‹ Les petits poèmes grecsChapitre 78 sur 358 · ARGUMENT DES PIERRES · texte numérisé non relu

ARGUMENT DES PIERRES

Je serais bien plus charmé de l'entretien d'un homme prudent que de la possession de l'or, ce maître de tous les hommes. Un jour que j'allais offrir un sacrifice au Soleil, je rencontrai le prudent Théodam?nte, qui revenait à la ville : je lui pris la main et lui parlai en ces termes :

a O ami ! si nulle nécessités te presse, il nous sera loisible de rentrer demain à la ville : c'est Dieu même qui m'a fait te rencontrer à l'instant où j'allais présenter mes offrandes : viens avec moi , nous célébrerons ensemble ces sacrifices divins qui doivent plaire à tous les hommes sages. Le cœur des Dieux immortels est rempli de joie lorsque des hommes de bien leur adressent des offrandes et des prières. Je ne te ferai pas faire une bien longue route, car tu me vois me rendant à cette montagne voisine qui fait partie de nos champs. Etant jeune homme encore, j'osai un jour y aller tout seul , et je me mis à poursuivre un couple de perdrix qui m'avait échappé. Chacune d'elles ayant entendu prononcer son nom s'arrêta et reconnut ma voix. J'étendis délicatement la main , mais avant que je pusse les prendre elles s'enfuirent. Moi, qui me penchais en avant, je tombai d'abord sur le visage , mais aussitôt je me relevai et je les poursuivis. Arrivé au som-

met de la montagne , elles prirent leur vol plus rapides qu'un trait et battant bruyamment des ailes : elles avaient été effrayées par la vue d'un serpent horrible, entr'ouvrant sa gueule effroyable et mortelle, et se précipitant d'un hêtre antique et couvert de branches épaisses. Je m'approchai et je ne le vis pas ; car mes yeux suivaient attentivement les oiseaux , je ne le Yis pas avant que sa tête élevée, se dressant sur la terre, ne m'avertît de sa présence. Certainement il était prêt à me tendre un piège horrible. Mais si quelqu'un m'eût vu retournant sur mes pas et m'enfuyant avec rapidité, il n'eût pas pensé que les perdrix aux pieds rapides eussent pu me suivre-, il n'eût pas pensé que mes jambes étaient encore jeunes et débiles. La peur me donna l'impétuosité de l'aigle et de l'orage. La mort était âmes talons; souvent la gueule du monstre atteignit l'extrémité de mon vêtement, la bête immense me glaça de son souffle empesté : j'étais perdu si je n'eusse eu l'idée de me réfugier à un autel que les anciens avaient bâti à Phébus. Un tronçon d'olivier déraciné, et que la flamme avait ménagé, était encore là; je le saisis et je le dirigeai contre la tête menaçante du dragon. Le monstre fut enflammé de fureur quand il me vit décidé à la défense ; il se roula en rond , tournant ses reins flexibles en redoutables spirales. Les cercles se développaient ainsi les uns sur les autres. Puis , dressant sa tête , il l'éleva en sifflant au-dessus de l'autel , et ce bruit couvrit l'éclat de ma voix. Je frappai rudement la tête du monstre et du coup mon arme fut brisée. Il n'était pas dans ma destinée de venir à bout de cette bête féroce. Alors deux chiens appartenant à mon père, et que j'avais toujours traités avec douceur, reconnurent ma voix. Ils quittèrent les troupeaux qui paissaient loin de là et s'élancèrent à mon secours. Le dragon se précipita sur eux : aussitôt je pris rapident la fuite à travers les champs. De même qu'un lièvre timide fuyant les ongles féroces de l'aigle, oiseau de Jupiter, se cache dans d'épaisses broussailles , de même me réfugiant au milieu des brebis, et rapetissant mes membres, j'échappai à la vue de cette bête féroce. Quand mon père sut que je n'avais pas été blessé, il amena à l'autel un jeune taureau et l'offrit en holocauste au Dieu qui avait ainsi sauvé la vie de son fils. Et moi aussi choisissant dans le troupeau un veau bien gras , et l'arrachant à la mamelle pendante de sa mère.

LES PIERRES

je le conduisis an sommet de la montagne, en me faisant accompagner d'un chœur joyeux de mes amis. Les deux chiens qui avaient étranglé le dragon me suivirent de leur plein gré : une douce aménité régnait autour de l'autel des Dieux 5 le champ était verdoyant, les herbes molles , l'ombre épaisse sous les ormes , et à côté une onde jaillissant éternellement des entrailles les plus profondes du roc rendait un doux son , pareil à des accens mélodieux. Viens avec moi ; il n'est pas permis de refuser un festin offert aux Dieux. »

Je lui parlai ainsi. L'homme divin me répondit en ces termes :

« Que Phébus te soit toujours favorable et te préserve de tout mal et qu'il envoie d'abondantes richesses dans ta maison , puisque tu montes au sommet de la montagne pour accomplir un sacrifice aux dieux ; je ferai en sorte qu'ils t'écoutent d'une oreille favorable »

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