‹ Les phénomènes affectifs et les lois de leur apparition, essai de psychologie généraleChapitre 4 sur 11 · GO ^ LES PHÉNOMÈNES AFFECTIFS · texte numérisé non relu

GO ^ LES PHÉNOMÈNES AFFECTIFS

l'attention extrême s'accompagne généralement, autant que j'en puis juger, d'une sorte d'émotion, elle peut être considérée comme un phénomène de l'ordre affectif. Lorsque nous sommes absorbés par une recherche quelconque, par un travail de l'ordre intellectuel, il est bien rare, à mon avis, si même le cas se présente, que nous n'éprouvions pas quelque sentiment de plaisir, un peu plus tard, de fatigue, d'impatience ou de contentement. Quoi qu'il en soit, d'une manière générale, une émotion un peu vive tend d'ordinaire à nous absorber tout entiers et à occuper tout notre esprit. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce phénomène très fréquent, qui s'explique sans doute par les lois de l'association et de la sélection.

Les divers caractères que nous venons de voir isolément, nous pouvons les retrouver et les voir agir ensemble et produire, selon qu'ils viennent ou non se joindre à l'arrêt des tendances et à la multiplicité des phénomènes, des processus inconscients, ou bien des phénomènes d'ordre intellectuel, ou enfin des émotions ou des sentiments.

Il arrive par exemple que si l'on cause en marchant, et si la conversation devient plus intéressante ou plus animée, on s'arrête, la marche s'interrompt. Nous avons ici un arrêt de tendance au mouvement qui ne s'accompagne ni de sentiment, ni môme de conscience nette. Comment les faits se sont-ils passés ? La marche est un acte réflexe dont le point de départ se trouve principalement dans l'impression que produit le sol sur la plante des pieds, ainsi que l'a prouvé l'observation de certaines maladies. Or, tant qu'on marche, cette excitation persiste, et, avec elle, la tendance au mouvement : il y a donc bien, quand la marche s'interrompt, un arrêt de tendance. Les conditions dans lesquelles se- produit cet arrêt sont les suivantes : 1° l'impulsion à la marche est très faible, et n'aboutit quelque temps que parce

LOI GÉNÉRALE DE LEUR PRODUCTION

qu'elle ne rencontre aucun obstacle ; 2° elle n'est pas arrêtée par un obstacle direct, mais un autre processus psycho-physiologique qui est resté indépendant d'elle pendant quelque temps absorbe à son profit toutes les forces psychiques, et en particulier celles qui étaient nécessaires pour que la tendance à la marche pût s'achever par un acte ; 3° la tendance à la marche n'est pas seulement entravée, elle est momentanément à peu près anéantie pendant l'arrêt ; tout au moins il ne se produit aucun fait de conscience qui ait rapport à elle.

Examinons maintenant un cas où l'arrêt de la tendance donne naissance à des faits de conscience :

Il arrive que lorsqu'on est fortement absorbé par une occupation quelconque, on finit par perdre complètement la conscience nette de ce que l'on fait; dans ce cas, une interruption, en vous arrachant à la distraction, vous donne ou vous rend la conscience de ce que vous faisiez. Ainsi, si j'écris étant absorbé par mon travail, je prendrai de temps en temps de l'encre dans mon encrier, en n'ayant de cet acte qu'une conscience très vague, si môme j'en ai conscience ; mais si, par exemple, mon encre est épuisée, ou si un incident de ce genre arrête l'impulsion presque inconsciente à envoyer ma main dans la direction de l'encrier quand ma plume commence à mal tracer les lettres, je reprends une conscience nette de cette impulsion, du besoin que j'ai, et des circonstances parmi lesquelles l'impulsion et le besoin se manifestent. Il se produit alors des représentations et des idées, des phénomènes intellectuels. Si nous analysons les circonstances de l'arrêt en ce cas, nous trouvons qu'elles sont les suivantes : 1° l'impulsion à écrire et à faire tous les mouvements qui se rapportent à cet acte rencontre un obstacle direct, elle ne s'arrête pas parce que la force psychique est appelée ailleurs, comme cela arriverait, comme cela arrive quand une méditation plus active sur le sujet de mes réflexions

arrête ma plume ; ici , l'impulsion persiste, et n'attend pour se traduire de nouveau par des actes que la disparition des obstacles qui l'ont arrêtée ; 2° les nouveaux phénomènes psychiques qui se produisent à la suite de l'impulsion se rapportent à cette même impulsion. Ce sont, dans l'espèce, des images d'encre, de plume, de papier, etc., des idées sur les rapports de ces différents objets entre eux, des représentations des gestes nécessaires pour me procurer de l'encre, et des tendances vers les mouvements appropriés. Ces faits ne sont ni très nombreux, ni très complexes, ils sont assez bien systématisés ; 3° les états psychiques concomitants , réflexions sur le sujet qui me fait écrire, recherches d'idées* etc., ne sont pas tout à fait interrompus et ne sortent pas complètement du champ de la conscience.

Voyons enfin le cas où, au lieu d'un processus inconscient, ou d'un phénomène intellectuel, c'est un phénomène affectif qui se produit, et notons les particularités qui se produisent en même temps. Si, par exemple, croyant aborder un ami intime qu'il n'a pas vu depuis longtemps, un homme expansif se précipite les bras ouverts sur un inconnu, l'arrêt des tendances diverses qui naissent en ce moment (gestes, paroles, etc.) se traduit dans ce cas par un sentiment de confusion et de regret; en même temps, l'imagination se met en branle et se représente vivement, soit le ridicule de l'événement, soit le plaisir, et pour peu que la personne à qui la mésaventure arrive soit impressionnable, c'est-à-dire si elle est apte à éprouver facilement des phénomènes affectifs d'une grande intensité, pendant un moment, elle oubliera à peu près tout ce qui ne se rapporte pas plus ou moins directement à ce qui lui arrive, la conscience ne sera plus occupée que par les pensées, les images, les états affectifs qui résulteront de l'arrêt des tendances. Nous remarquons alors les circonstances suivantes : 1° les tendances sont directement arrêtées,

LOI GÉNÉRALE DE LEUR PRODUCTION

la force psychique n'est pas appelée indirectement par un autre système d'idées ou de représentations ; 2° il se produit un assez grand nombre ou un très grand nombre, selon les cas, de phénomènes accessoires physiques ou psychiques, ayant tous un rapport étroit avec l'arrêt des tendances, mais assez mal coordonnés entre eux, et quelquefois incohérents; 3° les forces psychiques de l'homme sont entièrement absorbées par les nouveaux états de conscience, et ceci apparaîtrait plus clairement encore si nous examinions des émotions plus fortes que celles que j'ai prises pour exemple.

Enfin, on pourrait citer un quatrième cas, celui où l'émotion produite serait extrêmement forte. Si, par exemple, nous perdons subitement une personne qui nous est chère, ou si nous recevons une blessure très douloureuse, une foule de tendances, d'habitudes, de systèmes psychiques sont subitement et fortement arrêtés en nous. Le nouveau phénomène qui naît dans ces condititiors extrêmes présente de nouveaux caractères : 1° il absorbe toutes les forces psychiques ; 2° il finit lui-même par aboutir à une sorte d'inconscience. Il est probable que le premier de ces caractères est la condition déterminante de l'autre, car la conscience ne peut guère se produire quand les forces psychiques ne sont pas partagées à quelque degré.

Ainsi, nous retrouvons l'inconscience aux deux bouts de la série, quand le phénomène que nous étudions offre des caractères absolument opposés. En restant dans les limites entre lesquelles la conscience et l'activité psychique sont possibles, nous voyons que nous retrouvons toujours les mêmes caractères que nous avons étudiés un à un, et dont les uns ne manquent jamais, tandis que les autres peuvent être, chacun séparément, absents des conditions d'un phénomène de l'ordre affectif : ces caractères sont l'arrêt des tendances, la multiplicité des phénomènes, la force et la persistance

de la tendance, l'incoordination relative et l'apparition brusque des phénomènes, enfin la tendance à envahir le champ presque entier de la conscience.

Nous pourrions maintenant, autant pour vérifier cette loi que pour expliquer certains phénomènes, tâcher de l'appliquer à certains groupes de faits bien connus, et montrer comment elle peut en rendre compte. Je serai bref là-dessus, ayant déjà donné un nombre d'exemples assez considérable. La diminution et la cessation du sentiment, par exemple, à mesure que l'impulsion diminue ou cesse, ou bien à mesure que les obstacles disparaissent, s'expliquent facilement. Un passage du roman du comte Tolstoï, la Guerre et la Paix, montre très bien le résultat de cette dernière évolution, qui n'est peut-être pas toujours bien nettement perçue : « Il me semble que tu ne peux m'aimer, dit Marie à Nicolas Rostow, son mari, tant je suis laide en ce moment. » « Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis : il n'y a point de laides amours : c'est Malvina et compagnie qu'on pont

aimer parce qu'elles sont jolies Est-ce qu'on aime sa

femme? Je ne t'aime pas Et cependant comment te

dire? Qu'un chat noir passe entre nous ou que je me trouve seul sans toi ; je me sens perdu, je ne suis

plus bon à rien Est-ce que j'aime mon doigt?....

Allons donc, je ne l'aime pas, mais ({trou essaye de me le couper. » En général on ne dirait pas que l'on n'aime plus alors qu'on est arrivé à ce point. Cependant, il est sûr que l'amour, s'il existe encore, est bien différent de ce qu'il était à son origine, et que l'organisation plus grande des tendances , et la diminution des arrêts se manifeste par son affaiblissement et une diminution des phénomènes affectifs. De même, nous voyons que quand la cause extérieure, organique ou cérébrale, d'une impulsion manque, le sentiment ne se produit pas. Les eunuques n'ont pas les mêmes passions que les hommes — un homme qui reste enfermé, ne bouge

LOI GÉNÉRALE DE LEUR PRODUCTION

pas, et ne fait aucun travail ressentira moins l'impression cle la faim et de la soif, toutes choses égales d'ailleurs, que celui qui lit, travaille ou se livre à un exercice physique ne la ressentira au moment où la cessation des autres préoccupations lui permettra de se produire. Nous nous expliquerons de même facilement que les projets que l'on forme s'accompagnent généralement d'émotions très perceptibles, et quelquefois d'émotions plus vives que celles que cause leur réalisation. C'est que, dans le projet, l'impulsion est. tout à fait arrêtée sans être anéantie, et que nous retrouvons de plus toutes les circonstances de la production de l'émotion. Remarquons encore que le moment où l'émotion est la plus forte est généralement celui où le projet va être réalisé, parce qu'alors l'impulsion acquiert un maximum de force, tandis que les obstacles ont encore pour un certain temps la même efficacité.

Nous comprenons aussi facilement le fait de la production d'un sentiment par le fait de faire un mouvement associé à ce sentiment. On raconte que Campanella pouvait connaître ce qui se passait dans l'esprit d'une personne en imitant son attitude et sa physionomie. Dans l'hypnotisme, dans le sommeil artificiel, on observe des faits de ce genre, mais plus accusés. « Une personne à laquelle on avait élevé les bras, en lui disant qu'on lui faisait supporter un fardeau, se persuada qu'elle avait les bras réellement chargés d'un poids fort lourd, et éprouva de la fatigue. » « M. Burke assure avoir souvent éprouvé que la passion de la colère s'allumait en lui à mesure qu'il contrefaisait les signes extérieurs de cette passion, et je ne doute pas que, chez la plupart des individus, la même expérience ne donne le même résultat (1). » Le plissement de la peau à la région

(1) Maury. Le Sommeil et les Rêves, p. 265. Le premier exemple a été emprunté à Azam et Carpenter, le second à Dugald-Stewart.

moyenne du front, dit Braid, évoque des images tristes quelle que soit l'impression maîtresse du mouvement,

quel que soit l'organe en jeu la position du corps

influe notablement sur les émotions et les sensations pendant la période voulue de l'hypnotisme ; aussi quelle que soit la passion que Ton veut exprimer par l'attitude du patient, quand les muscles nécessaires à cette passion sont mis en jeu, la passion elle-même éclate tout d'un coup, et l'organisation tout entière y répond (1). » Il faut voir dans ce fait, en même temps qu'un bon argument pour la priorité de la tendance au moment par rapport à la production du phénomène affectif, un exemple irrécusable du fait, un résultat de l'association des mouvements : une position expressive suggère une tendance à un système particulier de mouvements , le système de mouvements produit le sentiment éveillé par association par un autre mouvement, de la même manière et pour les mômes raisons qu'il le produit quand il est mis en activité par une autre cause quelconque.

REDUCTION DES DIVERSES CAUSES A UNE CAUSE GÉNÉRALE. — FORMULE DE LA LOI GÉNÉRALE DE PRODUCTION lis PHÉNOMÈNES AFFECTIFS.

En comparant et en examinant tous les caractères que nous avons reconnus à la condition constante des

(1) Braid. Ncurypnologie, trad. de M. G. Simon. Consulter aussi les Études cliniques sur la grande Hystérie de M. P. EUoher,

LOI GÉNÉRALE DE LEUR PRODUCTION

phénomènes affectifs, nous pouvons, il me semble, ramènera un fait unique, dont les conséquences sont nombreuses, la. cause des phénomènes affectifs. L'arrêt des tendances, la multiplicité des phénomènes, la persistance et la force des tendances, l'incoordination relative et l'apparition brusque des phénomènes, la tendance à envahir tout le champ de la conscience ne sont que des effets d'un fait unique ou que ce fait lui-même; le dégagement d'une quantité considérable de force psychique qui ne peut se dépenser d'une manière systématique. La force psychique est dégagée dans les centres nerveux le plus souvent sous l'influence d'une excitation venue du dehors, l'arrêt de la tendance est un signe que cette force ne peut se dépenser d'une manière harmonique ; il y a un manque de systématisation entre l'excitation, la naissance de la tendance et l'état actuel des centres nerveux et de l'esprit, puisque la tendance est plus ou moins enrayée et empêchée d'aboutir à sa fin; la multiplicité des phénomènes, leur incoordination et tous les autres caractères se laissent évidemment dériver de cette cause première, et les phénomènes affectifs en général, émotions, passions, sentiments, etc., nous apparaissent par conséquent comme l'effet d'un trouble de l'organisme, d'un état d'incoordination des phénomènes et des tendances physico-psychiques, et si nous comparons le phénomène affectif au phénomène intellectuel au point de vue des conditions particulières qui donnent naissance à l'un et à l'autre, nous voyons que la différence entre l'un et l'autre tient à ce que la quantité de force psychique mise en activité est moindre dans le cas de la production d'un phénomène intellectuel et que la systématisation est plus grande. En somme, l'automatisme complet paraissant L'état parfait, idéal, de l'organisme, le phénomène intellectuel est l'indice d'un trouble léger et d'un défaut de systématisation relativement peu considérable, tandis que le phénomène affectif

est l'expression d'un trouble plus profond êt d'un défaut plus considérable de systématisation et d'harmonie.

Je formulerai ainsi la loi de production des phénomènes affectifs :

Le phénomène affectif est l'expression d'un trouble plus ou moins profond de l'organisme, dû à ce qu'une quantité relativement considérable de force nerceuse est mise en activité sans pouvoir être employée d'une manière systématique. Il se produit alors un arrêt des tendances mises en jeu, et une quantité plus ou moins considérable de phénomènes physiques ou psychiques variés; en même temps se présentent toujours, soit les phénomènes suivants, soit simplement un ou plusieurs d'entre eux : persistance des tendances, incoordination relative et apparition brusque des phénomènes suscités, tendance de l'impulsion éveillée à envahir presque entièrement le champ de la conscience.

Page 1