‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 41 sur 56 · Mélanges f p. 316é · texte numérisé non relu

Mélanges f p. 316é

œuvres de Reid, son écrit sur la distinction de la physiologie et de la psychologie^ exposent à l'infini, avec une multitude d'accessoires et de dépendances, des idées qui eussent été au large en cinquante pages. Il en dit tant qu'on n'est jamais tenté de le relire. C'est un esprit touffu, que ses ramifications trop nombreuses ont empêché de pousser assez droit et assez haut.

Il n'en reste pas moins parmi les maîtres : et lorsqu'on considère sa puissance d'investigation et de raisonnement, l'étendue et la liaison de ses idées, la prudence et la hardiesse de ses tentatives, et surtout l'originalité de ses vues, on juge que parmi les maîtres son rang n'est pas le dernier. Il a inventé, et cela suffit. Dans toutes les autres sciences, le savant continue l'œuvre de ses prédécesseurs ; en philosophie, il crée tout lui-môme. Qu'il échoue ou qu'il réussisse^ il a soulevé toute la science, et il a prouvé souvent plus de génie que le physicien le plus adroit et le plus heureux. Pour employer les images de M. Jouffroy, je dirai que cette différence entre les esprits d'un siècle est comme la différence des arbres dans une forêt. Les uns, plantés au sommet des collines, sont exhaussés par le sol; tout l'hiver, ils chauffent les habitants de leurs débris; tout l'été, ils sont peuplés d'oiseaux ; seuls, on les voit de loin ; seuls, il sont vivants et utilesé Descendez dans les pro-

aSS CtUPlTRE IX.

fondes vallées, dans les longues fondrières obs* cures, cù le limon déposé par ies eaux nourrit des futaies antiques : les supurbes chênes montent vers le ciel d*un élan inflexible, et leur colonne grise descend droit jusqu'aux entrailles du sol, comme enfoncée par la main d*un géant. Nul mouvement, nul bruit; les agitations des sommets n'arrivent point jusqu'à la terre. On marche silencieusement sur un tapis de feuilles flétries ; le sol est nu; à peine de loin en loin on distingue quelque eupliorbe maladif, ' quelque broussaille rampante. Les hêtres colossau-: laissent tomber leurs branches en étages; les nappes de rayons descendent en cascades sur leurs feuilles luisantes, et Ton voit onduler sur la mousse la fo me incertaine des feuillages qui se balancent leotement dans les hauteurs. Regardez de près : ces dominateurs du sol sont tous blessés à la base ; le mal a rongé leurs pieds ; Teaiu s'infiltre à travers leur écorce. Les uns vont mourir; les autres meurent. Inutiles, condamnés, inconnus dans leur gorge^ abaissés au-dessous de la joyeuse végétation des collines, ils n'en forment pas moins un monde; et quand de vos bras étendus vous en mesurez quelqu'un, fût-ce le plus malade, vous trouvez que leurs florissants rivaux sout petits.

M. JOUPPROY PSYCHOLOGUE.

M. Jouffroy dit quelque part et prouve partout « qu'il avait à un assez haut degré le sens psychologique, et une grande inclination pour la science des faits intérieurs *. • Rien de plus naturel que ce goût dans un homme intérieur. Habitué à vivre en lui-même, les événements qui l'intéressent sont les événements de son âme; les révolutions qui le frappent sont les variations de sa pensée; les mécanismes qui Tamusent sont les contre-coups de ses passions. Si la philosophie de Tâme est antique

Page 1