‹ Les petits poèmes grecsChapitre 96 sur 358 · HYMNE III · texte numérisé non relu

HYMNE III

A Vénus.

Muse, redis les travaux delà blonde Vénus, déesse de Cypre : c'est elle qui fait éclore de tendres désirs dans le sein des dieux , qui soumet à ses lois les mortels , les oiseaux légers habitans de l'air, tous les monstres , et ceux du continent et ceux de la mer; c'est elle, douce Vénus couronnée de fleurs , c'est elle qui courbe sous ses travaux tout ce qui respire.

Mais il est trois divinités inflexibles à ses séductions et dont elle ne peut fléchir le cœur. Minerve aux yeux d'azur , fille du redoutable Jupiter, repousse les travaux de la blonde Vénus. Ce quelle aime, ce sont les guerres, les fatigues de Mars , les combats, les batailles, les charmans tissus. La première elle enseigna les arts aux mortels , elle leur enseigna à façonner les chariots et les chars étincelans d'airain. C'est elle qui , dans l'intérieur des palais , apprend aux jeunes vierges à se servir de l'aiguille et forme leurs mains à ces ouvrages délicats.

Vénus au doux sourire n'a pu soumettre à l'amour Diane qui porte des flèches d'or et qui chérit la chasse tumultueuse. Elle aime les arcs dont la flèche rapide atteint une proie sur les hautes montagnes , les lyres , les chœurs des danses , les cris des chasseurs , l'obscurité des profondes forêts et la cité des hommes justes.

Les travaux de Vénus ne sont point agréables à Vesta, vierge vénérable , la première enfantée par le rusé Saturne, et la dernière selon les volontés du puissant Jupiter. Apollon et Mercure désiraient épouser cette auguste déesse , mais elle ne voulut pas y consentir 5 elle s'y refusa constamment, et, touchant la tête du dieu puissant de l'égide , cette déesse fit le grand serment qu'elle a toujours tenu de rester vierge dans tous les temps. Au lieu de cette hyménée, son père la gratifia d'une belle prérogative : au foyer de la maison elle reçoit toutes les offrandes des prémices -, elle est honorée dans tous les temples des dieux -, elle est pour les mortels la plus auguste des déesses.

Le cœur de ces divinités a été inflexible à Vénus : elle n'a pu les séduire ; aucun autre ne se soustrait à Vénus, qu'il soit dieu ou mortel. Elle égare même la pensée de Jupiter, roi de la foudre , le plus grand des dieux honoré par les hommes les plus illustres. Elle (rompe à son gré cet esprit plein de prudence,

l'unit à des femmes mortelles et lui fait oublier Junon, sa sœur et son épouse , qui par sa beauté l'emporte sur toutes les déesses. C'est cette divinité glorieuse qu'enfantèrent Saturne et Rhéa. Jupiter , dans la sagesse de ses conseils , a choisi cette noble épouse , habile dans les plus beaux ouvrages.

Cependant Jupiter inspira au cœur de Vénus le désir ardent de s'unir avec un mortel , pour qu'elle ne fût pas affranchie des plaisirs terrestres ; car souvent parmi les immortels elle se vantait avec un malin sourire d'avoir uni les dieux à des femmes qui concevaient des fils sujets à la mort, et d'avoir uni des déesses à des hommes. Jupiter inspira donc au cœur de Vénus de vifs désirs pour Anchise , qui pour sa beauté ressemblait aux immortels , et qui faisait paître ses troupeaux sur le sommet de l'Ida , source d'abondantes fontaines.

A peine labelleVénus eut-elle aperçu ce berger qu'elle en devint éprise ; le désir le plus ardent s'empara de son âme. Elle prend aussitôt son vol , se dirige à Cypre et pénètre dans le temple parfumé qui s'élève à Paphos. C'est là qu'un autel toujours chargé de parfums s'élève dans un champ réservé pour elle : dès que la déesse est entrée , elle ferme les portes brillantes -, les Grâces s'empressent de la baigner et de verser sur elle une huile divine, odorante, destinée aux dieux immortels , et qui ajoute à leur beauté. La déesse du sourire revêt son beau corps d'habits magnifiques, se pare de tousses bijoux d'or , et abandonnant les retraites embaumées de Cypre, elle se hâte de franchir les hautes régions des nuages pour se rendre à Troye. Elle arrive bientôt sur l'Ida, source d'abondantes fontaines , retraite des bêtes sauvages, et se dirige droit à la bergerie à travers les montagnes. Les loups cruels, les lions acharnés à dévorer leur proie, les ours, les agiles panthères, insatiables de carnage, suivent ses traces d'un air caressant : son âme s'en réjouit ; elle remplit d'ardeur ces monstres sauvages , et tous aussitôt dans la profondeur des vallées vont s'unir à leurs compagnes.

Cependant la déesse arrive près des cabane? solidement bâties : elle aperçoit près des étables et resté seul loin des autres le berger Anchise que sa beauté rendait semblable aux Dieux. En ce moment tous les bergers faisaient paître les bœufs dans de fertiles pâturages. Lui, près de* étables, resté seul, errait au hasard en jouant

SB

HOMERE

de la lyre. Vénus , la fille de Jupiter , s'arrête 1 devant lui : elle prend la taille et la forme d'une jeune vierge, pour qu'en la reconnaissant il ne soit pas effrayé ; le héros est frappé de surprise et d'admiration à la vue de cette beauté , de cette taille et de ses superbes vêtemens. Sa tête était couverte d'un voile plus brillant que l'éclat de la flamme -, elle portait des bracelets recourbés et de riches pendans d'oreilles. Autour de son cou s'arrondissaient de superbes colliers d'or ; sur sa poitrine magnifique une parure admirable à voir brillait comme les rayons de la lune. Anchise est aussitôt pénétré d'amour ; il s'adresse en ces termes à la déesse :

a Salut , ô reine ! Sans doute vous habitez les palais des dieux , que vous soyez Diane ou Latone, ou la blonde Vénus, ou la vénérable Thémis ou Minerve aux yeux d'azur. Peut-être même êtes-vous l'une des Grâces qui vivent avec les dieux et que nous nommons immortelles. Peut-être êtes-vous l'une des nymphes habitant cette agréable forêt , ou bien l'une de celles qui demeurent sur cette belle montagne aux sources des fleuves , et parmi les humides prairies. Je vous construirai un autel sur un tertre élevé dans le bois le plus apparent d'Ida, et dans tous les temps je vous immolerai de superbes victimes. Soyez donc pleine de bienveillance pour -moi : faites que je sois un héros illustre parmi les Troyens, que ma postérité soit florissante dans l'avenir , que moi-même je jouisse longtemps encore des lumières du soleil , que comblé de biens parmi les peuples j'arrive au seuil d'une longue vieillesse. »

Vénus , fille de Jupiter , lui répond en ces mots :

« Anchise, le plus illustre des mortels nés sur la terre ; pourquoi m'égaler aux divinités ? Je ne suis point une déesse : je suis une mortelle : la mère qui me donna le jour est mortelle aussi 5 mon père est l'illustre Otrée 5 vous devez le connaître : il règne sur toute la Phrygie aux fortes murailles. Je sais également bien votre langue et la mienne : une Troyenne m'ayant reçue de ma tendre mère m'éleva dans notre palais et me prodigua ses soins dès ma plus tendre enfance. Ainsi, je parle également bien et votre langue et la mienne. Mercure à la baguette d'or vient de m'entever à un chœur que conduisait Diane armée de flèches et qui se plaît au tumulte de la chasse. Nous étions là plusieurs nymphes et plusieurs vierges aux

riches dots : nous jouions ensemble en formant un grand cercle. C'est là que m'a saisi le meurtrier d'Argus : il m'a conduit à travers les champs cultivés par les mains des hommes , à travers les terres incultes et désertes qu'habitent les bêtes sauvages au sein des vallées ténébreuses : mes pieds semblaient ne pas toucher la terre. Il m'a dit que j'étais destinée à partager la couche d'Anchise , que je serai son épouse fidèle, et que je lui donnerai de beaux enfans : après m'avoir montré votre demeure et révélé ces oracles , le meurtrier d'Argus est retourné dans l'assemblée des immortels ; moi cependant , j'arrive auprès de vous , guidée par l'inflexible nécessité. Mais je vous en supplie à genoux , Anchise , au nom de Jupiter et de vos illustres parens , car un héros tel que vous n'est pas né de mortels obscurs, conduisez-moi vierge et sans avoir goûté l'amour auprès de votre père , de votre mère prudente et de vos frères nés du même sang que vous , afin qu'ils voient si je suis destinée à faire une digne épouse. Envoyez aussi un rapide messager chez les Phrygiens aux nombreux coursiers pour prévenir de vos desseins mon père et ma mère que j'ai laissés dans l'affliction. Ils vous donneront de l'or en abondance et de somptueux vêtemens -, vous recevrez d'eux des présens nombreux et magnifiques. Ces devoirs accomplis y nous célébrerons un mariage désiré, qui sera honorable aux yeux des hommes et des dieux immortels. »

En parlant ainsi, Vénus répand un vif désir dans l'âme du berger. L'amour pénètre le cœur d'Anchise , qui répond par ces mots :

« Si vous êtes une mortelle , si vous êtes issue drune femme, si, comme vous me le dites, l'illustre Otrée est votre père, si c'est par la volonté de Mercure que vous venez en ces lieux > vous serez dans tous les temps appelée mon épouse : nul des Dieux et des hommes ne m'empêchera de m' unir de suite d'amour avec vous : Apollon lui-même devrait-il me percer de ses flèches terribles , je consentirais, femme semblables aux déesses , je consentirais après avoir partagé votre couche à descendre dans le sombre royaume de Pluton. »

En prononçant ces paroles il saisit la main de la déesse. Vénus au doux sourire se détourne , baisse ses beaux yeux et se glisse timidement dans la couche superbe. Elle était formée de tapis doux et délicats, des peaux d'ours et de lions rugissans tués sur les hautes montagnes. Tous

HYMNES

deux étant montés sur cette couche , Anchise détache la brillante parure de Vénus , les bracelets arrondis , les boucles d'oreilles et les colliers ; il dénoue sa ceinture , enlève à la déesse ses Yêtemens superbes et les place sur un siège enrichi de clous d'argent. Ainsi , par la volonté des dieux et des destins, un homme sans le savoir reposa dans les bras d'une immortelle.

A l'instant où les pasteurs ramenant des pâturages émaillés de fleurs les bœufs et les grasses brebis les reconduisent à l'étable, Vénus répand sur Anchise le plus doux , le plus profond sommeil et reprend ses vêtemens magnifiques. Ainsi vêtue , la puissante déesse s'arrête à l'entrée de la bergerie : sa tête touche le sommet de la porte-, son visage rayonne d'une beauté divine, beauté qui n'appartient qu'à Cythérée couronnée de violettes. Elle réveille aussitôt Anchise et lui dit :

« Fils de Dardanus , lève-toi -, pourquoi rester ainsi plongé dans le sommeil ? considère mes traits et dis si je te parais telle que j'étais lorsque tes yeux m'ont vue pour la première fois. »

A ce discours , Anchise se réveille 5 mais dès qu'il aperçoit le cou et les yeux de Vénus, il est saisi de crainte et détourne la vue : puis, se couvrant le visage de sa tunique, il implore la déesse en ces mots :

« Divinité puissante , dès que je vous ai vue je vous ai reconnue pour une déesse : vous ne m'avez pas dit la vérité -, mais je vous en conjure à genoux, par Jupiter, dieu de l'égide, ne permettez pas que je vive misérable parmi les hommes ; prenez pitié de moi , car la vie n'est pas longue pour l'homme qui s'est uni d'amour aux déesses.

— Anchise, héros plein de gloire, lui répond la fille de Jupiter, rassure-toi; que ton esprit cesse de se troubler : tu n'as rien à craindre ni de moi ni des autres divinités , car tu es aimé des dieux. Un fils te naîtra qui régnera sur les Troyens 5 ses enfans engendreront à jamais d'autres enfans. Il portera le nom d'Enée, parce que je souffre une douleur terrible pour avoir reposé dans les bras d'un mortel : ceux de ta race seront illustres entre tous : ils égaleront presque les dieux par l'intelligence et la beauté. Ainsi jadis Jupiter enleva le blond Ganymède à cause de son admirable beauté , pour le mettre au rang des divinités et pour être l'échanson des dieux dans le palais de Jupiter, et depuis il est honoré de toute la céleste assemblée quand il puise le rouge

nectar dans un cratère d'or. Cependant Tros, ignorant en quel lieu ia tempête avait emporté son fils , éprouvait un chagrin profond : ses gémissemens étaient continuels. Jupiler en eut pitié ; il lui donna pour la rançon de son fiis des coursiers rapides destinés à porter les dieux. Tel fut le présent de Jupiter. Par son ordre , Mercure, le messager des dieux, lui annonça en outre que ce fils était pour jamais affranchi de la vieillesse et de la mort. Tros, ayant reçu le message de Jupiter, cessa de gémir -, son âme ressentit une joie extrême, et dans son bonheur il poussa dans la plaine ses coursiers aussi rapides que le vent. De même encore , la brillante Aurore enleva un de vos aïeux , Tithon , semblable aux divinités. Elle se rendit ensuite auprès du redoutable Jupiter, et lui demanda que son époux fût immortel et vécût éternellement. Jupiter lui promit de réaliser ses désirs. Insensée! La vénérable Aurore ne songea pas à assurer à son époux une jeunesse éternelle et à lui épargner les chagrins de la vieillesse. Tant qu'il fut à la fleur de l'âge, il habita les bords de l'Océan aux extrémités de la terre, à côté d'Aurore, la fille du matin -, mais quand la blancheur vint argenter ses cheveux et sa barbe épaisse , l'Aurore abandonna la couche de Tithon ; elle continua cependant à le nourrir de pain et d'ambroisie dans ses demeures, à lui fournir des vêtemens magnifiques. Mais quand arrivé aux derniers termes de la vieillesse il ne pouvait plus ni mouvoir, ni soulever ses membres , voici le parti qui parut le meilleur à Aurore : elle le plaça dans une chambre dont elle ferma soigneusement les portes : là sa voix ne peut presque se faire entendre ; il n'a plus ce qui animait jadis ses membres agiles.

» Je ne veux donc point te mettre au rang des dieux pour te rendre immortel et te faire vivre à jamais. Mais tant que tu seras comme aujourd'hui dans l'éclat de ta beauté et de ta noble taille , tu seras appelé mon époux , nul chagrin n'obscurcira ton esprit plein de sagesse. Enfin le jour viendra où tu seras soumis à la froide vieillesse, triste sort de tous les humains, à la vieillesse importune et pénible que les dieux mêmes ont en horreur -, alors dans l'assemblée des dieux j'éprouverai à cause deloi une honlo éternelle. Auparavant ils craignaient mes discours et mes conseils, car je les avais tous soumis , je leur avais inspiré le désir de s'unir à des

femmes mortelles ; mais ma bouche n'osera plus se glorifier en leur présence, parce que j'ai commis une grande faute, une faute irréparable -, mon âme est tombée dans Terreur : je porte un fils dans mon sein pour avoir reposé dans les bras d'un homme. Dès que cet enfant verra la lumière, il sera élevé par les nymphes agrestes aux larges tuniques, elles qui habitent cette haute et divine montagne et ne suivent ni les dieux ni les hommes ; cependant elles jouissent d'une longue vie, elles se nourrissent d'ambroisie et forment de belles danses avec les dieux. Les silènes et le clairvoyant Mercure s'unissent d'amour avec elles dans les grottes profondes. Quand elles viennent au monde , la terre féconde produit aussitôt les pins et les chênes à la haute chevelure, arbres verdoyans : ils s'élèvent dans leur magnifique vigueur sur les montagnes escarpées où ils forment le bois sacré des immortels , et les hommes ne les frappent jamais de la cognée. Lorsque vient pour eux la destinée de la mort, ces beaux arbres se dessèchent , leur écorce se pourrit autour du tronc et leurs branches tombent ; alors la vie les quitte , ils ne jouissent plus de la clarté du soleil. Telles sont les nymphes qui élèveront mon fils. Quand il atteindra l'âge heureux de l'adolescence, ces divinités t'amèneront l'enfant pour te le montrer. Cette jeune fleur pénétrera ton âme d'une vive allégresse (il ressemblera aux dieux ) , et tu conduiras cet enfant bien-aimé dans la superbe ville d'Ilion. Là, si quelqu'un t'interroge et te demande quelle mère le porta dans son sein, souviens- toi de répondre comme je vais te l'ordonner :

« On dit qu'il est né d'une de ces belles nym- » phes qui habitent la campagne ombragée de )> forêts. »

» Si dans un moment d'imprudence tu leur disais que tu t'es uni d'amour à la belle Cythérée, Jupiter, furieux, t'écraserait de sa foudre brûlante. Tels sont mes ordres : garde -les dans ton âme, ne me nomme jamais et crains la vengeance des dieux immortels. »

A ces mots elle revole à l'instant dans les cieux élevés.

Salut , ô déesse qui régnez sur la charmante contrée de Cypre : je vous ai célébrée d'abord et maintenant je vais dire un autre hymne.

HYMJNE IV.

A Ce ces.

Je chanterai d'abord Cérès à la belle chevelure , déesse vénérable , et sa fille légère à la course, jadis enlevée par Pluton. Jupiter, roi de la foudre , la lui accorda lorsque, loin de sa mère au glaive d'or, déesse des jaunes moissons , jouant avec les jeunes filles de l'Océan vêtues de flottantes tuniques, elle cherchait des fleurs dans une molle prairie et cueillait la rose , le safran , les douces violettes , l'iris , l'hyacinthe et le narcisse. Par les conseils de Jupiter, pour séduire cette aimable vierge, la terre, favorable à l'avare Pluton, fit naître le narcisse, cette plante charmante qu'admirent également les hommes et les immortels : de sa racine s'élèvent cent fleurs 5 le vaste ciel, la terre féconde et les flots de la mer sourient à ses doux parfums. La déesse enchantée arrache de ses deux mains ce précieux ornement 5 aussitôt la terre s'entr'ouvre dans le champ crysien, et le fils de Saturne, le roi Pluton , s'élance porté par ses chevaux immortels. Le dieu saisit la jeune vierge malgré ses gémissemens et l'enlève dans un char étincelant d'or. Cependant elle pousse de grands cris en implorant son père , Jupiter, le premier et le plus puissant des dieux : aucun immortel , aucun homme, aucune de ses compagnes n'entendit sa voix. Mais la fille prudente de Perséus , Hécate au long voile , l'entendit du fond de son antre, et le Soleil , fils brillant d'Hypérion, entendit aussi la jeune fille implorant son père Jupiter : en cet instant , le Soleil, éloigné de tous les dieux, recevait dans son temple les sacrifices somptueux des faibles mortels.

Ainsi, du consentement de Jupiter, Pluton, qui dompte tout,fils renommé de Saturne, porté par ses immortels coursiers , entraînait cette jeune fille malgré sa résistance et quoiqu'il fût son oncle paternel. Tant qu'elle aperçut encore la terre, le ciel étoile, la vaste mer et quelques rayons du soleil , elle espéra que sa mère vénérable ou quelqu'un des dieux immortels pourrait l'entrevoir. Cette espérance inspirait du calme à sa grande âme, quoique accablée de tristesse. Les montagnes jusques à leur sommet, la mer jusque dans ses profondeurs , retentissaient des éclats de sa voix divine. Son auguste mère l'entendit. Une vive douleur descend aussitôt dans son âme, de ses deux mains elle déchire les bandelettes autour de ses cheveux divins -, elle revêt

HYMNES

ses épaules d'un manteau d'azur, et, comme l'oiseau, s'élève impatiente sur la terre et sur les mers. Mais aucun Dieu, aucun homme ne voulut lui dire la vérité ; le vol d'aucun oiseau ne put la guider par un augure certain. Pendant neuf jours la vénérable Cérès parcourut la terre, portant dans ses mains des torches allumées : absorbée dans la douleur, elle ne goûta durant ce temps ni l'ambroisie ni le nectar, elle ne plongea point son corps dans le bain. Mais lorsque brilla la dixième aurore, Hécate, un flambeau dans les mains , se présenta devant elle et lui dit ces paroles :

« Auguste Cérès , déesse des saisons et des moissons, lequel des dieux ou des mortels a donc enlevé Proserpine et rempli ainsi votre àme de chagrins ? Je viens d'entendre sa voix ; mais je n" ai pu apercevoir quel était le ravisseur. »

Ainsi dit Hécate. Cérès, la fille de Rhée, ne répond point à ce discours, mais elle s'éloigne avec la déesse en tenant dans ses mains les torches allumées. Toutes deux se rendent auprès du Soleil . observateur des dieux et des hommes. Arrivées devant ses coursiers , elles s'arrêtent, et Cérès l'interroge par ces paroles :

a Soleil! si jamais mes actions ou mes discours ont pu vous réjouir, traitez-moi comme une déesse, prenez pitié de ma douleur. J'ai entendu dans les airs la voix et les plaintes de la fille que j'ai enfantée , tendre fleur, admirablement belle : il m'a semblé que quelque audacieux lui faisait violence , et mes yeux n'ont pu la découvrir ; mais vous qui du haut des deux éclairez de vos rayons et la terre et les mers, dites- moi avec sincérité, divinité chérie , si, vous ave?, découvert quelque chose et quel est celui des dieux ou des hommes qui a saisi ma fille avec violence et l'a enlevée loin de moi. »

Elle dit. Le fils d'Hypérion lui répondit alors en ces mots :

« Fille de Rhée à la belle chevelure , puissante Cérès , vous connaîtrez la vérité : je vous honore et je prends pitié des peines que vous ressentez de la perte de votre fille chérie. Aucun des immortels n'a causé votre malheur, si ce n'est Jupiter, dieu des nuages, qui permit à Pluton de nommer votre fille sa tendre épouse, quoique son oncle paternel. Ce dieu a enlevé la jeune vierge et malgré ses cris l'a conduite avec ses coursiers au sein des ténèbres éternelles. O déesse! calmez votre grande douleur ; ne livrez pa» inutilement votre âme à la colère indomp-

table. Piuton , roi puissant entre tous les dieux, n'est point indigne d'être votre gendre : oncle paternel de votre fille , il est du même sang que vous 5 un grand honneur lui est échu lorsque , dans le principe, les trois parts furent faites-, maintenant il habite avec ceux sur lesquels il lui fut accordé de régner. »

En achevant ces mots, il excite ses coursiers. Eux , s'élançant à sa voix , emportent facilement le char léger, comme des oiseaux rapides aux ailes étendues. Cependant Cérès s'abandonne à une douleur plus vive et plus profonde. Irritée contre le fils de Saturne, elle s'éloigne pour longtemps de rassemblée des dieux et du vaste Olympe ; puis, après avoir changé de forme, elle parcourt les villes et les champs fertiles des mortels. Aucun homme, aucune femme aux larges tuniques ne la reconnut en la voyant , avant qu'elle fût venue dans la maison du vaillant Céléus , qui régnait alors dans la ville parfumée d'Eleusis.

Le cœur plein de tristesse, elle s'assied sur les bords de la roule, près du puits Parthénius, où les citoyens venaient se désaltérer. Elle se tient à l'ombre d'un olivier touffu , sous les traits d'une femme âgée, privée des faveurs de Ténus , comme sont les nourrices des enfans des rois qui rendent la justice et les intendantes des palais aux voûtes sonores. Les filles de Céléus , venant puiser l'eau jaillissante pour la porter dans les vases d'airain au palais de leur père , l'aperçurent assise. Elles étaient quatre , belles comme des divinités et éblouissantes de jeunesse : Callidice, Disidice, l'aimable Démo et Callithoë , l'aînée de toutes. Elles ne reconnaissent point Cérès ; il est difficile aux mortels de reconnaître les dieux ; elles abordent la déesse et font entendre ces paroles :

« Bonne femme, quels peuples anciens venezvous de quitter ? Pourquoi vous éloigner de la ville et ne pas venir dans nos demeures ? Là , clans nos palais ombragés , sont des femmes de votre âge ; il en est aussi de plus jeunes : elles vous accueilleraient avec amitié ; leurs discours et leurs paroles seraient pour vous remplis de bienveillance. »

Elles parlèrent ainsi. L'auguste déesse répondit en ces mots :

u Mes enfans, quelque rang que vous occupiez parmi les femmes , soyez heureuses ; je vais vous répondre : nous devons parler sincèrement à ceux qui nous interrogent. Mon nom est

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Déo ; je l'ai reçu de ma mère vénérable. Maintenant j'arrive, malgré moi , de la Crète, portée sur le vaste dos de la mer. Des pirates m'ont enlevée avec violence ; puis leur navire a abordé à Thorice , où plusieurs captives sont descendues sur la plage, tandis que les nautoniers préparaient le repas du soir près du vaisseau amarré. Pour moi, qui n'avais aucun désir de prendre la douce nourriture, je me suis échappée furtivement le long du rivage, j'ai fui ces maîtres insolens qui voulaient me vendre à un grand prix quoiqu'ils m'eussent obtenue sans rançon. Mes courses errantes m'ont amenée jusqu'en ces lieux. J'ignore quel est ce pays , quels sont les hommes qui l'habitent. Quant à vous , puissent les dieux qui régnent dans l'Olympe vous accorder d'être unies bientôt à de jeunes époux et de donner le jour à des enfans selon vos désirs ! Cependant prenez pitié de moi, jeunes filles -, ayez de la bienveillance pour moi, enfans chéris , jusqu'à ce que j'arrive dans la maison d'un homme ou d'une femme où je remplirai avec plaisir tous les devoirs qu i conviennent à une femme âgée : je porterai dans mes bras un enfant nouveau-né , je rélèverai avec soin et j'aurai la garde de la maison -, ou bien , dans l'intérieur de la chambre, je préparerai le lit des maîtres , et j'enseignerai leurs tâches aux femmes. »

Voilà ce que dit Cérès. Alors une de ces jeunes vierges , Calladice , la plus belle fille de Céléus, lui répondit en ces termes :

« O ma mère! toutes nos peines , quelque grandes qu'elles soient , il faut les supporter, puisque les dieux nous les envoient : leur puissance est plus grande que la nôtre. Je vous indiquerai tous les hommes qui tiennent ici le premier rang dans le pouvoir , qui sont grands parmi le peuple et dont la prudence et la juslice protègent les murs de la cité. Yoici la demeure du sage Triptolème, celle de Dioclée , celle de Polyxène, celle de l'irréprochable» Eumolpe, celle de Dolichus et celle de notre généreux père. Les épouses de ces héros veillent avec soin dans leurs maisons : à peine vous auront-elles vue qu'elles vous accueilleront toutesaucune ne méprisera votre extérieur -, aucune ne vous éloignera de son foyer , car vous ressemblez à une divinité. Mais si vous voulez , attendez ici , nous irons dans le palais de mon père , nous raconterons fidèlement cette aventure à notre mère > la vénérable Métanire , et si

la reine nous ordonne de vous conduire dans notre maison , vous n'aurez plus à chercher un autre asile. Ce palais renferme un fils que mes parens ont eu dans leur vieillesse , jeune enfant qu'ils désiraient de toute l'ardeur de leur âme et qu'ils chérissent avec tendresse : si vous relevez et qu'il atteigne heureusement son adolescence, vous serez récompensée des soins donnés à son enfance si richement que toutes les femmes en vous voyant envieront votre sort. »

Telles furent les paroles de la fille de Celéus. Cérès fait un signe de tête pour approuver ce dessein. Aussitôt les jeunes filles emportent les vases brillans qu'elles ont remplis d'eau ; elles arrivent à la maison paternelle et racontent à leur mère tout ce qu'elles ont vu, tout ce qu'elles ont entendu. Métanire aussitôt leur commande d'appeler cette femme et de lui promettre de sa part de riches salaires. Pareilles à de jeunes biches , ou plutôt à des génisses rassasiées du pâturage qui bondissent sur la prairie durant la saison du printemps , les jeunes filles s'élancent en retenant les plis de leurs robes sur la route sillonnée par les chars ; leur chevelure , semblable à la fleur du safran, flottait en longues boucles sur leurs épaules.

Elles retrouvent la déesse toujours assise au bord du chemin où peu de temps auparavant elles l'avaient laissée ; elles lui servent de guides pour la conduire dans la maison de leur père. Cérès les suivait le cœur inondé de chagrin et la tête couverte } son voile bleu descendait jusqu'à ses pieds. Elles arrivent ainsi au palais de Céléus. Leur vénérable mère était assise tout près delà porte solide, tenant son jeune enfant, tendre fleur qui reposait sur son sein : ses filles, empressées, accourent autour d'elle. Cependant la déesse franchit le seuil ; sa tête touche aux poutres de la salle et fait resplendir un éclat divin à travers les portes. Alors la surprise et la pâle crainte s'emparent de la reine j elle lui offre son siège , elle l'engage à s'asseoir ; mais Cérès , déesse des saisons et des moissons , ne veut point se reposer sur ce trône éclatant , elle reste silencieuse et tient ses beaux yeux baissés jusqu'à ce que la sage Iambé lui présente un siège qu'elle couvre d'une blanche peau de brebis. Là elle s'assied et de ses mains elle retient son voile. Triste, elle resta longtemps sur son siège, ne disant rien, n'interrogeant ni de la voix ni du geste, mais immobile dans sa douleur, sans

prendre ni breuvage ni nourriture, et le cœur consumé de tristesse par le désir qu'elle avait de revoir sa fille à la flottante tunique.

Enfin la sage Iambé , s'abandonnant à mille paroles joyeuses, parvint à distraire l'auguste déesse, la fit doucement sourire et répandit le calme dans son âme. Les aimables saillies de cette jeune fille la lui rendirent dans la suite toujours plus chère. Alors Métanire lui présente une coupe remplie d'un vin délicieux. Elle le refusej disant qu'il ne lui est pas permis de boire du vin ; mais elle demande qu'on lui donne à boire de l'eau mêlée avec de la farine dans laquelle on broierait un peu de menthe. Métanire alors prépare ce breuvage et le lui présente comme elle le désire. L'auguste Déo accepte par grâce, et Métanire commence l'entretien en ces termes :

« Salut, étrangère. Je ne puis croire que vous soyez issue de parens obscurs : vous êtes certainement née de héros illustres -, vos yeux sont resplendissans de grâce et de pudeur comme ceux des rois qui rendent la justice. Quelles que soient nos peines, il faut savoir les supporter parce qu'elles nous viennent des dieux : c'est le joug qui pèse sur notre tète. Puisque vous êtes arrivée en ces lieux, vous prendrez part à tous les biens que je possède. Ayez soin de ce fils que les immortels m'ont accordé dans ma vieillesse à l'instant où je ne l'espérais plus ; ce fils, objet de tous mes vœux et de tous mes désirs, si vous

relevez avec soin et qu'il arrive heureusement aux jours de la jeunesse, toutes les femmes qui vous verront porteront envie à votre sort , tant vous serez récompensée des soins prodigués à mon enfant.

— Et vous aussi , grande reine, je vous salue, lui répond Cérès, et que les dieux vous comblent de joie! Oui, je recevrai votre fils comme vous le commandez et je l'environnerai de tels soins que jamais maléfice dangereux, jamais plante mauvaise, ne pourront le troubler. D'ailleurs je sais un remède plus puissant que toutes les plantes coupées dans les forêts, je sais un préservatif infaillible contre les sortilèges. »

A peine Cérès a-t-elle prononcé de telles paroles qu'elle prend l'enfant dans ses mains immortelles et le suspend à son sein parfumé. La mère en avait le cœur réjoui. C'est ainsi qu'elle élève dans le palais le fils de Céléus , Démophon , qu'enfanta la belle Métanire. II croissait beau comme un dieu, ne se nourris-

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sant pas de pain, ne mangeant pas de lait. Cérès le frottait d'ambroisie, comme le fils d'un immortel, l'animait de son souffle et le portait sur son sein. Pendant la nuit, à l'insu de ses parens, elle le couchait , comme un tison , dans un ardent foyer. Tous s'étonnaient de le voir ainsi croître en vigueur et se développer semblable aux dieux. Sans nul doute la déesse serait parvenue à l'affranchir de la vieillesse et de la mort sans l'imprudence de Métanire. Durant la nuit , elle observa Cérès et l'aperçut de sa chambre parfumée. Elle poussa aussitôt un grand cri , elle se frappa les deux cuisses , et son âme tremblante pour l'enfant fut agitée d'une grande colère. Alors dans sa douleur elle laisse échapper ces mots :

« 0 mon fils , Démophon , c'est ainsi que l'étrangère te jette dans le feu, me livrant au deuil, aux chagrins les plus amers ! »

3Iétanire parlait ainsi en pleurant. L'auguste déesse l'entendit. Alors Cérès, irritée, retire du foyer cet enfant bien-aimé que la reine avait conçu contre toute espérance ; de ses mains divines elle le dépose à terre , un violent courroux anime son cœur ; elle adresse ces paroles à la belle Métanire :

a Que les hommes sont aveugles et insensés ! Ils ne connaissent ni les biens ni les maux que leur réserve le destin : c'est ainsi que ton imprudence fait aujourd'hui ton propre malheur. Oui, j'en fais le serment par l'onde inexorable du Styx , serment des dieux, j'aurais affranchi ton fils de la vieillesse et delà mort, je l'aurais doué d'une gloire éternelle. Maintenant il ne pourra échapper à la mort et à la destinée, mais il jouira toujours d'un grand honneur parce qu'il a reposé sur mes genoux et qu'il s'est endormi dans mes bras. Cependant , quand viendra sa

jeunesse, les enfans d'Eleusis verront s'élever sans cesse entre eux les discordes funestes de la guerre. Je suis Cérès, pleine de gloire ; je fais la joie et le bonheur des dieux et des hommes. Allons, que près de la ville et de ses murs élevés tout le peuple me bâtisse un temple avec un grand autel sur la haute colline Callichore! Je fous enseignerai les mystères , vous les célébrerez avec piété et vous apaiserez ainsi mon âme. »

La grande déesse, parlant ainsi , change de forme et secoue sa vieillesse : la beauté respire autour d'elle, une odeur agréable s'échappe de ses voiles parfumés , la lumière de son corps

HOMERE

divin rayonne autour de la déesse , ses blonds cheveux flottent sur ses épaules -, tout le palais est rempli d'une splendeur semblable à l'éclair de la foudre. La déesse alors disparaît de ces demeures. En ce moment, Métanire sent fléchir ses genoux , elle reste longtemps sans voix , elle oublie même de relever son fils étendu sur la terre. Cependant les cris plaintifs de Démophon arrivent jusqu'aux oreilles de ses sœurs : aussitôt elles s'élancent de leurs couches : l'une d'elles prend l'enfant dans ses bras et le presse contre son sein , une autre allume du feu , la troisième court avertir la mère 5 puis , groupées autour de leur frère, elles lavent son corps palpitant et le comblent de caresses-, mais rien ne peut apaiser son âme : ses nourrices et ses gouvernantes sont bien inférieures à Cérès.

Durant toute la nuit, en proie à la plus grande frayeur, elles apaisent l'illustre déesse. Dès que l'aurore se lève à l'horizon, elles racontent au puissant Céléus toute la vérité, comme le leur a ordonné la déesse Cérès à la couronne resplendissante. Alors le roi réunit ses peuples nombreux , leur donne l'ordre d'élever à la déesse un temple et un autel sur le sommet d'une colline. Tous se hâtent d'exécuter ses ordres : un temple est construit comme le commande Céléus et s'avance rapidement par la volonté de la déesse. Dès qu'il fut terminé, le peuple cessa les travaux , chacun rentra dans sa demeure.

Alors la blonde Cérès vient s'y asseoir, loin de tous les dieux -, et le cœur rongé de tristesse par le désir de revoir sa fille à l'ample tunique, elle envoya une année terrible et funeste aux mortels: la terre ne produisit point de semences-, Cérès à la belle couronne les retenait dans les sillons. C'est en vain que les bœufs traînaient dans les champs le soc recourbé de la charrue-, c'est en vain que le froment le plus pur était répandu dans les guérets : la race des mortels allait périr par les horreurs de la faim , les sacrifices et les offrandes allaient manquer pour toujours aux divinités de l'Olympe si Jupiter , à la vue de ces maux, n'eût conçu dans son âme une sage résolution. Il envoie iris aux ailes d'or appeler Cérès à la blonde chevelure et brillante d'une aimable beauté. Iris , d'après les ordres de Jupiter , franchit l'espace d'un vol rapide. Arrivée à la ville d'Eleusis, elle trouve dans le temple Cérès couverte d'un voile d'azur ; elle lui adresse aussitôt ces paroles :

« Cérès , le grand Jupiter à l'immuable vo-

lonté vous ordonne de venir à l'assemblée des dieux immortels. Hâtez-vous , afin que l'ordre de Jupiter ne reste pas inaccompli. »

Les paroles d'Iris étaient suppliantes , mais Cérès n'obéit pas. Jupiter lui adresse tous les dieux immortels : ils la conjurent tour à tour de venir dans l'Olympe 5 ils lui offrent de nombreux présens et lui promettent dans l'assemblée des dieux tous les honneurs qu'elle pourra désirer. Mais nul ne peut fléchir le cœur de la déesse irritée. Elle rejette leurs vœux: enfin elle annonce qu'elle n'ira dans l'Olympe qu'après avoir revu sa fille aux doux regards.

Dès que Jupiter connaît cette résolution , il envoie dans l'Érèbe Mercure à la baguette d'or. Il le charge de décider Pluton , par des paroles insinuantes , à permettre que la chaste Proserpine s'éloigne du ténébreux empire et jouisse de la lumière dans l'assemblée des dieux, afin que Cérès soit apaisée à la vue de sa fille. Mercure obéit à cet ordre, il abandonne les demeures de l'Olympe et s'élance dans les abîmes de la terre. Il trouve le roi des ombres dans son palais, assis sur sa couche à côté de sa vénérable épouse , que le désir de revoir sa mère accablait de tristesse. Le meurtrier d'Argus s'approche de Pluton et lui tient ce discours :

« Pluton à la noire chevelure, roi des ombres, Jupiter m'ordonne de conduire la chaste Proserpine hors de l'Érèbe, au milieu de nous, afin que Cérès , voyant sa fille, abandonne sa colère envers les immortels. Cette déesse a le dessein terrible d'anéantir la race des mortels en cachant la semence au fond de la terre et de détruire ainsi les honneurs des divinités. Elle nourrit une colère terrible 5 elle ne s'unit point aux autres dieux : seule à l'écart dans son temple parfumé, elle a fixé son séjour dans la forte citadelle d'Eleusis. »

A ce discours, Pluton, roi des morts, sourit. Obéissant à l'ordre de Jupiter, il parle en ces mots à la prudente Proserpine :

« Retournez , Proserpine , auprès de votre mère au voile d'azur. Conservez en votre âme une douce pensée et ne vous abandonnez pas à des chagrins inutiles. Certes , parmi les immortels, je ne suis pas un mari indigne de vous, moi , frère de Jupiter. Quand vous reviendrez en ces lieux, vous régnerez sur toutes les ombres qui les habitent, et vous jouirez des grands honneurs réservés aux divinités , et le châtiment frappera l'impie qui négligerait de vous offrir

HYMNES

pieusement des sacrifices et d'accomplir les dons sacrés. »

Il dit. La prudente Proserpine , pleine de joie, s'élance avec allégresse. Pluton alors s'approchant d'elle en secret lui fait manger un doux pépin de grenade , pour qu'elle ne puisse pas toujours rester auprès de sa vénérable mère , Cérès au voile d'azur. Puis ce dieu qui dompte toutes choses attelle ses coursiers immortels à son char étincelant d'or. Proserpine y monte 5 Mercure prend en main le fouet et les rênes ; ils quittent le sombre royaume ; les chevaux volent avec joie , et les deux divinités franchissent promptement d'immenses espaces : ni la mer, ni les fleuves rapides, ni les vallées verdoyantes, ni les collines n'arrêtent l'essort impétueux des coursiers immortels ; plus élevés que les collines , ils fendent de leur course rapide l'immensité de l'air. Enfin le char s'arrête devant le temple qu'habitait la blonde Cérès. Elle , à la vue de sa fille , s'élance comme une ménade qui se précipite de la montagne dans la sombre forêt. Proserpine , sautant à bas du char , court , prompte comme l'oiseau, au-devant de sa mère, lui baise la tête , lui prend les mains. Cérès, en embrassant sa fille, sent de douces larmes mouiller ses joues, sa voix expire sur ses lèvres -, puis, après un court silence , elle interroge Proserpine et lui dit ces paroles :

« Chère enfant, n'as-tu goûté aucune nourriture auprès du roi des morts ? Parle, ne me cache rien , que je connaisse la vérité, car s'il en était ainsi , tu pourrais désormais toujours habiter près de moi, près de ton père, le redoutable Jupiter, et tu serais honorée par tous les dieux. Mais si tu as goûté quelque nourriture, alors retournant de nouveau dans le sein de la terre , tu consacreras le tiers de l'année à ton époux , et les deux autres tiers, tu les passeras auprès de moi et des dieux immortels. A l'époque où la terre enfante les fleurs odorantes et variées du printemps, tu reviendras des obscures ténèbres, au grand étonnement des dieux et des hommes. Mais dis-moi par quelle ruse le terrible Pluton t'a trompée.

— Mère , répondit Proserpine , je vais tout vous dire avec sincérité. Lorsque Mercure, messager rapide de Jupiter et des autres dieux, est venu me faire sortir de l'Érèbe et m'amener à vous pour calmer votre colère, je me suis élancée avec joie ; mais Pluton m'a donné en secret un pépin de grenade , délicieuse nourriture, et

m'a forcée de le manger. Je Tais vous dire maintenant comment le fils de Saturne m'enleva par la secrète volonté de mon père et m'emporta dans les abîmes de la terre 5 je vais tout vous raconter comme vous le désirez. Nous étions plusieurs jeunes filles dans une riante prairie : Lanippe , Phéno, Mélite, Yanthe, Electre, Yaché, Rhodia, Calliroé , Mélobosis , Tyché , la belle Ocyroé , Chryséis , Janire , Àcaste , Admote , Rhodèpe , Plouto , la tendre Calypso , Styx , Uranie , l'aimable Glaxaure , Pallas , vaillante dans les combats, et Diane, heureuse de sesflèches^nous jouions ensemble, cueillant mille fleurs variées; nous réunissions en bouquets le safran parfumé, l'iris , l'hyacinthe , les roses au calice odorant , le lys d'une éclatante blancheur et le narcisse semblable au safran que la terre féconde venait d'enfanter. Joyeuse, j'arrache cette plante superbe : à l'instant la terre s'entr'ouvre , le redoutable Pluton s'élance , et , malgré ma résistance, m'emporte au sein des ténèbres sur son char étincelant d'or. Dans ma fuite, je poussais des cris lamentables. 0 ma mère ! voilà tout. Quoique triste , je vous ai tout dit avec sincérité, w

Ainsi , durant tout le jour , les déesses se réjouirent au fond de leur cœur par de mutuelles caresses. Leur âme cessa de s'affliger. Elles échangèrent ensemble les témoignages de la plus douce joie. En ce moment près de ces divinités arriva Hécate au voile éclatant ; elle embrasse tendrement la chaste fille de Cérès. Dès lors elle fut toujours la compagne et l'amie de Proserpine. Jupiter, maître de la foudre, ordonne à Rhée d'amener Cérès au voile d'azur dans l'assemblée des immortels et de lui promettre les honneurs divins qu'elle désirait. Il permet que Proserpine passe un tiers de l'année dans les sombres demeures et le reste du temps auprès de ca mère et des autres dieux. Ainsi le veut Jupiter. La déesse se hâte d'accomplir son message : elle s'élanc? rapidement des hauteurs de l'Olympe et arrive à Rhadios, jadis campagne fertile , aujourd'hui frappée de stérilité, aride , dépouillée de feuillage. Par la volonté de Cérès, le froment reste enfoui sans fécondité : pourtant la déesse permettra plus tard que ces champs soient couverts de longs épis au retour du printemps, et que des moissons abondantes destinées à être réunies en gerbes jaunissent encore les guérets. La déesse, ayant franchi les plaines de l'air, s'arrête en ces lieux.

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Les deux divinités sont joyeuses de se revoir : leur cœur s'en réjouit. Rhée adresse alors ces paroles à Cérès :

« Ma fille, Jupiter, maître de la foudre, vous ordonne de venir prendre place parmi les immortelles et vous promet de vous faire rendre les honneurs que vous désirez au milieu des divinités. Il a décidé que votre fille demeurera la troisième partie de Tannée dans les sombres demeures et le reste avec vous et les autres dieux. Il l'a promis d'un signe de sa tête: venez donc , mon enfant , laissez-vous fléchir par ces promesses, ne soyez pas plus longtemps irritée contre^ Jupiter; rendez promptement les fruits nourrissans de la terre aux mortels. »

Cérès à la belle couronne ne résiste point à ces paroles -, elle rend la fécondité aux campagnes : la terre se couvre de feuillages et de fleurs ; la déesse enseigne aux rois chefs de la Justice, à Triptolème , à Dioclès, écuyer habile, au courageux Eumolpe, à Céléus, pasteur des peuples , le ministère sacré de ses autels -, elle confie à Triptolème , à Polyxène, à Dorlé les mystères sacrés qu'il n'est permis ni de pénétrer ni de révéler : la crainte des dieux doit retenir notre voix. Heureux celui des mortels qui fut témoin de ces mystères -, mais celui qui n'est point initié , qui ne prend point part aux rites sacrés , ne jouira point d'une aussi belle destinée, même après sa mort, dans le royaume des ténèbres.

Cérès ayant accompli ses desseins , les deux divinités remontèrent dans l'Olympe et se mêlèrent à l'assemblée des immortels. Là, environnées d'une sainte vénération, elles habitent auprès du formidable Jupiter. Heureux entre tous les mortels celui qu'elles chérissent : elles envoient pour le visiter dans ses demeures le dieu Plutus, qui distribue la richesse aux faibles humains.

Auguste déesse des saisons , puissante Cérès , qui nous comblez de présens , vous qui régnez dans la ville d'Eleusis, à Paros et sur la pierreuse Antrone -, et vous, sa fille , belle Proserpine, soyez favorable à ma voix, daignez m'accorder une vie heureuse ! je ne vous oublierai pas et je vais dire un autre chant.

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