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les Annamites nomment Phat, qui était, disait-il, la plus belle chose du monde. Connaissant le caractère peu enthousiaste de A-lan, j'étais fort curieux de voir la contrée qui avait su l'émouvoir. Je m'éveillais donc un matin au bruit du canon qui saluait la terre cochinchinoise, au milieu du tumulte des manœuvres et des cris de l'équipage. Jje m'habillai rapidement, essayant de surprendre quelque chose du paysage par le hublot de ma cabine, mais je ne vis qu'un peu d'écume et la transparence bleue des vagues qui se cognaient au navire. Je gravis l'escalier du pont, A-lan le descendait.
— J'allais vous éveiller, me dit-il, le soleil se lève : venez voir la baie de Hane.
En quelques enjambées, je fus sur le pont.
L'atmosphère était emplie de cette brume légère faite de la rosée nocturne, dissipée par le premier rayon de soleil, et qui, comme un brouillard de rêve, donne aux objets quelque chose d'idéal et d'invraisemblable. Les cordages du navire, tout humides, semblaient des fils d'argent fluide ; la mer, comme voilée d'une fîfte mousseline, laissait voir un azur doux noyé dans des teintes d'opales ; elle allait briser ses vagues au pied de montagnes gigantesques que j'apercevais confusément et qui, derrière cette vapeur matinale • illuminée par le soleil, me sen^blaient fantasti-
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ques. Elles avaient un ton uniforme d'ardoise sombre et se dressaient comme des nuées d'orages sur le ciel laiteux et vaguement pourpré, mais tout cela si enveloppé, si confus, si mystérieux, qu'on ne savait pas en somme ce qu'on voyait; l'imagination achevait l'ébauche entrevue, et sa fantaisie, peut-être, ajoutait à l'étrangeté du paysage. J'attendais et je craignais le déchirement du voile. Il se fit bientôt, presque brusquement ; le soleil but d'un seul trait toutes ces brumes flottantes et la contrée se découvrit. Elle était plus étrange encore et plus superbe que je ne l'espérais. J'avais devant les yeux un gigantesque escalier formé par des montagnes, lesquelles, se dressant l'une au dessus de l^autre, en s'élevant toujours, hautaines, sauvages, déchiquètent leurs crêtes aiguës, déchirent leurs flancs, les brisent en brusques cassures luisantes pareilles à des marbres noirs, ou les cachent sous des forêts géantes qui ont dû voir les premiers âges du monde.
L'un de ces monts attira surtout mon attention ; il étendait jusqu'à la mer, à l'entrée de la baie, une de ses pentes, âpre et aride, et sur la paroi verticale d'un gros rocher on distinguait deux énormes caractères chinois. Je les montrai du doigt a A-lan.
— Autrefois un volcan jaillissant de cette mon-
tagne servait de phare aux pirates. Voici ce que signifient ces deux caractères, dit A-lan, ; c'est sous cette montagne que se trouvent les grottes de marbre.
— Pour s'y rendre, il faut alors traverser ces sauvages forêts? dis-je.
— Non, dit A-lan, on remonte le cours de la rivière dont l'embouchure nous est cachée- par une éminence, et l'on franchit une plaine de sable blanc. Ces forêts sont habitées par des éléphants, des sangliers et des tigres qui pourraient bien nous disputer le passage. Souvent, ils s'avancent jusqu'à cette route qui se creuse aii flanc de la montagne comme le lit d'un torrent, c'est la routé d'Hane à Hué-fou, et attaquent les voyageurs.
— Le voisinage de ces bêtes fauves doit être peu agréable aux habitants de ces villages isolés et misérables, dis-je, en désignant quelques huttes basses, tassées au pied de cocotiers géants.
— Les paysan's ne semblent pas craindre énoj*mément leurs terribles voisins. Les femmes attaquent le tigre avec une faucille et le poursuivent. Il est vrai qu'elles leur parlent avec politesse : « Seigneur tigre, leur disent-elles, soyez assez bon pour rebrousser chemin. » La plupart du temps le tigre s'enfuit.
— Je me fierais peu à ce procédé, et nous ne
descendrons à terre que bien armés, mais où est donc la ville de Hane, dis-je en promenant mon regard sur les rives de la baie.
— Ici, dit A-lan, en étendant le bras vers un groupe de cabanes perdu dans le feuillage. Vous vous attendiez peut-être à voir une ville comme Canton ou Ningpo! ajouta-t-il avec un certain orgueil national...
Je me gardai bien de lui dire que, mieux qu'une grande ville, ce village aux maisons brunes s'harmonisait avec la sombre majesté du paysage, trop superbe pour qu'un monument pût ne pas être écrasé par lui.
Hane, que nous nommons Tourane à cause d'une tour qui s'élevait autrefois à l'entrée de la ville, est située au fond de la baie, à l'embouchure d'une petite rivière, et se compose de la réunion de plusieurs villages ; quelques ruines et des restes de murailles indiquent qu'autrefois Hane avait une certaine importance.
Devant la ville plusieurs grandes jonques étaient à l'ancre. Elles élevaient très-haut audessus des flots leur avant bariolé ; au faîte des mâts flottaient des étendards jaunes, dont les reflets faisaient des zigzags d'or dans l'eau d'un bleu imcomparable.
Quelques barques se détachèrent du rivage et se dirigèrent vers notre navire qui avait jeté l'ancre
au centre de la baie, n'osant approcher des terres à cause des bancs de sable et des dunes mouvantes que les vents du large remuent constamment. Je me penchai par dessus le bastingage pour ne rien perdre de Faspect du premier Cochinchinois qu'il m'était donné de voir.
Les barques se hâtaient, tâchaient de se dépasser l'une l'autre; elles étaient conduites par un seul rameur. L'une d'elles prit de l'avance, et accosta le navire. Je m'aperçus alors que c'était une femme qui la montait.
— Les femmes sont vigoureuses dans ce pays, m'écriai-je.
— Ah ! dit A-lan avec mépris ; ce ne sont pas des femmes, elles n'ont aucune modestie et se laissent voira tout venant; d'ailleurs, elles labourent, rament, font du commerce, régissent les affaires et, de plus, élèvent leurs enfants. Les hommes ne font rien.
La batelière leva la tête vers nous et nous adressa un sourire noir. Sa bouche ressemblait à l'intérieur d'un four.
— C'est le bétel qu'elle mâche sans cesse qui lui noircit les dents, il ne lui en manquç pas une seule, dit A-lan, qui vit ma surprise.
Hormis cette étrangeté déplaisante, la femme ne manquait pas d'une certaine grâce, elle était jeune, avenante, avait les yeux vifs. Les cheveux
d^UTi- noir bleu réunis en deu3
"baient jusqu'aux talons. Son (
sait d'un caleçon de nankin noi
de grosse toile brune, elle éU
tête.
— Cette femme propose d( terre, dit A-lan.
— Acceptons, dis-je, on ne chaloupes à l'eau et j'ai hâte d<
Nous descendîmes dans la lière s'asseyant en face de nou sans doute pour ne pas nous 1 passant, je vis de près les gr chinchinoises ; leur coque éta rieusement sculptée, dorée e touffes de queues de vaches des lanternes, des banderol étaient accrochés à de hautei naient au pont de ces navire étrange et le plus joyeux.
— ' N'allons-nous pas aux n bre ? demandai- je en voyant i aborder à la rive bourbeuse de — Laissez-vous conduire, d ira nous attendre à l'entrée d traversons le bazar avant de gî cette façon vous aurez vu tout à Hane.
— Mais le bazar sera peu animé à cette heure matinale. . '
— Au contraire, plus tard, quand le soleil sera plus chaud, il deviendra désert; d'ailleurs, c'est jour de fête, tout le monde sera dehors.
Nous sautons sur le sol annamite et la batelière s'éloigne du rivage, en nous saluant de son rire obscur.
A-lan s'engagea alors dans une ruelle bordée de maisons basses et d'arbres énormes; je le suivis. Cette ruelle conduisait à un vaste carrefour nommé Place- Verte. A mesure que nous en approchions, des bruits de voix, dé rires, de musique, venaient jusqu'à nous. Je hâtais le pas, tout en tournant la tête pour regarder des petites idoles entourées d'un treillage doré et accrochées ici et là dans les arbres.
La foule qui emplissait la Place-V«rte me pa^ rut animée d'une joie folle. Ce n'était de tous côtés que chants, danses, gambades. De jeunes garçons sautaient par dessus de longs bâtons placés horizontalement, ou se renvoyaient en la frappant du poing une vessie gonflée, illustrée de peintures, ou bien lançaient très-haut dans les airs un gros ballon qu'ils heurtaient uniquement avec la plante du pied, sans jamais le laisser retomber à terre. Mais ce que je vis d'abord, ce fut une balançoire formée de six perches de bambous,
trois de chaque côté, plantées en terre et se rejoignant à leur sommet, deux lattes mobiles étaient accrochées au faite des bambous et réunies plus bas par la planchette sur laquelle on s'assied. En ce moment une jeune fille se balançait. Les larges manches de sa tunique, renversées vers ses épaules, découvraient ses bras couleur de bronze clair ; elle riait de tout son cœur.
Nous essayâmes de nous frayer un passage à travers cette foule joyeuse.
— Faites attention, me dit A-lan, évitez de frôler les passants ; bien qu'ils soient en habits de fête, ils sont d'une malpropreté sans pareille et contagieuse.
A-lan n'avait pas tort et je suivis son conseil.
Les hommes comme les femmes étaient vêtus de tuniques courtes retombant sur un pantalon étroit ; leurs longs cheveux relevés en un chignon sur le haut de la tête, étaient quelquefois recouverts par un turban peu ample. Les femmes portaient plutôt leurs cheveux dénoués ou réunis en longues tresses. Tous se grattaient à l'aide d'une mince épingle d'ivoire, tous avaient les lèvres d'un pourpre sanglant et ruminaient du bétel.
La Place- Verte est bordée de maisons un peu mieux construites que celles qui regardent la baie ; leurs toitures sont ornées dans le goût chinois, elles recouvrent des boutiques et des maga-
sins, dont les enseignes verticales et de couleurs brillantes égayent le regard. Je m'arrêtais à chaque pas, contemplant curieusement tous les objets bigarres et charmants qui s'amoncelaient dans la pénombre des larges toitures ; c'étaient des poteries anciennes ou récentes, des porcelaines de cette teinte nommée par les Chinois blanc de luney des jattes d'un violet profond et luisant, des gourdes couleur de rubis, ou d'antiques vases finement peints, que le doigt du temps semblait avoir couvert d'un brouillard. Plus loin des lances cambodgiennes damasquinées et ornées de glands, s'appuyaient à des draperies de soies écrues, mille objets en filigranes d'or et d'argent, fins comme des toiles d'araignées, enfermaient le marchand accroupi au fond de sa boutique, qui semblait une cage brillante. A côté étaient des génies de bois peint, des idoles de toutes dimensions, quelques-unes fort petites et enfermées dans des boîtes d'or. A-lan me nomma quelquesuns de ces génies ; Ra-Chua Ngoe, Ba-Chuadong, Ba-Hao-Tin, puis il reconnut des divinités chinoises dont il ignorait le nom annamite.
— Voici , me dit-il , une statuette de Lon- Ouen, le roi Dragon, le dieu des fleuves et des rivières, et une autre de Tian-Non, c'est l'eau du ciel, la souveraine du temps, c'est-elle qui voile le soleil et détient la pluie ; c'est-elle que supplie
ainsi durant les grandes sécheresses, le maître du céleste Empire :
« Moi, le ministre du ciel, le premier des hommes, dévoré de chagrin, le cœur pâle d'anxiété ; je n'ai ni dormi ni mangé, et pourtant aucune pluie bienfaisante n'est encore tombée ; je me demande si j 'ai mérité le blâme, si j 'ai opprimé le peuple et fait des dégâts dans ses propriétés, si les largesses octroyées aux provinces du sud ont été convenablement distribuées, ou si l'on a laissé mouric les pauvres dans les fossés. Je suppUe le ciel impérial de me pardonner mon ignorance et ma stupidité, mais je n'espère pas échd.pper à la punition, l'été est passé pour moi, voici l'automne. »
J'achetai la petite Tian-Non dorée, et quittan le fabricant d'idoles, nous traversâmes la place dans sa largeur, attirés vers un magasin plus beau que tous les autres, et dont la foule venait de s'écarter respectueusement pour livrer passage à deux hauts personnages qui pénétraient lentement dans la boutique, tandis que le marchand se prosternait devant eux.
Ces personnages étaient des mandarins d'un grade élevé : l'un fonctionnaire public, l'autre membre du collège des érudits. Ils portaient le costume des antiques chinois, tel qu'on le rencontre dans les peintures des porcelaines de la
dynastie des Ming. Le savant avait une robe de satin noir un peu fanée, boutonnée sur le côté et ramagée d'une légère broderie d'or. Une ceinture de soie écrue s'enroulait à sa taille, sa coiffure était formée d'une sorte de calotte, augmentée de deux appendices placés horizontalement ressemblant assez à des plumes de paon. Ils étaient faits d'un morceau de gaze noire tendue sur un fil de laiton. Le costume du fonctionnaire différait peu de celui de son compagnon; sa robe était de soie rouge et flottait sans ceinture. Tous deux poussaient du bout de leurs pieds des babouches trop courtes qui semblaient vouloir les quitter à chaque pas qu'ils faisaient; cela leur donnait une démarche embarrassée et hésitante des plus originales.
Nous entrâmes à notre tour dans la boutique qui était celle d'un fabricant de meubles artistiques : les Mandarins nous saluèrent d'un sourire aimable et le lettré m'offrit une cigarette un peu plus longue que les nôtres et pointue par un bout comme un cornet.
A-lan, qui s'était arrêté devant une tablette de marbre sur laquelle étaient peints en or des caractères chinois, me fit signe de venir près de lui et me traduisit l'inscription.
— Cela vous donnera une idée du style annamite, me dit-il.
« Caô-Van-Hien, Féminent sculpteur aux doigts si énergiques qu'ils pétrissent le marbre, et si légers qu'ils semblent avoir des ailes de papillon, taille dans les grandes forêts d'Annam l'ébène, le sac, le tek, le bois d'aigle, le cèdre; il soumet les troncs rigides, les fait se courber en sièges profonds que Ton prend d'abord pour des lions ou des dragons aux gueules béantes, les creuse en mystérieux coffrets à triples fonds, en bahuts sombres où mille tiroirs compliqués se cachant sous des sarabandes de danseuses ; il tord le bois en sveltes colonnes, le déchiquette en branchages délicats, en guirlandes, en perles, en feuilles légères ; puis Cao-Van-Hien relève son front humide et dit : J'ai fini. Alors Vo- Van- Van, dont les pensées sont des fleurs, se courbe à son tour, il baisse ses paupières sur ses yeux brillants et tisse l'ivoire en pervenches, en lotus, en églantines, modèle la nacre en femmes gracieuses, en oiseaux, en insectes, et lorsqu'il se redresse, le chef-d'œuvre est terminé : c'est ainsi que les merveilles s'accumulent dans le magasin et surprennent les regards des visiteurs. »
Ce qui signifie en prose plus simple que Cao- Van-Hien sculpte le bois et que Vo- Van- Van l'orne d'incrustations de nacre et d'ivoire.
Rien n'est plus somptueux d'ailleurs que les meubles sortis des mains de ces artistes. Ils font
songer aux antiques splendeurs de la contrée, et les sculptures qui les ornent rappellent parfois celles que l'on admire encore sur ces ruines, d'une époque inconnue, éparses dans le Cambodge.
Un grand bruit de tam-tam, de tambour, de ring-rang, de song-sang, nous attira au dehors. C'était le cortège d'un mariage qui- traversait la place Verte. Les tumultueux musiciens marchaient d'abord, soufflant de tous leurs poumons dans les flûtes et les trompettes, tapant à tour de bras sur les tam-tams et les tambours et semblant trouver un charme extrême à la sauvage et formidable cacophonie qu'ils produisaient. Ils étaient suivis par des porteurs de toutes sortes de banderoUes, bannières, lanternes, éventails en plumes de paon blanc, queues de vache teintes de différentes couleurs. Puis venait un homme qui portait un plateau plein de feuilles de bétel et un jeune garçon tenant un régime de noix d'arec fraîches. Après eux étaient portées deux jarres de porcelaine contenant du vin de riz, puis, se balançant sur les épaules de huit hommes, une grande cage de bambou dans laquelle était enfermé un porc fort gras et qui grognait sans relâche. Ces denrées sont, paraît-il, offertes, par le fiancé aux parents de la jeune fille. Bientôt la chaise à porteurs toute couverte de broderies, qui enfermait la mariée, s'avança suivie de la foule
LES PBUPLES ÉTRANGES 277
des in-^^ités qui fermait la marche. Je fus désappointé de n'avoir pas pu voir le visage de Théroïne de la fête.
— Suivons le cprtège, me dit A-lan ; lorsque la fiancée descendra pour entrer dans la maison de son époux, vous la verrez, ici les femmes ne sont pas voilées comme en Chine.
Nous suivîmes donc la noce qui nous conduisit au bord de la rivière non loin de l'endroit où notre bateau nous attendait. Elle s'arrêta devant une habitation construite en rotins, en feuilles de palmier, en terre et couverte de chaume. L'époux sortit de la maison au milieu d'un groupe d'amis et vint au-devant de sa fiancée tandis que la musique faisait rage. Le jeune homme était vêtu d'une longue tunique de satin bleu surchargée de broderies; son chapeau, assez semblable à celui des mandarins, était orné de plumes de paon. Il ouvrit la chaise à porteurs et la mariée descendit. Sa toilette était toute de soie rouge, les manches très-longues de sa robe lui cachait les mains ; elle avait sur la tète enroulée autour d'un vaste chignon une guirlande de fleurs, et à ses oreilles brillaient les boucles d'or présent de son fiancé. La jeune épousée m'a paru plus blanche de peau que la plupart des femmes que j'avais vues jusqu'alors, ses yeux étaient grsgnds et très-noirs;
.mais, comme presque toutes les Annamites, d'ail-
leurs, elle avait le nez écrasé, les lèvres épaisses, d'un rouge sanglant et tout humides de bétel. Elle se prosterna devant son mari, qui lui rendit aussitôt son salut, puis ils entrèrent dans la maison dont la porte resta largement ouverte, et s'arrêtèrent devant une petite table servie; ils se mirent alors mutuellement dans la bouche une petite boulette de riz, cfe qui signifie qu'ils doivent s'aider à vivre et se nourir l'un l'autre. Ils vidèrent ensuite une tasse de vin, en se souhaitant toutes sortes de prospérités, puis ils renversèrent les tasses l'une sur l'autre. Alors tous les invités entrèrent tumultueusement dans la maison pour continuer la journée en festins et en réjouissances.
Nous nous remîmes en route.
Au moment où je sautais dans la barque que nous avions retrouvée, A-lan me fit voir entre les arbres de la rive un homme et une femme qui, devant un petit cercle de curieux, rompaient ostensiblement un morceau de bois.
— Vous venez d'assister à une noce, me ditil; vous voyez maintenant deux époux qui se séparent.
Il parait qu'en effet il suffit de rompre un fragment de bois en présence de témoins pour qu'un mariage annamite soit annulé.
Notre barque remonta lentement la rivière, et
je pus admirer toutes les variétés d'arbres entrecoupés çà et là par de grands rochers couverts d'inscriptions chinoises, qui enchevêtrent leurs feuillages sur ses bords : tamariniers énormes, papayas-mousses, bananiers, cocotiers, goyaviers dont les fruits servent à faire de si excellentes confitures. Plus près de l'eau, des jasmins, des églantiers, des liserons aquatiques formaient un fouillis charmant. A chaque instant, un animal qui fuyait faisait frissonner les broussailles. Un singe grimpait lestement à un palmier. J'en aperçus quelques-uns d'une espèce singulière; ils avaient le ventre gris et blanc, la tête mi-partie de rouge et de noir, le bras noir et l 'avantbras blanc, la cuisse noire aussi et le bas de la jambe d'un rouge garance.
Lorsque nous abordâmes sous les frais ombrages des rives, midi dardait ses implacables rayons, et il eût été peu raisonnable de quitter cet abri délicieux pour nous engager à une pareille heure dans le désert de sable blanc qu'il faut traverser pour atteindre les grottes de marbre. Un pêcheur nous offrit l'hospitalité dans sa cabane, et après un léger repas, composé de pastèques, d'ignames, de riz et de thé, nous fîmes une sieste assez longue.
A-lan fut le premier debout.
— En route, dit-il, et du courage; bien qu'il
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soit près de trois heures, la chaleur sera rude encore dans la lande éblouissante.
Nous eûmes hientôt dépassé le bois embaumé et frais qui fit place d'abord à un champ de pistachiers, puis à un vaste espace aride couvert de débris calcaires brillants et blancs comme la neige. Sous les rayons du soleil qu'elle réfléchissait de mille façons, cette plaine était vraiment une fournaise ardente. Nous nous y lançâmes au pas de course soutenus par Tespoir d'arriver bientôt au pied des six montagnes qui terminent la plaine et qui nous semblaient toutes proches; néanmoins ce ne fut qu'au bout d'une demi-heure que nous atteignîmes les premiers degrés de l'énorme escalier taillé dans le flanc de marbre d'une des six montagnes et qui conduit à la pagod^.
Cet escalier de cent cinquante marches est enfermé entre les parois superbes des rochers auxquels' s'accrochent çà et là quelques fragments de terrQ végétale qui ont donné 'naissance à des cactus géants, à des plantes grimpantes, à de grands aloès. L'escalier aboutit à la porte, d'architecture chinoise, d'une pagode qui ressemble beaucoup à un château fort. Une inscription gravée dans le roc nous annonce que c'est là l'entrée de la grotte consacrée au ciel, à la mer et à la terre. La porte est entrebâillée. Nous pénétrons dans une cour que bordent plusieurs monuments assez simples
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dans lesquels j'aperçois quelques idoles, doréeâ ; mais A-lan ne me permet pas de ih'arrêter, il gagne un petit jardin situé derrière le bâtiment et il ne tarde pas à découvrir Tentrée du couloir secret qui descend vers la pagode souterraine.
Nous cheminons bientôt dans une obscurité complète, mais au bout de quelques instants une lueur semblable à une étoile apparaît au fond de la galerie, elle grandit rapidement et soudain un spectacle merveilleux s'offre à mes regards et m'arrache un cri d'admiration.
Sous une lumière étrange qui tombe comme une pluie multicolore entre les fissures des rochers, des arceaux énormes taillés par la nature dans le marbre le plus pur, des colonnes sveltes •montant d'un seul jet à une hauteur prodigieuse, se succèdent, s'élancent de tous côtés. On croirait voir une de ces constructions féeriques que l'hiver édifie avec des blocs de glaces cerclés de neige dans les contrées boréales. Un marbre blanc comparable à celui de Paros ou de Carrare est la principale matière dont est formé ce temple sans pareil ; cependant çà et là des filons roses, verts ou jaune pâle, apparaissent sous un éclat de lumière. Des lianes pétrifiées enguirlandent les* arceaux, et des lianes fraîches et vivantes escaladent les colonnes. L'eau ruisselle sur les parois déchiquetées de la grotte, les gou-
telettes s'accrochent aux aspérités, y restent suspendues un instant avec un frissonnement lumineux, puis tombent et se brisent; on croit voir des étincelles, des diamants, des saphirs sous les rayons capricieux qui tombent de la voûte. Une source jaillit d'un rocher et court sur le sol avec un bruit doux et musical dont les échos font une sorte de ronflement d'orgue.
Une inscription nous apprend que c'est la dixhuitième année du règne de Ming-Mang, le septième mois, un jour heureux, que la grotte de marbre a été inaugurée et dédiée au Dieu du ciel, de la terre et delà mer. Plus loin, au-d^susd'un lingot d'or incrusté dans le marbre, on lit ces mots : « offrande du roi. » Quatre statues colossales représentant des génies chevauchant, des tigres et des lions, un autel de marbre chargé de fleurs qui répandent un délicieux parfum, quelques idoles dorées cachées dans les anfractuosités du roc, voilà tout ce *que l'homme a ajouté au chef-d'œuvre de la- nature.
Je demeurai longtemps dans une muette contemplation, ne pouvant me lasser d'admirer la majesté de ces perspectives grandioses, de suivre les jeux toujours nouveaux de la lumière sur les marbres à travers la transparence desjianes, sur les gouttes d'eau. Il me semblait n'être là que depuis un instant, lorsqu'A-lan me fît remarquer
que le jour baissait et qu'il fallait nous hâter pour regagner la rivière avant la nuit.
Je quittai à regret la grotte de marbre, emportant un souvenir ineffaçable.
Nous visitâmes encore plusieurs cavernes moins superbes et je perdis quelques instants à regarder le soleil qui se couchait dans la mer et illuminait les montagnes séparées des premières vagues par une grande dune de sable. A-lan devenait tyrannique, il prétendait que nons rencontrerions le seigneur Tigre si nous tardions encore. Je' le suivis donc et nous nous hâtâmes, mais lorsque nous atteignîmes le bois, il faisait nuit.
A peine avais-je fait quelques pas sous les arbres agités par une légère brise que je m'arrêtai me croyant le jouet d'une hallucination. J'entendais une musique puissante, douce, cependant et harmonieuse, n'ayant aucun rapport avec les charivaris cochinchinois, et cette musique semblait accompagner la danse d'une multitude de petites étoiles qui scintillaient de tous côtés entre les feuilles.
— Je suis fou, dis-je à A-lan, ce soleil brûlant m'a sans doute troublé le cerveau.
— Quoi! s'écria-t-il en éclatant de rire, auriez-vous peur des mouches lumineuses et croyezvous que ce soient les fées qui soufflent dans ces flûtes géantes ?
— Quelles flûtes ? dis-je.
^- Voici, dit A-Lan : les indigènes s'amusent à creuser les- tiges des grands bambous et à les percer de trous comme des flûtes, et le vent se charge d'exécuter le concert que vous entendez. Les jours de tempête, cette musique est effrayante, ajouta-t-il.
Malgré ces explications, ce bois, sillonné d'étoiles vivantes et plein dé cette étrange harmonie, n'était pas moins fantastique.
— Comment, dis-je, pouvez-vous craindre la nuit dans un pays qui possède une pareille illumination ?
— Si vous entendiez soudain le long miaulement d'un tigre, vous partageriez mes craintes, dit A-Lan en pressant le pas.
Quelques instants plus tard, nous étions de nouveau installés dans la barque, et je regagnai le navire, ébloui encore par toutes les merveilles que je venais de voir.