonne un air funèbre. Nos coteaux sont muets , nos génisses errent en mugissant près des taureaux et refusent de paître.
Commencez le chant funèbre, commencez, Muses siciliennes.
Phébus lui-même, ô Bion! a versé des larmes sur ta mort prématurée; les Satyres en pleurs , les Pryapes (7) en deuiJ , les Faune*»
MOSCHUS
désolés regrettent tes doux chants ; les Nymphes des fontaines gémissent dans les bois, et leurs eaux se changent en larmes. Écho soupire au milieu des rochers : condamnée au silence , elle n'imitera plus les accens de ta voix mélodieuse. A ta mort, les arbres se sont dépouillés de leurs fruits, et toutes les fleurs se sont fanées. Nos brebis ne donnent plus de lait, nos ruches plus de nectar; le miel a péri de douleur dans la cire ; aussi , puisque ton doux miel est perdu.pour nous, qu'est-il besoin d'en recueillir un autre ?
Commencez le chant funèbre , commencez , Muses siciliennes.
Le dauphin ne pleura jamais tant sur les rives de la mer -, jamais le rossignol ne soupira tant sur un arbre isolé ; jamais l'hirondelle ne gémit autant sut les hautes montagnes; jamais Céyx, pleurant Alcyon, ne fut plus abattue par la douleur.
Commencez le chant funèbre , commencez , Muses siciliennes.
Jamais Cerylus (8) ne chanta si languissamment sur les flots azurés-, jamais dans les vallées orientales , l'oiseau de Memnon volant autour de la tombe du fils de l'Aurore (9) ne gémit autant que l'on a gémi sur le trépas de Bion.
Commencez le chant funèbre, commencez, Muses siciliennes.
Les rossignols et toutes les hirondelles , qu'il charmait autrefois et dont il façonnait le ramage , perchés sur des branches d'arbres , confondent leurs gémissemens que répètent les autres oiseaux. Yous aussi , colombes , manifestez votre deuil.
Commencez le chant funèbre , commencez , Muses siciliennes.
Et qui fera jamais résonner ta flûte , aimable berger ? qui donc approchera sa bouche de tes chalumeaux? qui donc sera si téméraire? car ils respirent encore tes lèvres et ton haleine. Écho môme, sur ces chalumeaux, recueille avidemment tes derniers sons (10). Je l'offre au dieu Pan , ta flûte harmonieuse ; peut-être n'oserat-il en approcher ses lèvres, dans la crainte de ne mériter que le second prix après loi.
Commencez le chant funèbre , commencez , Muses siciliennes.
I Galatée aussi regrette ces doux chants qui ! la charmaient jadis, assise auprès de toi sur le \ rivage de la mer, car tu chantais autrement ! que Polyphème. Lui , la belle Galatée le fuyait ; ' mais toi , elle te regardait avec plus de plaisir que le cristal des eaux. Et maintenant, oublieuse des ondes , elle s'assied sur les sables déserts et garde encore tes troupeaux.
Commencez le chant funèbre , commencez , Muses siciliennes.
Avec toi, ô berger! ont péri tous les présens des Muses, les amoureux baisers des vierges (11), et les lèvres des jeunes hommes. Les Amours éplorés se désolent autour de ta tombe. Vénus t'aime beaucoup plus encore que ce tendre bajser qu'elle donnait naguère au mourant Adonis (12). Voici pour toi , ô le plus harmonieux des fleuves! un nouveau sujet de douleur; pour toi, ô Mélès "(13)! encore un nouveau deuil. Autrefois tu perdis Homère, cette bouche des Muses ; tu pleuras , dit-on , de tes eaux gémissantes cet illustre fils , et la mer fut remplie de tes plaintes. Tu pleures maintenant un autre fils , et tu te consumes en de noirs chagrins. Tous deux étaient chers aux fontaines ; l'un s'abreuvait aux sources de Pégare , l'autre puisait dans l'Aréthuse. Le premier célébra la noble fille de Tyndare , et l'illustre fils de Thétis , et l'atride Ménélas ; le second ne célébrait ni les combats , ni les larmes , mais Pan , mais les bergers ; il chantait en faisant paître ses troupeaux ; il faisait des pipeaux rustiques, trayait une douce génisse, vantait aux enfans le charme des baisers, nourrissait l'amour dans son sein , et plaisait à Vénus.
Commencez le chant funèbre , commencez , Muses siciliennes,
Toutes les villes célèbres , toutes les villes fameuses, ô Bion! plaignent ta destinée. Ascra te pleure bien plus qu'elle n'a pleuré son Hésiode; Hila de Béotie regrette moins sont Pindare ; la puissante Lesbos déplora moins son Alcée ; la ville de Céos a répandu moins de larmes sur son poëte ; le trépas d'Archiloque a moins attristé Paros ; Mitylène, oubliant Sappho , ne pleure que ta Muse. Tous ceux qui ont reçu des Muses le talent harmonieux des j poésies bucoliques déplorent ton trépas. Sicé- ! lide , ornement de Samos , est dans le deuil ; | Lycidas, dont l'aimable sourire inspirait la
IDYLLES
gaîté aux Lydoniens , fond maintenant en larmes 5 Philetas , chez les Triopides , gémit sur les bords de l'AIente; Théocrite s'afflige à Syracuse. Je retrace la douleur des Ausoniens, moi qui ne suis point étranger aux chants bucoliques que tu enseignas à tes chers nourrissons , héritiers de la Muse dorienne. Réservant les honneurs pour nous , à d'autres tu laissas tes richesses , à moi tu as légué le chant.
Commencez le chant funèbre, commencez, Muses siciliennes.
Hélas ! héîas ! quand les mauves , quand Tache verdoyante ou l'anet fleuri et crépu ont péri dans nos jardins , ces plantes revivent ensuite, et renaissent une autre année -, mais nous, que nous soyons grands, vaillans ou sages, une fois sports , nous dormons oubliés dans le sein de la îerre , un sommeil long , sans terme et qui n'a pas de réveil. El toi aussi, enveloppé du silence , tu seras dans la tombe , tandis qu'il plaît aux Muses que la grenouille chante toujours 5 certes, je ne lui porte pas envie, car ses chants n'ont rien d'harmonieux.
Commencez le chant funèbre, commencez, Muses siciliennes.
Le poison est venu à ta bouche , ô Bion ! il a coulé dans tes veines. Comment a-t-il pu s'approcher de tes lèvres, et ne s'adoucir pas? Quel homme assez féroce osa t'apprêter ce breuvage ou te le présenter pendant que tu parlais ? Il a donc pu échapper au charme de ta voix ?
Commencez léchant funèbre, commencez, Muses siciliennes.
Mais tes ennemis ont reçu tous le juste châtiment de leur crime; moi, dans ce deuil funeste, je pleure et gémis sur ta cruelle destinée. Encore, si je pouvais , tel qu'Orphée autrefois , tel qu'Ulysse, lelqu'Àlcide , descendre au Tartare , j'irais au palais de Pluton , pour voir si tu chantes chez les morts , et pour entendre ce que tu chantes. Chante du moins auprès de Proserpine quelque air sicilien , quelque doux poëme bucolique. Sicilienne ellemême , elle a folâtré dans les vallons de l'Etna-, elle n'a point oublié les airs doriens. Tes vers ne resteront pas sans récompense \ et , comme autrefois elle rendit Eurydice aux doux accords d'Orphée , elle te rendra de même , cher Bion , aux coteaux de Sicile. Si mes chants, à moi ,
avaient quelque pouvoir, j'irais, oui j'irais chanter chez Pluton.