‹ Les petits poèmes grecsChapitre 278 sur 358 · EN L'HONNEUR DE DIANE · texte numérisé non relu

EN L'HONNEUR DE DIANE

Chantons Diane! (malheur aux poètes

qui l'oublient ! ) chantons la déesse qui se plaît à lancer des traits , à poursuivre les daims , à former des danses et des jeux sur la cime des montagnes. Rappelons ce jour où Diane, encore dans l'enfance , assise sur les genoux de Jupiter, lui adressa ces prières :

« Accorde , ô mon père ! accorde à ta fille de rester toujours vierge , et de porter assez de noms divers pour que Phébus ne puisse le lui disputer. Donne-moi, comme à Phébus,

un arc et des flèches. Que dis-je? non, mon

père, ce n'est pointa toi d'armer ta fille ; les Cyclopes s'empresseront bientôt de me fabriquer des traits , de me forger un carquois. Mais donne-moi l'attribut distinctif de porter des flambeaux et de revêtir une tunique à frange, qui ne me descendra que jusqu'aux genoux, pour ne point m'embarrasser à la chasse. Attache à ma suite soixante filles de l'Océan , qui soient toutes à l'âge où l'on ne porte point encore de ceinture *. Que vingt autres Nymphes , filles de l'Amnisus , destinées à me servir aux heures où je cesserai de percer les lynx et les cerfs, prennent soin de mes brodequins et de mes chiens fidèles. Cède-moi les montagnes. Je ne demande qu'une ville à ton choix. Diane rarement descendra dans les villes. J'habiterai les monts , et n'approcherai des cités qu'aux momens où les femmes, travaillées des douleurs aiguës de l'enfantement , m'appelleront a leur aide. Tu sais qu'au jour de ma naissance les Parques m'ont imposé la loi de les secourir, parce que le sein qui m'a porté n'a point connu la douleur, et , sans travail , a déposé son fardeau. »

En parlant ainsi , l'enfant divin voulut toucher le menton de son père; mais elle étendit en vain ses petits bras pour l'atteindre. Jupiter en sourit , et lui rendant une tendre caresse : « Déesses , s'écria-t-il, donnez-moi toujours de semblables enfans , et je brave la fureur ja louse de Junon. Ya , ma fille, tes désirs seront satisfaits, et ton père veut te faire encore d'autres dons bien plus magnifiques. Une ville est

1 Littéralement : « Toule9 âgées de neuf ans, toutes enfani encore sans ceinture. » Les jeunes filles ne commençaient à porter des ceintures qu'après avoir atteint l'agc nubile.

CALLIMAQUE

trop peu : je l'en donnerai trente 5 trente qui n'auront d'autre dieu que toi seule , ne porteront d'autre nom que le tien; tandis que tu partageras avec les autres immortels des cités sans nombre dans le continent et dans les îles. Partout Diane aura des bois sacrés et des autels 5 c'est elle qui sera la protectrice des chemins et des ports. » Il dit -, et , d'un signe de tête, il confirma ses promesses. Aussitôt l'enfant vole en Crète sur la cime ombragée du Leucus, descend ensuite vers l'Océan, et se choisit une troupe nombreuse de Nymphes, toutes à l'âge de neuf ans , à cet âge où l'on ne porte point encore de ceinture. Cœratus et Thétys " s'applaudirent , en voyant l'un et l'autre leurs filles préférées par l'enfant de Latone.

Ce choix fait , Diane alla chercher les Cycîopes. Ils étaient dans Lipare , (aujourd'hui c'est ainsi qu'on la nomme, alors c'était Méligounis 2 ) occupés à forger une masse ardente sur l'enclume de Yulcain. L'ouvrage pressait : c'était un abreuvoir pour les coursiers de Neptune. Les Nymphes pâlirent à la vue de ces énormes géans, pareils à des montagnes % et dont l'œil unique % sous leur épais sourcil, étincelait de regards menaçans. Les uns faisaient mugir de vastes soufflets ; les autres , levant tour à tour avec effort leurs lourds marteaux, frappaient à grands coups le fer ou l'airain qu'ils tiraient tout en feu de la fournaise. L'enclume en gémit, l'Etna et la Sicile s en sont ébranlés, l'Italie en retentit, et la Corse même en résonne. A ce terrible aspect, à ce bruit effroyable, les filles de l'Océan s'épouvantent frayeur pardonnable : les filles même des dieux, dans leur enfance, n'envisagent ces fiers géans qu'avec crainte, et lorsqu'elles refusent d'obéir, leurs mères feignent d'appeler Argès ou Stéropès : Mercure accourt sous les traits de l'un de ces Cycîopes, le visage couvert de cendre et de fumée; soudain l'enfant effrayé couvre ses yeux de ses mains et se jette en tremblant dans le sein maternel. Pour toi , fille de Jupiter , plus jeune encore , et dès l'âge de trois ans , lorsque Latone l'avait portée dans ses bras à Vulcain,

1 Épouse de l'Océan.

5 Nom qui en grec signifie fertile en miel. ' Le grec dit : « Aux rochers de l'Ossa. » 4 Le grec ajoute : « Égal à un bouclier de quatre peaux. » • Littéralement : « La Trinacrie, séjour des Sicameos, et la voisine Italie. m

pour recevoir ses premiers présens1, et que Brontès t'avait mise sur ses genoux, tu avais arraché les poils hérissés de sa large poitrine, et depuis ils n'ont point été reproduits : ainsi les cheveux moissonnés une fois par l'alopécie ne reviennent jamais couvrir le front qu'elle a rendu chauve.

Aussi, d'une voix ferme, adressas-tu ce discours aux Cycîopes : « Cycîopes, hâtez-vous, il faut à Diane un arc , des flèches , un carquois. Diane , ainsi que Phébus , est fille de Latone • et si quelque sanglier ou quelque monstre des bois vient à tomber sous mes coups, c'est à votre table qu'il sera destiné.»

Tu dis 5 ils t'obéirent, et tu fus armée.

Il te manquait des chiens, tu voles en Arcadie et tu vas trouver Pan. Le dieu barbu était dans son antre, où il distribuait aux lices de sa meute les chairs d'un lynx du Ménale. Il te choisit aussitôt six chiens courageux, dont trois aux oreilles pendantes, deux noirs et blancs, un de diverses couleurs , tous capables de renverser des lions , de les saisir à la crinière et de les entraîner vivans. Il y joignit aussi sept cynosurides plus légers que le vent % plus vite» que le lièvre 3 ou le faon , habiles surtout à découvrir le gîte du cerf, la tanière du porc-épic et les traces du daim.

Tu quittais ces lieux suivie de ta meute, lorsqu'au pied du Parrhasius tu vis s'abattre cinq biches , troupeau superbe, nourri sur les bords du sablonneux 4 Anaurus : elles étaient plus grandes que des taureaux et l'or brillait sur leurs cornes 3. Ton œil en fut surpris, et tu dis en toi-même : « Sans doute elles sont dignes d'être la première proie de Diane. » Seule, et sans le secours de tes chiens, tu en pris quatre à la course et les destinas à traîner ton char; mais la cinquième (ainsi que le voulut Junon , qui la réservait pour servir un jour au dernier des tra-

' Littéralement : « Ses présens de vue, opléria. » La coutume chez les anciens, quand une femme accouchait, était que les parens du nouveau-né envoyassent à la mère des présens comme pour obtenir la permission de voir son enfant.

2 Cynosure était un lieu de la Laconie. Les chiens de ce pays étaient renommés par leur vitesse., surtout ceux qu'on croyait nés d'une chienne et d'un renard, espèce dont Aristote attestait l'existence, mais qui n'était autre que celle de nos lévriers.

3 Le grec ajoute : « Qui ne ferme jamais les yeux. >>

' Littéralement : « Qui roule un sable noir. >> L'Anaurus était un fleuve de la Thessalie : il est assez singulier que Callimaque amène ces biches de Thessalie en Arcadie.

5 II ne faut pas s'étonner de ce que Callimaque donne ici des cornes aux biches .- c'était une erreur commune à tous les poètes grecs et qui leur a même été reprochée par Aristote.

HYMNES

vaux d'Hercule) passa le fleuve de Céladon * et se réfugia sur le mont Cérynien 2.

O Diane! ô déesse toujours vierge! déesse qui tuas Tityus, ton armure, ta ceinture et ton char étaient d'or-, lu donnas aussi des freins d'or à ces biches. Mais en quels lieux menas-tu d'abord ce char triomphant 5 ? en Thrace, sur le mont Aémus, d'où l'orageux Borée nous envoie les tristes frimas. Où coupas-tu des branches de pin ? sur l'Olympe de Mysie. A quels feux allumas-tu ces nouveaux flambeaux ? aux feux inextinguibles dont la foudre de ton père étincelle. Combien de fois éprouvas-tu tes flèches? tu les essayas d'abord sur un orme, ensuite sur un chêne, puis sur un monstre des forêts, enfin, non plus sur un arbre, mais sur une ville coupable, où l'on avait cent fois outragé la nature et l'hospitalité.

Malheur à ceux que poursuit ton courroux ! leurs troupeaux sont dévorés par la peste et leurs champs dévastés par la grêle. Au déclin de leur âge , ils pleurent sur leurs fils morts avant eux; et les femmes, frappées de mort aux jours de l'enfantement ou n'accouchant que dans les horreurs de la guerre , n'élèvent jamais leurs enfans 4. Heureux au contraire le mortel à qui tu souris! ses sillons engraissés se couvrent d'épis, ses taureaux se multiplient, sa richesse augmente et la tombe ne s'ouvre sous ses pas qu'au bout d'une longue et paisible carrière. La Discorde , qui renverse les plus solides maisons, ne déchire point sa famille, et chez lui la belle-mère et la bru s'assoient toujours à la même table.

Puisse, ô déesse redoutable! puisse l'homme que j'aime ressentir ainsi tes faveurs! Que je les éprouve aussi moi-même! que l'art des vers me soit toujours cher! je chanterai Latone et son hymen, je chanterai Phébus, je chanterai mille fois tes louanges, tes nombreux travaux, tes chiens , tes flèches et le char rapide qui te ramène pompeusement au palais de Jupiter. Là Mercure et Phébus accourent au-devant de toi, Mercure pour prendre tes armes, Phébus pour recevoir les monstres que tes traits ont terrassés : tel était du moins son emploi avant que le valeureux Alcide fût admis dans les cieux. Car

1 Fleuve d'Arcadie.

* Montagne d'Arcadie.

' Littéralement : « Attelé d'animaux à cornes. »

* L'expression grecque est bien plus poétique : «Aucun dt leurs enfans ne se dresse sur ses jambes. »

aujourd'hui ton frère est déchargé de ce soin, puisque l'infatigable dieu de Tyrinthe, toujours aux portes de l'Olympe, attend avec impatience l'instant où tu lui rapportes quelques nouveaux mets. Tous les dieux, et sutout sa marâtre, en éclatent de rire chaque fois, qu'enlevant de ton char et tirant par les pieds quelque énorme taureau ou quelque sanglier encore palpitant , il cherche à t'encourager par ce discours adroit : « Courage, ô déesse! fais tomber sous tes coups les animaux féroces. Mérite que les mortels t'appellent, ainsi que moi, leur divinité protectrice. Permets aux lièvres, aux daims d'errer sur les montagnes. Quel mal font aux hommes et les daims et les lièvres? Ce sont les sangliers qui dévastent leurs vergers et leurs champs; ce sont les taureaux sauvages dont ils craignent la rage. Frappe les sangliers et les taureaux. » Il dit, et se jette aussitôt sur le monstre que tu lui rapportes; car la flamme qui consuma sa dépouille mortelle sur les monts de Trachine ne l'a point délivré de sa faim dévorante; il en ressent encore les ardeurs comme au jour qu'il rencontra le roi des Dryopes. Cependant les filles del'Amnisus détellent et lavent tes biches, leur apportent de l'eau dans des vases d'or pour se désaltérer à leur gré , et répandent abondamment devant elles cette herbe céleste prompte à se reproduire, qu'on moissonne dans les prairies de Junon et qui nourrit aussi les coursiers de Jupiter '. Tu entres ensuite au palais de ton père où, quoique chaque dieu t'invite à t'asseoir auprès de lui , tu te places toujours à côté d'Apollon.

Mais quand les Nymphes formeront autour de toi leurs danses, soit aux sources de l'Inopus 2, soit dans les plaines de Limnée et de Pitane (car Pitane aussi t'est consacrée) ; ou lorsque, rejetant le sanguinaire hommage du Taurien et quittant la Scythie , tu viendras visiter les Araphéniens , puissé-je alors n'avoir point engagé le travail mercenaire de mes bœufs pour défricher le champ d'autrui pendant la journée! Fussent-ils de la race de ces taureaux

1 Callimaque est, je crois, le seul des poètes et des mythologues qui fasse mention de ces prairies de Junon, qu'il place dans le ciel.

■ Petit fleuve de l'île de Délos ; le poëte lui donne l'épilhétc d'Égyptien, parce que ce fleuve passait pour avoir les mêmes accroissemens et décroissemens que le Nil i c'était même une croyance assez généralement répandue parmi le vulgaire, que l'Inopus n'était autre que le Nil lui-même qui, après avoir traversé la mer, reparaissait dans l'île de Délos.

CALLIMAQTJE.

de Tymphée, si renommés pour tracer les plus pénibles sillons; fussent-ils dans la vigueur de leur âge et dans la force de leurs cornes , avec trop de peine et de fatigue ils reviendront à rétable, puisque le Soleil, ravi du spectacle charmant de tes fêtes, arrête son char pour les voir plus longtemps et prolonge le jour.

Mais quelle île , quelle montagne, quelle cité , quel port te plaît davantage ? Quelle Nymphe te fut la plus chère? Quelles héroïnes ont été tes compagnes ? Déesse , instruis ton poëte , il instruira les autres à son tour.

Parmi les îles, Doliché -, parmi les cités, Pergé * ; parmi les montagnes , le Taygète 2 ; parmi les ports , ceux de l'Euripe 5 ; voilà les lieux qui t'ont plu davantage. La Nymphe qui te fut la plus chère, ce fut la Nymphe de Gorlys , cette Nymphe redoutée des faons , Britomartis au coup d'œil assuré. Minos , brûlant pour ses charmes , la poursuivit longtemps sur les montagnes de Crète , mais elle se cachait tantôt sous des chênes touffus , tantôt au fond des marais. Neuf mois entiers il erra parmi les précipices et les monts. Enfin il était près de l'atteindre lorsqu'elle s'élança du haut d'un rocher dans les flots. Les filets d'un pêcheur la sauvèrent , et c'est de là que la Nymphe et le roc d'où elle s'était précipitée , reçurent des Cydoniens l'une le nom de Dictynne , l'autre celui de Dicté. Ils lui ont aussi dressé des autels et consacré des fêtes. Les couronnes qu'ils y portent sont de jonc ou de pin ; le myrte en est banni; le myrte est haï de la Nymphe, parce qu'une branche de cet arbre , s'embarrassant dans sa robe, l'avait arrêtée dans sa fuite. 0 Diane I à tous les noms sous lesquels tu es honorée, les Cretois ont encore ajouté celui de cette Nymphe.

Cyrène fut aussi ta compagne : tu lui don^nas deux chiens qui jadis, au tombeau de Pélias , lui valurent la victoire 4. Tu permis aussi de te suivre, à la blonde épouse du fils de Dioné s. La belle Anliclée 6, dit-on , fut également l'ob-

' Ville de Pamphylie, où Diane avait un temple auquel était attaché le droit d'asile.

* Montagne de la Laconie, où l'on trouvait beaucoup de chèvres, de sangliers, d'ours et de cerfs

' Le culte de Diane était singulièrement en honneur dans toutes les villes qui bordaient le détroit de l'Euripe, tant sur la eôte de Béotie que sur celle de l'Eubée, telles qu'Aulis, Délium, Amarynthe, etc.

* Près d'Iolchos : c'était là que Cyrène, selon la fable, avait combattu contre un lion et l'avait terrassé.

* Procnis, épouse de Céphale.

Anliclée n'est point connue dans la fable ; la môro d'Ulysse

jet de ta tendresse. Ces Nymphes furent les premières à s'armer d'arcs flexibles et de carquois pleins de flèches , en se découvrant toujours l'épaule droite * et le sein. Mais tu distinguas sur toutes la fille de l'Arcadien Iasius , la légère Atalante , que toi-même instruisis à conduire une meute, à lancer des traits-, Atalante, que ne purent mépriser les célèbres chasseurs du sanglier de Calydon , puisqu'elle remporta le prix de la valeur , et que l'Arcadie possède encore les dents de ce monstre 5 Atalante, dont au fond des enfers , Hylaus et l'insensé Rhœcus 2 voudraient en vain , malgré leur haine , calomnier l'adresse -, car leur sang , qui teignit les rochers du Ménale, déposerait contre eux. Salut, ô déesse vénérable 3! déesse de mille cités , déesse du Chésius , de l'Imbrasus 4 , déesse de Chitoné s 5 véritable citoyenne de Milet 5 car ce fut toi que Nélée prit pour guide en quittant les rivages de Cécrops. C'est à toi qu'Agamemnon consacra le gouvernail de son navire , pour apaiser ton courroux , lorsqu'enchaînant les vents tu retenais les Grecs impatiens de saccager Ilion et de venger leur Hélène. C'est à toi que Prœtus éleva deux temples , l'un sous le nom de Déesse favorable aux filles, parce que tu lui ramenas ses filles errantes sur le mont Azénien ; l'autre dans la ville de Lussa, sous le nom de la douce Déesse, parce que tu sus adoucir la rage féroce qui les possédait. C'est à toi que jadis, aux rivages d'Ephèse, les Amazones érigèrent une statue sur le tronc d'un hêtre. Là tandis qu'Hippo t'offrait un sacrifice, ces femmes, amies de la guerre, dansèrent d'abord, avec leurs boucliers, la danse des armes, puis se réunirent en chœur autour de ton autel. Leurs mouvemens agiles faisaient résonner leurs carquois et retentir la terre sous leurs pieds. La flûte, cet ouvrage de Minerve , si funeste aux faons ,

s'appelait Anliclée, mais ce ne peut être de cette héroïne que le poëte ait voulu parler.

'L'expression grecque, est remarquable; littéralement: « Leurs épaules droites étaient indépouillables, » c'est-à-dire n'étaient point velues.

2 Deux Centaures qui avaient voulu attenter à la pudeur d'Atalante, et que cette héroïne tua à coups de flèche sur le mont Ménale,

3 Le texte ajoute .- « Déesse assise au premier trône, » pi-o~ loihronê, autre surnom de Diane dont je n'ai pu trouver i'étymologie.

4 Le Chésius et l'Imbrasus étaient l'un un promontoire, l'autre un fleuve de l'île de Samos, où Diane était spécialement honorée.

1 Chitoné était un bourg de l'Atliquo

HYMNES

n'était pas encore inventée ■ , mais le son des chalumeaux leur marquait la cadence, et l'écho le répétait jusque dans Sardes et dans Bérécynthe. Dans les âges suivans , on construisit autour de cette statue un vaste temple : le soleil n'en verra jamais de plus beau ni de plus riche ; il l'emporte sur le temple même de Pylho> Jadis l'insolent Lygdamis 2 menaça d'en piller les trésors. Du fond des climats hyperboréens, que la fille d'Inachus a rendus si célèbres , il traînait à sa suite ces fiers Hippimolges , qui égalaient en nombre les grains de sable de la mer. 0 le plus malheureux des rois I quel était son espoir? ni lui, ni aucun de ces barbares dont les chars avaient foulé les rives du Caystre ne devaient revoir leur patrie , car tes flèches ont toujours défendu ton Éphèse.

Gloire à la déesse de Munychie , à la déesse des ports et de Phérès.

Mortels , craignez de ne pas honorer Diane. Si jadis Oinée négligea de parer ses autels , vous savez quels assauts il eut à soutenir. N'allez point la défier dans l'art de prendre un cerf, de lancer un javelot; cet orgueil coûta cher aux Atrides. N'aspirez point aux faveurs d'une déesse toujours vierge ; Orion , Otus en ont trop éprouvé le danger. Xe refusez point de danser dans ses fêtes ; Hippo ne Ta point refusé sans avoir eu bien des larmes à verser.

Salut, ô puissante déesse! sois propice à ton poète.

EX l'honneur de délos.

Dans quel temps, ô ma Muse! en quel jour chanteras-tu la nourrice d'Apollon, l'île sacrée de Délos? Sans doute les Cyclades méritent toutes d'être chantées , elles sont les plus saintes des îles; mais Délos veut ton premier hommage. C'est elle qui reçut le dieu des poètes au sortir du sein de sa mère; c'est elle qui l'enveloppa de langes et l'adora la première. Ainsi

' Littéralement : « On n'avait pas encore percé les os des faons. > Les anciens, dans les premiers temps, faisaient leurs flûtes avec les os des faons. La plupart des mythologues attribuaient l'honneur de celte invention à Minerve, quoique les mnnumens historiques l'attribuent au Phrygien Hyagnis.

1 Callimaque veut parler ici de celle invasion que les Scythes firent en Asie vers la xxxvie olympiade, environ cinq cent trente ans avant l'ère chrétienne. Selon Strabon (lib. I , p. 105, B.}, Lygdamis, l'un de leurs chefs, périt effectivement, mais loin d'Ëphése et dans la Cilicie. Hésychiu3 'voce Lugdamis dit non-seulement qu'il menaça de piller le temple de Diane, mais qu'il le brûla.

que les Muses dédaignent le poète qui ne chante pas les eaux de Pimplée, ainsi Phébus dédaigne celui qui peut oublier Délos. Délos recevra donc aujourd'hui le tribut de mes vers ; et toi, dieu du Cinthius , applaudis au poète qui n'aun point négligé ta nourrice.

Délos, terre ingrate il est vraie, battue des vents et des flots, voit sur ses rives moins de coursiers que de plongeons. Inébranlablemen: fixée dans la mer Icarienne , dont les vagues amoncelées rejettent leur blanchissante écume sur ses bords , elle semble n'être faite que poui servir de retraite à ces hommes errans qui s'arment contre les habitans de Fonde1. Toutefois quand les filles de l'Océan et deThétys2 se rassemblent chez leur père, toutes, sans envie, cèdent le pas à Délos. La Corse, bien qu'ellemême ne soit pas sans honneur, la Corse ne marche qu'après elle , ainsi que l'aimable Sardaigne, ainsi que l'île aux rivages prolongés qu'ont peuplée les Abantes , et celle qui , pour avoir accueilli Ténus au sortir de l'onde, a toujours ressenti ses bienfaits. La force de ces îles est dans leurs tours : celle de Délos est dans Apollon : quel rempart est plus ferme ? Souvent le souffle impétueux de Borée renversa les murs et les pierres ; mais un dieu n'est jamais ébranlé. Heureuse île, tel est, à toi, ton gardien!

Mais au milieu de la vaste carrière que ta gloire ouvre à mes chants , quelle route suivraije pour te plaire ? Dirai-je comment un dku terrible, d'un coup du trident que. lui avaient fabriqué les Telchines sapa les montagnes , les arracha de leurs fondemens , et les faisant rouler dans la mer en forma les premières îles ? Dirai-je qu'il les fixa toutes dans l'abîme par de profondes racines pour leur faire oublier le continent, tandis que toi, libre et sans contrainte, tu nageais sur les eaux ? Tu t'appelais d'abord Astérie, parce que jadis , telle qu'un astre rapide, tu t'étais élancée du ciel au fond de la mer pour échapper aux poursuites du dieu de l'Olympe; et jusqu'au iemps où l'aimable Latone se réfugia dans ton sein , tu n'avais point oorté d'autre nom. Souvent le nocher qui , du

1 J'aurais pu rendre cet endroit d'une manière plus concise, mais la version n'aurait point repondu aux expressions poétiques du texte.

! C'est-à-dire les i!es que les mythologues disaient allégoriquemenl èlre filles de l'Océan et de Thetys , donnant alors le nom de Thétys à la Terre même, quoique ordinairement Thétys passât pour èlre fille de la Terre. [Sehol. llomer. evl Ilcad. V,

3ÔC CALLIMAQUE.

port de Trézène1 faisait voile pour Ephyre2, t'apercevait dans le golfe saronique5 5 et souvent il te cherchait vainement au retour : une course légère t'avait portée vers le détroit où mugissent les flots resserrés de l'Euripe-, d'où quelquefois , dans le même jour , dédaignant la mer de Chalcis , tu avais nagé soit jusqu'aux rochers de Sunium , soit jusqu'aux bords de Chio , soit enfin jusqu'aux bords de l'humide Parthénie, dans cette plage où les Nymphes de Mycale , du royaume d'Ancée, t'ont cent fois donné l'hospitalité. Mais après que toi seule eus reçu Phébus à sa naissance, les nautoniers te donnèrent le nom de Délos , parce que tu cessas de disparaître à leurs yeux et que tu fixas tes racines au milieu des flots égéens.

Tu ne craignis donc point la colère de Junon? Son terrible courroux éclatait contre toutes les maîtresses qui donnaient des enfans à Jupiter, mais surtout contre Latone, à qui le Destin promettait un fils que son père devait préférer à Pvlars même. Furieuse et transportée de rage, elle-même repoussait du ciel cette Nymphe en travail , tandis que par ses ordres deux gardiens attentifs l'observaient sur la terre. Du sommet de l'Émus , l'impitoyable Mars , tout armé , veillait sur le continent , et ses coursiers paissaient dans l'antre aux sept bouches qui sert de reirai te à Borée, pendant qu'Iris du haut du Mimas veillait sur les îles.

De là ces deux divinités menaçaient toutes les villes dont Latone approchait et leur défendaient de la recevoir. Ainsi vit-elle fuir devant elle l'Arcadie et le mont sacré d'Auge4 ; ainsi vit-elle fuir l'antique Phénée3 et toutes les villes du Péloponèse voisines de l'Isthme : Égialée resta seule avec Argos • Latone n'osait point approcher de ces lieux arrosés par un fleuve trop aiméc de Junon. Ainsi vit-elle fuir l'Aonie7 avec Dircé et Strophie8 que leur père, le

1 J'ai cru devoir adopter la correction proposée par M. Runhckenius, qui pense qu'il faudrait lire alixantoia au lieu de apo Xanthoio, l'histoire ni la fable ne faisant mention d'aucun prince ou héros du nom de Xanthus parmi ceux qui ont illustré la ville de Trézène.

7 Ancien nom de la ville de Corinthe.

3 Ainsi nommé, dit la fable, parce qu'un roi de Trézène, appelé Saron, s'y était précipité dans un accès de fureur.

4 Le poète désigne ainsi le Parthénius, montagne d'Arcadie, célèbre dans la fable par les amours d'Hercule et d'Auge, dont la naissance de Télèphe fut le fruit.

» Ville de l'Arcadie.

6 Llaachus.

7 Ancien nom de la Béotie.

• Deux fontaines de Béotie.

sablonneux Ismène , entraînait avec lui. Asope les suivit , mais de loin , d'un pas tardif et tout fumant encore des coups de la foudre ; et V indigène Mélie, épouvantée de voir ITIélicon secouer sa verte chevelure , quitta ses danses , pâlit et trembla pour son chêne. OMuse! ô ma déesse î les Nymphes en effet sont donc nées avec les chênes ? Les Nymphes du moins se réjouissent quand la rosée ranime les chênes , et les Nymphes pleurent quand les chênes dépouillent leur feuillage.

Phébus indigné , quoique encore au sein de sa famille , adresse à Thèbes ces menaces qui n'ont point été vaines : « Pourquoi , malheureuse Thèbes, m'obliger à dévoiler déjà ton destin ? Ne me force point à prophétiser ton sort. Pytho ne m'a point encore vu m'asseoir sur le trépied , et son terrible serpent n'est point mort : ce monstre barbu rampe encore sur les rives de Plistus1, et de ses replis tortueux embrasse neuf fois le Parnasse que couvrent les neiges. Toutefois je te le prédis ici plus clairement que du pied de mon laurier : fuis -, mais bientôt je t'atteindrai ; bientôt je laverai mes traits dans ton sang; garde, garde les enfans d'une femme orgueilleuse2: ni toi, ni le Cithéron ne nourriront point mon enfance. Phébus est saint ; c'est aux saints à lui donner un asile. »

Il dit, et Latone retourna sur ses pas-, mais les villes d'Achaïe, mais Hélice , l'amie de Neptune , et Bure3, retraite des troupeaux de Dexamène, le fils d'Oïcée, l'avaient déjà repoussée : elle s'avança vers la Thessaîie. Vain espoir! le fleuve Anaurus, la ville de Larisse, les antres du Pélion, tout s'enfuit, et le Pénée précipita son cours au travers des vallons de Tempe.

Cependant ton cœur , ô Junon ! était encore inflexible. Déesse inexorable, tu la vis sans

pitié étendre ses bras et former vainement ces prières : «Nymphes de Thessaîie, filles du Pénée, dites à votre père de ralentir son cours impétueux : embrassez ses genoux , conjurez-le de recevoir dans ses eaux les enfans de Jupiter. O Pénée! pourquoi veux-tu l'emporter sur les vents ? 0 mon père ! tu ne disputes point le prix de la course! Es-tu donc toujours aussi rapide,

3 Fleuve de la Phocide qui coulait au bas du mont Parnasse.

2 II désigne ainsi la fameuse Niobé et ses enfans.

3 Hélice et Bure étaient deux villes de l'Achaïe qui furent englouties par la mer vers la cn« olympiade, environ trois cent soixante-dix ans avant l'ère chrétienne.

EOINES.

ou ne le deviens-tu que pour moi? Et n'est-ce qu'aujourd'hui que tu trouves des ailes?.....

Hélas! il est sourd Fardeau que je ne puis

plus soutenir, où pourrai-je vous déposer? Et toi, lit nuptial de Philyre, ô Pélion ! attendsmoi donc , attends ; les lionnes mêmes n'ontelles pas cent fois enfanté leurs cruels lionceaux dans tes antres ? »

Le Pénée , Fœil humide de pleurs lui répond : « La Nécessité , Latone , est une grande déesse. Je ne refuse point , vénérable immortelle , de recevoir vos enfans : bien d'autres mères avant -sous se sont purifiées dans mes eaux. Mais Junon m'a fait de terribles menaces. Voyez quel surveillant m'observe du haut de ces monts; son bras, d'un seul coup me peut accabler. Que ferai-je ? Faut-il me perdre à vos yeux ? Allons, tel soit mon destin; je le supporterai pour vous, dussé-je me voir à jamais desséché dans mon cours, et seul de tous les fleuves rester sans honneur et sans gloire -, je suis prêt, c'en est fait, appelez seulement liithye. »

Il dit et ralentit son cours impétueux. Bientôt Mars , déracinant les monts allait les lancer sur lui et l'ensevelir sous les rocs du Pangée!; déjà du haut de F Emus il pousse un cri terrible et frappe son bouclier de sa lance : l'armure rend le son de la guerre , et l'Ossa en frémit -, les vallées de Cranon et les cavernes glaciales du Pinde en tremblent , et lÉmonie entière en tressaille. Ainsi , quand le géant terrassé jadis par la foudre , se retourne sur sa couche , les antres fumans de l'Etna sont tous ébranlés ; les tenailles de Vulcain , le fer qu'il travaille , tout se renverse dans la fournaise, et la forge retentit du choc épouvantable des trépieds et des vases. Tel fut le bruit horrible que rendit le divin bouclier. Pénée, toujours intrépide, demeurait fixe et retenait ses ondes fugitives ; Latone lui cria : a Fuis , ô Pénée ! songe à te garantir : que ta pitié pour moi ne fasse point ton malheur ; fuis et compte à jamais sur ma reconnaissance. »

A ces mots , quoique accablée déjà de fatigue elle marcha vers les îles , mais aucune ne voulut la recevoir ; ni les Échinades dont le port est si favorable aux navires, ni Corcyre la plus hospitalière des îles. Jris menaçante, au sommet du Mimas, leur défendait d'y consentir, et

' Montagne située sur les confins de la Thrace et de la Macédoine et <iui faisait partie du mont Émus.

les îles épouvantées fuyaient toutes à l'approche de Latone.

Elle voulait aborder à Co , séjour antique des sujets de Mérops , retraite sacrée de Chaleiope; mais Phébus lui-même l'en détourna. « O ma mère! lui dit-il , ce n'est point là que tu dois m'enfanter , non que je dédaigne ou méprise celte île; je sais qu'elle est plus qu'aucune autre fertile en pâturages et féconde en moissons. Mais les Parques lui réservent un autre dieu , fils glorieux des Sauveurs ', qui aura les vertus de son père et verra l'un et l'autre continent , avec les îles que la mer baigne du couchant à l'aurore ., se ranger sans peine sous le sceptre macédonien2. Un jour viendra qu'il aura, comme moi, de terribles assauts à soutenir, lorsque empruntant le fer des Celtes et le cimeterre des Barbares, de nouveaux Titans 5 , aussi nombreux que les flocons de la neige ou que les astres qui peuplent un ciel serein , fondront des extrémités de l'occident sur la Grèce. Ah! combien gémiront les cités et les forts des Locriens, les roches de Delphes, les vallons de Crissa et les villes d'alentour , quand chacun apprendra l'arrivée de ces fiers ennemis non par les cris de ses voisins, mais en voyant ses propres moissons dévastées par le feu; quand, du haut de mon temple, on apercevra leurs phalanges et qu'ils déposeront auprès de mon trépied leurs épées sacrilèges , leurs larges baudriers et leurs boucliers épouvantables , qui toutefois serviront mal cette race insensée de Gaulois, puisqu'une partie de ces armes me sera consacrée et que le reste, sur les bords du Nil, après avoir vu ceux qui les portaient expirer dans les flammes , sera le prix des travaux d'un prince infatigable! Tel est mon oracle, ô Ptolémée! et quelque jour tu rendras gloire au dieu qui, dès le ventre de sa mère , aura prophétisé ta victoire. Pour toi, ma mère, écoute mes paroles : il est au milieu des eaux une petite île remarquable qui erre sur les mers ; elle n'est point fixe en un lieu, mais , comme une fleur, elle surnage et flotte au gré des vents et des ondes : porte-moi dans cette île , elle le recevra volontiers. »

' Le poète désigne ainsi Ptolémée Philadelphe, fils de Ptolémée Soter et de Bérénice, que les Égyptiens avaient mis l'un et l'autre au rang des dieux sous le noms de dieux sauveurs. Ce prince était né dans l'île de Co.

2 Ptolémée Philadelphe, étant petit-fils de Lagus, était Macédonien d'origine.

1 II parle des Gaulois et de leur invasion en Grèce.

CALLIMAQUE

Ainsi parla Phébus , et les îles fuyaient toujours. Mais toi, tendre et sensible Astérie, quittant naguère les rivages de l'Eubée, tu venais visiter les Cyclades et tu traînais encore après toi la mousse du Géreste ,. Saisie de pitié à la vue d'une infortunée qui succombait sous le poids de ses peines , tu t'arrêtes et t'écries : « Junon menace en vain; je me livre à ses coups. Viens , Latone, viens sur mes bords. »

Tu dis, et Latone, après tant de fatigues, trouve enfin le repos : elle s'assied sur les rives de l'Inopus, qui chaque année grossit son cours dans le même temps où le Nil tombe à grands flots des rochers d'Ethiopie. Là , détachant sa ceinture, le dos appuyé contre le tronc d'un palmier, déchirée par la douleur la plus aiguë, inondée de sueur et respirant à peine , elle s'écrie : « Pourquoi donc , cher enfant, tourmenter la mère? ne suis-je pas dans cette île errante que tu m'as désignée? Mais, ô mon fils! nais, et sors avec moins de cruauté de mon sein. »

Cependant , inflexible épouse de Jupiter , tu ne devais pas longtemps ignorer cette nouvelle; bientôt ta prompte messagère accourt hors d'haleine et tient ce discours entrecoupé par la crainte : « O toi, la plus puissante des déesses , vénérable Junon ! Iris est à toi , l'univers t'appartient, tu marches égale au roi de l'Olympe : nous ne craignons ici d'autre déesse que toi. Toutefois, ô reine I apprends ce qui doit exciter ta colère. Latone est reçue dans une île, elle y détache sa ceinture. Toutes les autres l'ont repoussée ; mais Astérie , l'a d'ellemême invitée : Astérie, vil fardeau de la mer

Déesse, tu la connais mais venge-nous, tu

le peux , venge tes ministres qui , pour t'obéir, étaient descendus sur la terre. »

Elle dit , et s'assit au bas du trône d'or de la déesse ; ainsi le chien de Diane , après une course rapide se repose à ses pieds , les oreilles droites et toujours attentives à la voix de sa maîtresse : telle la fille de Thaumas est aux genoux de Junon; jamais elle ne quitte cette place , pas même dans les instans où le dieu de l'oubli lui couvre les yeux de ses ailes ; mais sur les marches même du trône , la tête penchée, elle dort d'un somme léger, sans ôter sa ceinture ni ses brodequins, crainte d'un ordre subit de la reine. Junon indignée frémit et s'écrie : « Ainsi du moins, infâmes objets des

1 promontoire de l'Eubée,

amours de Jupiter, puissiez- vous cacher- toujours vos plaisirs adultères et en déposer les fruits non dans l'asile ouvert aux dernières des esclaves, mais dans les antres déserts où les vaches marines enfantent leurs petits! Toutefois, j'oublie l'injure que me fait Astérie; elle ne ressentira point un courroux qu'elle a bien mérité par sa pitié pour Latone. Je lui dois trop, puisqu'elle n'a point souillé mon lit et qu'elle a préféré la mer à mon époux. >»

Ainsi parla Junon. Cependant les chantres harmonieux de Phébus , les cygnes de Méonie, quittant le Pactole, vinrent tourner sept foi* autour de Délos et chantèrent autant de fois l'accouchement de Latone. Ce fut en mémoire de ces chants sept fois répétés que, dans la suite, le dieu monta sa lyre de sept cordes. Ils chantaient encore pour la septième fois et Phébus naquit. Les Nymphes déliennes, les filles de l'antique Inopus, entonnèrent l'hymne sacré d'Ilithye; la voûte céleste répéta leursconcerts éclatans, et Junon n'en fut point courroucée : Jupiter l'avait apaisée.

Délos , en cet instant , tout chez toi devint or ; ton lac en ce jour ne roula que de l'or , le palmier au pied duquel Phébus était né s'ombragea de feuilles d'or et l'or grossit les flots du profond Inopus. Toi-même, élevant de ton sol parsemé d'or l'enfant divin et l'approchant de ton sein , tu t'écrias : « Vaste univers qui renfermez tant de villes et tant de temples, continens fertiles et vous îles qui les entourez, je ne suis qu'une île aride ; toutefois c'est mon nom qu'Apollon portera , et jamais terre ne sera chérie de son dieu autant que moi. Oui , Cerchnis * sera moins aimée de Neptune , la Crète de Jupiter et le mont de Cyllène2 de Mercure : je vais cesser d'être errante, »

Tu dis , et l'enfant suça tes mamelles. Dès lors tu fus nommée la plus sainte des îles, la nourrice d'Apollon. Jamais Bellone, jamais la mort, ni les coursiers de Mars3 n'ont approché de tes bords ; mais chaque année les na-

1 Cerchnis, ou Cenchris, ou, comme on l'appelle plus communément, Cenchrée, était l'un des ports de Corinthe ; l'autre s'appelait le Léchée.

5 Montagne d'Arcadie.

'* Tous les peuples de l'antiquité conservaient un si grand respect pour Délos que ies Perses , même au temps de leur invasion dans la Grèce, où ils se firent un devoir de religion de renverser les temples et de briser les statues des dieux des Grecs, parce qu'ils ne les reconnaissaient point, engagèrent néanmoins les Déliens, que la crainte avait fait sortir de leur île, à y revenir, et qu'ils les laissèrent jouir de tous les avantages de la neutralité.

HYMNES

lions t'envoient les prémices et la dîme de leurs fruits. Du couchant à l'aurore, du nord au midi, tous les peuples, jusqu'à ceux qui, les plus antiques de tous , habitent les climats hiperboréens, célèbrent des fêtes en ton honneur. Ceux-ci même sont les plus empressés à Rapporter leurs épis et leurs gerbes sacrées, présens nés dans un climat lointain et que les gardiens austères de l'urne fatidique reçoivent d'abord à Dodone, pour les porter ensuite au séjour montueux et sacré des Méliens, qui, franchissant la mer, les transmettent aux Abantes ', dans les plaines charmantes de Lélas , d'où le trajet est court jusqu'à toi, puisque les ports de l'Eubée sont voisins de tes côtes. Les filles de Borée, l'heureuse Hécaërge, Oupis et Loxo, suivies de jeunes hommes choisis sur toute leur nation , t'ont les premières 2 apporté ces offrandes de la part des blonds Arimaspes 3. Ni les unes ni les autres n'ont revu leur patrie ; mais leur destin fut heureux , mais leur gloire ne meurt point, puisque les jeunes Déliennes (dans ces jours où l'hymen et ses chants effarouchent les vierges) consacrent à ces hôtes du nord les prémices de leurs chevelures , et que

1 Ancien nom des premiers habitans de l'Ile d'Eubée. Ils habitaient la plaine de Lélas, lieu renommé dans cette île pour une source d'eau salutaire qu'on y trouvait.

' Tous les auteurs se réunissent pour rapporter comme un fait constant qu'anciennement déjeunes filles, suivies de quelques jeunes gens du même pays qu'elles, étaient venues du fond des climats septentrionaux porter des offrandes à Délos, et à l'exception de quelque différence dans les noms qu'il donne à ces jeunes filles, Hérodote s'accorde avec Callimaque au sujet des honneurs que les Déliens rendirent à ces étrangères après leur mort, ainsi qu'aux jeunes gens qui les avaient accompagnées.

1 Nation qui faisait partie des peuples septentrionaux compris sous la dénomination générale d'Hyperboréens.

les jeunes Déliens leur offrent le premier duvet que le rasoir moissonne sur leurs joues.

Astérie , île parfumée d'encens ! les Cyclades* semblent former un chœur autour de toi. Jamais Hespérus aux longs cheveux n'a vu la solitude ni le silence régner sur tes bords 5 mais toujours il y entend résonner des concerts. Les jeunes hommes y chantent l'hymne fameux que le vieillard de Lycie , le divin Olen , t'apporta des rives du Xanthus, et les jeunes filles y font retentir la terre sous leurs pas cadencés. On y voit , chargée de couronnes , la statue célèbre que Thésée et les enfans d'Athènes consacrèrent jadis à Vénus. Echappés à la rage du monstre mugissant que la fille de Minos avait enfanté , dégagés du tortueux labyrinthe, ils dansèrent au son des cithares, autour de tes autels, et Thésée lui-même ordonnait leur danse. Depuis ce temps, c'est son navire soigneusement conservé que les neveux de Cécrops envoient tous les ans porter leur hommage à Phébus.

Astérie , île sainte , île où l'on a dressé mille autels! quel nocher, dans sa course rapide, traversa jamais la mer Egée sans s'arrêter sur tes côtes ? quelque favorisé qu'il soit des vents , quelque soin qui le presse, soudain il abaisse ses voiles, descend sur tes rivages et ne remonte sur son bord qu'après avoir mordu le tronc de ton olivier et fait le tour de ton autel , les mains liées derrière le dos , s'offrant de lui-même au fouet de tes prêtres, en mémoire de .ce jeu qu'une Nymphe de Délos inventa jadis pour amuser l'enfance d'Apollon.

Salut, ô Délos! divin foyer des îles, salut à toi, salut à Phébus, salut à la fille de Latonel

Page 1