CHAPITRE PRKiMIEH
LE RÈGNE D * A i; lU I* P A LE i; H A N D
Les événemeiiis vont maintenant se précipiter vers la crise finale et le mouvement violent des faits ne laissera plus qu^une faible place au mouvement des idées. Néanmoins, avant que la tempête qui devait briser la Judée, n'éclatât dans toute sa furie, il y eut un moment de calme, de ce calme suprême et étrange qui précède les grandes convulsions de la nature et de la société et endort les esprits superflciels dans un»; confiance trompeuse. Cette heure de tranquillité apparente, ce fut, pour la Judée, le règne d'Agrippa I" que rbistoire a nommé Agrippa le Grand.
Si quelqu'un avait pu rendre la royauté populaire IL ' 5
tHi LES PHARISIENS,
parmi les Juifs, désormais si fanatiques de démocratie, c'eût été certainement ce prince. Pendant son court passage sur le trône, il montra des qualités de cœur et d'intelligence qui lui concilièrent TafTection de tous les partis, même celle des républicains exaltés. Des épreuves personnelles lui avaient appris la bienveillance à l'école du malheur. Il apportait au pouvoir
cette expérience des jours douloureux qui rend ceux qui l'ont acquise indulgents pour toutes les fautes et compatissants pour toutes les misères.
La vie d' Agrippa est tout un roman. S'il eût vécu de notre temps, on pourrait dire que sa jeunesse avait été celle d'un fils de famille, menant la vie à grandes guides, jetant l'argent par les fenêtres, ayant des habitudes et des expédients de « bohème » de haute volée. Petit-fils d'Hérode le Grand et fils d'AristobuIe, on se souvient qu'après la mort de son père et le règne éphémère d'Archelaûs, Auguste le considérant comme trop jeune pour porter la couronne, le retint à Rome et réduisit la Judée en province romaine. En attendant que la munificence des Césars voulût bien le faire monter sur le trône paternel. Agrippa resta donc dans la capitale de l'empire, où il reçut d'ailleurs une éducation brillante. 11 était intime avec Drusus, fils de Tibère, dont il partageait les plaisirs. Bérénice, sa mère, lui laissa, en mourant, une grande fortune qu'il dépensa royalement. Il se 01, dans la société romaine, une réputation inouïe de luxe et de générosité, don-
nant des fêtes splendides et dépensant des sommes folles sans compter. Son patrimoine fut bientôt à sec. Couvert de dettes, il retourna en Orient dans une situation plus que gênée. Hérode, tétrarche de Galilée et sa femme Hérodiade, accueillirent favorablement leur neveu prodigue, lui vinrent en aide et lui donnèrent la haute magistrature de Tibériade, afin qu'il put vivre honorablement; mais les revenus de sa charge étaient trop modestes pour l'étendue de ses besoins. Ses exigences réitérées le mirent mal avec Hérode. Il se démit de ses fonctions et alla auprès de Flaccus, gouverneur de Syrie qui avait été, à Rome, un de ses amis et probablement un de ses compagnons de plaisirs. On le voit alors trafiquer de son crédit auprès du gouverneur romain, en faveur des habitants de Damas par qui il se fait remettre une grosse somme pour appuyer leurs prétentions. Gela le brouille avec Flaccus. Il se retire à Ptolémaide et v troiu'e moyen, par l'intermédiaire de Marsias, son affranchi, de se faire prêter vingt mille drachmes par Prolus, un autre affranchi de sa mère Bérénice. Là, ses créanciers de Rome et surtout l'intendant de l'Empereur qui lui avait avancé trois cent mille pièces d'argent sur les fonds du trésor impérial, veulent le faire arrêter; mais il s'échappe et se réfugie à Alexandrie où il parvient, en donnant la caution de sa femme Kypros, à obtenir un prêt de cinq talents de Tibère Alexandre, frère du philosophe Philon, et qui était alors alabarche
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OU premier magistrat de la ville. Muai de cette somme, il revient à Rome et se présente hardiment au palais de Tibère qui donne ordre formel de lui en interdire l'accès aussi longtemps qu'il n'aura pas restitué au trésor les trois cent mille pièces d'argent qu'il en a reeues. Agrippa ne s'effraie pas de cette mauvaise humeur ; il s'est tiré dé pas plus difficiles. Il se rappelle, à propos, qu'Antonia, belle-sœur de Tibère, était l'amie intime de Bérénice; elle aura bien gardé quelque sympathie pour le fils de la reine juive. Cet espoir n'est pas déçu. Antonia, facile pour tous ces péchés de jeunesse, paie de ses deniers personnels la dette d'Agrippa, qui rentre en grâce auprès de César.
Dès ce moment, à la vie agitée du jeune dissipateur succéda la vie grave de l'homme politique. Tibère confla à Agrippa la garde et le soin de Néron, son petit-fils et fils de Drusus; mais le prince juif sentit d'instinct que ce n'était pas à cet enfant que devait venir d'abord le pouvoir. Il s'attacha à Caïus Caligula, fils de Germanicus et petit-fils d'Antonia ; il eut même l'imprudence de faire hautement des vœux pour que la mort de Tibère donnât bientôt à Calus la couronne impériale. Cette parole téméraire rapportée à l'Empereur, fit éclater son courroux. Agrippa fut arrêté et mis dans les fers. Il y resta jusqu'à la mort de Tibère, que Marsias, alors son esclave, vint hii annoncer, le premier, en lui disant : (( le lion est mort. »
Le lion, ou phitôt le tigre de Caprée était mort en
efTet, (an 36) après avoir, lui-même, désigné Caïus comme son successeur. Caligula n'eut rien de plus pressé que de délivrer son ami Agrippa. Pour lui témoigner sa reconnaissance, il le proclama solennellement roi de la tétrarchie de Philippe son oncle, mort déjà depuis quelque temps et dont les États avaient été annexés à la Syrie. Il y joignit la tétrarchie de Lysinias et nomma MaruUus gouverneur de Judée, en attendant que le nouveau roi, qu'il retint quelque temps auprès lui^ allât prendre possession de son trcme. Enfin, peu de temps après^ il dépouilla Hérode lui-même de sa tétrarchie, sous prétexte de trahison, l'ajouta au royaume d' Agrippa et exila le tétrarche de Galilée à Lyon, dans les Gaules, où Hérodiade réclama, comme un noble devoir, la faveur de partager l'exil de son époux disgracié * .
C'est ce prince aux aventures singulières, c'est cet intrigant, ce dissipateur, ce captif de Tibère, qui fut le seul bon roi que puisse citer l'histoire juive pendant la durée du second temple.
Agrippa, ayant ainsi élargi les limites de son territoire, vint se consacrer à l'administration de ses Ktats. Soit conviction, soit habileté, il montra le
I. Voir sur tous l'i*:* faits, .)o:4f.nie, Anfiff., liv. XVIM. ch. ix.
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plus vif et le plus sincère attachement pour les pratiques de la loi * . Il se rendit surtout populaire par le soin qu'il mettait, dans les solennités religieuses, à se mêler à la foule, comme le plus simple des citoyens, sans aucun signe distinctif de Tautorité souveraine. On le vit, lors de la fête des semaines, porter lui-même, au milieu des fidèles, pour l'oflrande des prémices, son panier plein de fruits nouveaux ^ Il remit en vigueur la coutume, depuis longtemps tombée en désuétude, d'après laquelle, à l'expiration de chaque période septennaire, le roi devait lire, devant le peuple, le Deutéronome dans le parvis du temple. On rapporte même que lorsqu'il accomplit ce devoir, étant arrivé au passage où il est dit : c( Tu ne pourras pas » établir pour roi un homme qui ne soit pas un de tes » frères ^, » il se rappela son origine iduméenne et fondit en larmes disant qu'elle le rendait peut-être indigne de régner sur Israël. Mais, la foule et les Pharisiens eux-mêmes, émus de cet acte d'humilité, s'écrièrent d'une voix unanime : « Tu es notre frère ! tu » es notre frère * !» et cette scène publique ne contribua pas médiocrement à accroître sa popularité.
Il affectait d'ailleurs, dans tous ses actes, une grande mansuétude. On cite de lui des traits de clémen<;e qui