CB
LES PHARES FRANÇAIS. i7S
assez durable, moyennant réparations, pour l'usage que Ton voulait en faire. Les logements et une tour en charpente destinée à soutenir un phare provisoire y furent installés. L'espace à partager n'était pas grand, comme on pense. Dans la tour, outre le magasin et le logement des gardiens, fut placée la chambrQ de l'ingénieur : sa tente de bivouac, à droite, en faisant sauter le rocher; on put conquérir une chambre fort longue mais non moins étroite pour les conducteurs ; à gauche, en avant, la cuisine et le garde-manger; sur le côté, le réfectoire des ouvriers; dans le fond, leur chambre, qui était bien remplie. Des lits aussi rapprochés que possible en faisaient le tour sur deux rangs dans la hauteur. Une troisième rangée était établie dans le réfectoire, au-dessus delà table. Enfin, à gauche, sur une anfractuosité de rocher, on avait trouvé moyen de construire une petite forge, qui n'avait qu'un défaut, c'est qu'il élaît souvent impossible de s'y tenir pendant la haute mer.
On avait d'abord autorisé chaque ouvrier à se nourrir à sa guise ; mais, quelques cas de scorbut s'étant déclarés, l'ingénieur sentit la nécessité d'imposer à son monde une nourriture convenable. Il institua dans ce but une cantine astreinte à se tenir fournie de vivres pour six semaines au moins, dans la prévision des mauvais temps qui coupent toute communication avec la terre, et les ouvriers furent assujettis à y prendre pension. D'autres mesures d'hygiène furent encore prises. Tous les matins, les hamacs étaient exposés en plein air; chaque
semaine, les logements étaient blanchis à la chaux, et chaque semaine aussi on se baignait. Grâce à ces précautions, la terrible maladie qui s'était fait craindre disparut, et l'état sanitaire de tant d'hommes accumulés demeura constamment satisfaisant.
Chaque jour, dès que la mer s'était retirée, les ouvriers se rendaient au travail, et les heures des repas étaient combinées de manière qu'ils ne fussent point distraits pendant toute la marée. Au moment où la mer, en remontant, allait les forcer à se retirer, une cloche donnait le signal. On se hâtait de couvrir avec du ciment (ciment qui jouit de la propriété de durcir instantanément) les portions de maçonnerie qui venaient d'être terminées, et l'on courait se réfugier dans les logements. Il arrivait cependant que la mer s'élevait parfois avec une rapidité inusitée; malheur alors aux retardataires! car ils n'avaient d'autre ressource que de se jeter bien vite à l'eau avant que la profondeur fût devenue dangereuse : c'était un divertissement de tous les jours, le seul sans doute. Grâce à ces mesures d'ordre et de surveillance, on n'eut à regretter la perte d'aucun des membres de la laborieuse petite colonie, bien qu'il se soit perdu, pendant la durée des travaux, plusieurs bâtiments, et plus malheureusement encore plusieurs visiteurs.
Mais disons quelques mots du travail même.
La principale difficulté de l'opération consistait dans l'érection du massif plein, autrement dit de la partie sous-marine de la construction. Une fois au
niveau des hautes mers, les opérations devenaient non-seulement plus commodes, mais elles se trouvaient affranchies des chances les plus critiques. Désormais on n'avait plus affaire à la mer que pour la question du débarquement, et Ton bâtissait en quelque sorte sur une île. Mais tout dépendait de cette île artificielle. C'est donc là qu'on avait dû réunir toutes les précautions.
Le roc sur lequel repose 1^ construction est formé par un porphyre noir extrêmement dur et résistant. Néanmoins, comme il présentait en quelques endroits des fissures, on commença par se débarrasser de toutes les parties superficielles, afin de prendre une base parfaitement saine ; et comme il importait en même temps que le pied de la construction ne pût jamais ê(re déchaussé, M. Reynaud adopta les mesures nécessaires pour qu'il fût complètement enfoncé dans le corps du rocher. Dans ce but, une surface annulaire de il"*,70 de diamètre, destinée à supporter la maçonnerie en pierre de taille, fut entaillée au pic dans le porphyre, sur un demi-mètre * environ de proflndeur, et dressée avec la dernière exactitude; travail d'une excessive difficulté à cause de la dureté de la roche, mais fondamental pour l'avenir. C'est dans cette rainure, ainsi protégée par toute la masse du porphyre, qu'ont été déposées les premières assises. Quant à la partie du rocher correspondant au vide intérieur de la tour, rien n'obligeant à de tels soins à son égard, elle est demeurée à l'état brut, et l'on s'est contenté de la recouvrir de béton.
Dans un but de stabilité qui est devenu pour l'ingénieur un principe d'élégance, Tédifice, qui a 47",40 de hauteur, a été partagé en deux parties principales. La première, concave à sa base, est en maçonnerie pleine jusqu'à un mètre au-dessus du niveau des plus hautes mers : elle a 13'",70 de diamètre à son pied, et 8"',60 à son sommet. La seconde, reposant sur cette base considérée comme inébranlable, présente le degré de légèreté qu'il eût paru convenable d'assigner à une tour de même hauteur destinée à être exéculée sur le continent. L'épaisseur du mur est de 1"*,30 dans le l)as et de 0'",85 dans le haut.
Quant aux méthodes adoptées par l'architecte, il ne nous paraît pas utile de les reproduire : ces détails n'intéresseraient qu'un trop petit nonibre de nos lecteurs. Nous ne saurions toutefois passer sous silence une hardiesse qui fait honneur à M. Reynaud : c'est d'avoir démontré, contre l'idée généralement répandue, qu'il n'était pas nécessaire, dans les ouvrages de ce genre, de rendre toutes les pierres solidaires, sous prétexte que la mer peut les en-traîner, pendant ou après l'exécution des travaux. Ainsi, dans les phares d'Eddyslone et de Bell-Rock, toutes les pierres des assises inférieures s'eixchevêtrent suivant des dessins compliqués, et sont maintenues par de nombreux goujons en fer et en bois. c( Ces dispositions, remarque M. Reynaud, ne sont pas assurément sans efficacité ; mais il est fort douteux qu elles soient suftisamment motivées. Peutêtre même présentent-elles plus d'inconvénient que
d'avantages, car, outre les dépenses qu'elles exigent, elles apportent de fâcheux retards dans Texéculion de travaux qu'il y a grand inlérêt à élever le plus rapidement possible au-dessus du niveau de la mer^ »
Le constructeur du phare des Héaux n'a donc pas fixé chaque pierre en particulier; il s'est borné à arrêter par quelques points la masse totale que l'on supposait pouvoiu mettre en place pendant chaque marée. En conséquence, chaque assise fut divisée, dans cette intention, en un certain nombre de portions, douze pour les assises du bas, huit pour celles du haut. Toutes les pierres de ces grands claveaux s'appuyaient les unes sur les autres au moyen de tailles saillantes et rentrantes, et j de plus, celles des angles étaient fixées sur l'assise inférieure par des dés de granit. L'expériemce a montré que cette disposition si simple était suffisante : aucune avarie n'est venue la contrarier ou en démentir le principe.
Tels sont les moyens à Taide desquels s'est élevé ce bel édifice des Héaux de Bréhat que Ton peut dire sans égal. Il s'en faut que ses ancêtres d'Eddystoneet deBell-Rock soient dans des proportions aussi monumentales. M. Reynaud y a consacré six ans. La premièreannée a'été employée à l'étude des localités et à la rédaction des projets ; la seconde, à l'établissement des logements et de la rainure des roches ; la troisième, à la construction du massif plein; pendant la quatrième, la tour s'est élevée à la première galerie; pendant la cinquième, un peu
* Mémoire sur les phares, ,
au-dessous du couronnement ; enfin, en 1839, on a pu poser la lanterne. Le monument porte cette inscription: Cet édifice^ commencé en 1856, a été terminé en 1839, Louis-Philippe régnant.
Si rapide et si heureuse qu'ait été cette érection, elle fut cependant marquée par quelques accidents. Au commencement de la campagne de 1836, « toutes les machines étaient en place, dit l'un des rédacteurs du Magasin pittoresque^ auquel on doit une solide notice sur ce phare, et Ton se préparait à poser la première pierre, quand tout fut enlevé par un coup de mer extraordinaire. Nous avons entendu raconter à ringénieur le chagrin cruel qu'il éprouva lorsqu'en arrivant au rocher dont il s'était trouvé séparé pendant trois jours par la tempête, il aperçut tous ses travaux balayés, la plupart de ses ouvriers blessés, tous démoralisés, et au milieu de tout cela, les marins, qui n'avaient jamais voulu croire à la possibilité de la construction, souriant. Il ne perdit pas courage et sut relever l'ardeur de ses hommes en même temps que ses appareils*. » Une chèvre fut placée sur un rocher à pic, au pied duquel pouvaient arriver les bagarres , et Ton transporta les matériaux à l'aide d'un chemin de fer jeté sur le précipice qui séparait ce débarcadère naturel de l'emplacement de la tour.
* Dès la quatrième année dé sa campagne, M. Reynaud obtint un commencement de récompense; il fut appelé par le suffrage unanime des professeurs à la chaire d'architecture de l'Ecole polytechnique. Ua été nommé depuis lors ingénieur en chef ; il est aujourd'hui inspecteur général des ponts et chaussées, directeur du service des phares et balises, etc.
LES PHAUES FRANÇAIS. 170
Seul, au milieu de l'Océan, le phare des Héaux de Bréhat acquiert, par cet isolement même, un caractère de grandeur sévère qui impressionne profondémentlevoyageur. « Il a, ditMichelet, la simplicité sublime d'une gigantesque plante de mer. » Énorme, jmmobile, silencieux, il semble en effet une sorte de défi jeté au démon des tempêtes par le génie de Thomme. «Parfois, dit à son tour M. de Quatrefages, on dirait que, sensibles à l'outrage, le ciel et la mer se liguent contre l'ennemi qui les brave par son impassibilité, Les vents impétueux du nord-ouest rugissent autour du fanal et lancent contre ses solides vitraux des torrents de pluie, des tourbillons de grêle et déneige. Sous l'impulsion de leur soufie irrésistible arriventdu large des lames gigantesques, dont le sommet atteint quelquefois jusqu'à la première galerie; mais ces masses fluides glissent sur les surfaces rondes et polies du granité, qui ne leur laissent aucune prise : elles passent en lançant jusque par-dessus la coupole de longues fusées d'écume, et vojfit déferler en mugissant sur les roches de Stallio-Bras ou sur les galets du Sillon. Le phare supporte ces terribles assauts sans en être ébranlé. Cependant il s'incline comme pour rendre hommage à la puissance de ses adversaires. Les gardiens m'ont assuré que, lors d'une violente tempête, les vases à huile, placés dans une des chambres les plus élevées, présentent une variation d e niveau de plus d' un pouce, ce qui suppose que le sommet de la tour décrit un arc de près d'un mètre d'étendue. Au reste, cette flexibilité même semble être un gage de durée. Du moins
180 LES PHAHES.
on la retrouve dans plusieurs monuments qui bravent depuis des siècles les intempéries des saisons. La flùche de Strasbourg, en particulier, courbe sous le souffle des vents ses longues ogives, ses sveltes colonncttes, et balance sa croix à quatre pointes, élevée à 440 pieds au-dessus du sol. »
Les gardiens du phare des Iléaux n'ont point* Uompé le savant M. deQualrefages.Des observations faites dans d'autres phares construits en pleine mer confirment ce qu'ils lui ont dit. Il suffit que la hauteur de ces monuments atteigne 40 mètres pour que ces balancements deviennent assez sensibles pour déverser les liquides contenus dans les vases, faire battre contre les parois des tuyaux de descente les poids moteurs des mécanismes et donner enfin aux visiteurs une idée de ce qu'est le balancement d'un navire. Les tours bâties de la sorte sont des sortes de jonc^ de pierre, le vent les incline; mais la bourrasque passée, ils se relèvent,, tout comme lie simples roseaux.