‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 54 sur 56 · M. Jules Simon · texte numérisé non relu

M. Jules Simon

lesntisonnements qui depuis trente ans passent pour bons, et nous les traiterons comme au dix-huitième siècle on traita ceux deMalebranche, de Leibnitz, de Descartes, avec cette différence qu'aujourd'hui le scepticisme est usé, que la pleine destruction ennuie, que les progrès de l'expérience ont amassé depuis cinquante ans des moitiés de science et des sciences entières, prouvées et solides, utiles pour bfttir la route, et des lumières grandioses, quoique fumeuses, érigées en Allemagne pour nous indiquer le but. De ce côté, toute espérance n'est pas perdue ; on est déjà bien revenu du rêve, des aspirations vagues et des grands mots; la chute de vingt systèmes réformateurs nous a mis en défiance; nous ne pensons plus que la poésie soit un instrument de précision, et nous commençons à soupçonner que le cœur est fait pour sentir et non pour voir. Victor Hugo et Lamartine sont des classiques, étudiés plutôt par curiosité que par sympathie, aussi éloignés de nous que Shakspeare et Racine, restes admirables et vénérables d'un âge qui fut grand et qui n'est plus. Nous admirons déjà moins les abstractions, les obscurités, le style solennel, les phrases à queue, les barbarismes. M. Cousin, un des premiers, s'est réformé, et emploie la langue de Descartes, qui ramènera peut-être la langue de Voltaire. Voici qu'on vient de déterrer le plus grand psychologue du siècle, Henri Beyle, qui avait manqué la popula-

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rite, parce qu'il avait fui le ton sublime; et plusieurs personnes déjà préfèrent ses petites phrases précises» dignes d'un code et d'une algèbre, aux métaphores de Victor Hugo et au galimatias de Balzac. On relit le dix^huitième siècle ; sous les moqueries légèresyon trouve des idées profondes ; sous l'ironie perpétuelle, on trouve la générosité habituelle; sous les ruines visibIes,on trouve des bâtisses inaperçues. Quelques personnes commencent à redouter la sentiment, à discuter l'enthousiasme, à rechercher les faits, à aimer les preuves. S'il s'en rencontre beaucoup, une nouvelle philosophie se formera.

Quelles idées apportera-t-elle? Je n'ai point la hardiesse de les prédire. J'exposerai simplement comment on doit les chercher ; il s'agit du moyen \ de découvrir, non de la découverte ; j'ose parler de \ la voie^ et non du but. Quoi qu'il en soit, et quoi qu'il arrive, aujourd'hui tout homme un peu versé dans l'histoire prévoit l'effet de son travail. L'exemple de ses devanciers lui donne la mesure de ce qu'il fera, et ce qu'il fera est peu de chose. Il voit l'image de ce qu'il est et de ce qu'est la science dans les palais récemment déterrés des grandes cités orientales. Des pilastres, des étages de portiques, des labyrinthes de galeries, des salles immenses amoncelées en tours, des temples accumulés comme des cellules d'abeilles, des allées sans

fin, peuplées de dieux et de monstres, une ville de pierre, exhaussée d'assises en assises cbmme pour escalader le ciel immobile, et plongée dans les entrailles du sol par ses souterrains béants : déjà effrayés par ce labeur gigantesque, les voyageurs s'approchèrent. Les murs, les colonnes, les voûtes, les dalles étaient couverts d'hiéroglyphes et d'inscriptions: chaque pouce de pierre enfermait une pensée, et la cité révélée était un livre de granit où s'était consumée toute la vie de tout un peuple. L'un d'eux, du pied, en sortant, dérangea par hasard un morceau de roche ; ils poussèrent un cri : les cinq autres pans de la pierre étaient labourés de signes plus pressés, entre- croisés, enroulés, en sorte que la surface disparaissait sous leur réseau. Ces signes voyaient pour la première fois la lumière; à peine gravés on les avait enfouis sous le ciment; ils n'avaient point servi, ils n'avaient point parlé, ils étaient restés obscurs, collés contre leurs voisins obscurs; et toute la cité était ainsi. Nos sciences ressemblent à ces villes : des générations meurent occupées à graver sur nos livres l'innombrable catalogue des faits ; et ce terrible laheur n'est rien. Avant de saisir une vérité, il faut traverser dix erreurs ; avant d'écrire un caractère' utile sur la face éclairée de la pierre, il faut multi« plier, raturer, enchevêtrer les caractères inutiles sur les faces obscures. La plupart des ouvriers

POURQUOI L'ËGLEGTISME A-T-IL HÉUSSlt 315

meurent avant d'avoir touché le côté visible; et h celui-là est présomptueux qui, sur cent caractères, ne désespère pas d'y en inscrire un.

Il y a encore à Paris des philosophes qui vivent dans une chambre. On en rencontre jusqu'à cinq ou six, et, après quelques années de soins, si Ton aime véritablement la discussion abstraite, on acquiert le droit d'aller se chauffer le soir au coin de leur feu. J'en sais de diverses espèces, plusieurs tout à fait excentriques, sceptiques, polythéistes, bouddhistes, matérialistes purs, panthéistes parlaits. Presque tous sont des gens austères, et quelques-uns, sceptiques déterminés, sont des modèles de vertu; la méditation amortit les sens, et les vues générales impriment dans l'âme la préoccupation du «bien public. J'en connais deux assez âgés, et je les appellerai M. Pierre et M. Paul.

Ils n'ont ni femme, ni enfants, ni neveux; ils

ne vont point dans le monde ; ils ne jouent point au whist; ils ne prennent point de tabac; ils ne font point de collections. Ils aiment à raisonner.

Je les ai longtemps trouvés bizarres , et j'ai fini par les juger con'équeijts. Ils inventent en causant : ce mot expliqué leur vie. J'ai vu un mathématicien qui donnait ses leçons, tête baissée, sans rien dire, occupé à jeter de petits morceaux de craie par la fenêtre. Par instants, il sursautait, apercevait une idée, écartaft Félève, effaçait d'un revers de main les écritures du tableau, et griffonnait violemment sa formule nouvelle. Mes deux philosophes lui ressemblent Les idées jaillissent en eux inattendues, subites ; ils en joufssert comme d'une découverte ; ils sont devant elles comme un provincial à TOpéra. On s'en aperçoit aux éclairs de l'œil, à l'accent, aux gestes brusques, aux interruptions, aux vives reprises. Vers onze heures du soir, ordinairement tous deux sont en verve, et le spectacle est curieux. Ils pensent trois ou quatre fois plus vite que d'habitude, avec des abréviations étranges. Ils s'entendent à demi-mot, chacun ache^* vaut la phrase de l'autre ou lui coupant la parole pour lui dire : « Bien, assez, j'ai compris. » Ils se contredisent rarement, et plus volontiers s'attellent tour h tour à la même idée pour la dévider jusqu'au bout. Véritablement, au mouvement de

leurs yeux et de leurs lèvres , on voit travailler leurs cervelles. Parfois les bougies s'éteignent au beau milieu d'un raisonnement; ils le continuent en brandissant des allumettes. Souvent l'un reconduit son ami; arrivé, celui-ci reconduit l'autre, et ainisi de suite, eux toujours causant, avec une franche amitié et de la meilleure foi du monde, sans jamais disputer, tellement que chacun prend à Foccasicn l'opinion de son adversaire et lui fournit des arguments. Je vais chez eux chaque semaine; ils me permettent de les écouter; quelquefois même ils veulent bien me donner des conseils, dont je sais mal profiter.

M. Pierre a soixante ans, une petite tête spirituelle et sereine, des tra ts nets vivement coupés, des yeux souriants et perçants, un beau front uni, un peu fuyant, régulièrement encadré par des lignes géométriques de cheveux gris, rien de maladif, d'inquiet, d'âpre ou de vague, comme dans nos figures modernes. Il a la démarche agile, et pourtant égale, sans hâte ni saccade, en homme dont l'âme saine et gaie se tient d'elle-même en action et en équilibre sans enivrement, ni abattements, ni efforts. Fort attentif aux bienséances, il est soigné, quoique simple, sur sa personne. On le voit quelquefois au Jardin des Plantes, chez M. Brongniart, à l'École de médecine, chez M. Denonvilliers : ce sont les deux cours qu'il préfère.

320 CHAPITRE XlII.

Sa cravate blanche irréprochable, et son habit bleu, à boutons d'or, fermé jusqu'au col, font contraste avec les paletots qui l'entourent, et l'on regarde volontiers cette tète enjouée, un peu antî- ^ que, au milieu de ces jeunes visages salis et flétris par l'École pratique et par l'estaminet. De temps en temps, il prend des notes sur un cahier relié fort propre, avec un porte-crayon d'argent, toujours rempli de mine de plomb choisie, d'une petite écriture régulière et nette, qu'un copiste admirerait. Rentré chez lui, il détache la page, y met la date, la range à sa place dans un carton de faits semblables. Trois ans après, dans la discussion la plus vive, il la cite aussi exactement que s'il venait de l'écrire, ouvre le carton à l'endroit pfécis, et la présente à son adversaire pour ne rien dire que pièces en main.

Quoique fort bon, il n'est point philosophe humanitaire. Il trouve ennuyeux d'écrire, et ne publiera jamais rien ; il n'a pas envie de sauver le genre humain; d'ailleurs pour cela il ne compte pas sur les livres. Il est gourmet en matière de science, et ne raisonne que pour lui seul. Il prend son plaisir où il le trouve, et prétend que les autres font comme lui. Il ne croit guère au dévouement et n'aime que médiocrement les gens à principes. Sa bienveillance, qui est extrême, vient de son tempérament, non de son raisonnement. Il

n'est point du tout poëte : très-froid et très-lucide', ses nerfs s'animent sans que i^on sang s'échauffe; la verve multiplie ses idées sans les colorer. Sou grand besoin est de voir clair ; il veut toujours se rendre compte, et dans la discussion dit quinze fois par heure : « Je n'entends pas. » Un peu sceptique, parfois moqueur, destructeur par occasion, surtout en matière d'illusions poétiqiles et métaphysiques, il a des habitudes d'algébriste, et a copié de sa main la Langue des calculs. Mais il a gardé la politesse du dernier siècle, et, si vivement qu'il vous réfute, il est impossible que vous lui vouliez du mal.

Il habite rue Bretonvilliers, à la pointe extrême de l'île Saint-Louis; c'est la plus belle vue de Paris. De ses fenêtres on domine le Jardin des Plante?, et les yeux embrassent la magniSque courbure de la Seine qui descend de l'est, étalée largement entre ses deux quais déserts. Quand le soleil se lève, et qu'un grand pan de clarté vient argenter les petits flots innombrables, Tappartement s'emplit tout entier d'une lumière blanche, et les rayons irisés dansent avec une gaieté inexprimable dans les vieux carreaux. Les chambres sont hautes, lambrissées, avec des panneaux et des peintures dans le goût du dix-huitième siècle. Beaucoup' d'espace, beaucoup de jour, peu de meubles; en fait de li-^ vres, une bibliothèque toujours ouverte où sont

3S2 CHAPITRE XIIL

les quatre-viagt-quatre volumes de Voltaire, et les trente-deux volumes de Gondillac; une autre» énorme, comblée d'ouvrages de fonds, mémoires des académies, journal des savants, recueils des mémoires et des historiens originaux, catalogues de faits de toute espèce et de toute forme ; dans un cabinet, quelques herbiers, deux ou trois squelet* tes, des cartons de portraits ou d'estampes, bref un choix de spécimens. Pour le maître, on le trouve ordinairement à sa table devant la fenêtre, regardant parfois les deux lignes grandes et simples qui dessinent le cours de la Seine, occupé plus volontiers à dresser des listes et à composer des groupes de faits.

Ces jours derniers, il rencontra les article^ que vous venez de parcourir, cher et redoutable lecteur. U me demanda en souriant ce que je faisais dans cette galère : révéler au public que M. Cousin est un orateur, M. Royer-CoUard un dictateur, M. Jouffroy un homme intérieur, et M. de Biran un abstracteur de quintessence, c'est annoncer que Napoléon fut ambitieux; il est inutile de faire ces découvertes. Je m'excusai comme je pus, alléguant que j'avais voulu exposer la méthode, et confessant que j'y avais mal réussi. J'ajoutai qu'en ce moment j'avais recours à lui, ne pouvant achever seul; si je ne faisais clairement cette exposition, mon travail restait inutile ; il serait sot de montrer

les fautes sans indiquer les moyens de les éviter ; ayant affirmé que la méthode de l'école est mauvaise, je devais expliquer la bonne; pour dégager les gens d'une voie, il fallait les engager dans une autre, et pour cela j'avais compté sur lui.

« Vous pensez donc, mon cher enfant, me dit-il, qu'on décrit une méthode par occasion au bout d'un livre, en un chapitre, ou bien un soir entre un verre d'eau sucrée et une tasse de thé? Vous êtes prompt en besogne ; au besoin, vous pourriez répondre à ces bonnes gens qui arrêtent un homme sur le trottoir, le priant de leur expliquer, au pied levé, ce qu'il pense de Dieu, du monde, de Tâme et du reste. N'importe, venez ce soir. Paul y sera. Nous causerons, et, s'il se dit quelque chose d'utile, vous en ferez ce qu'il vous plaira. »

Le soir venu, il me prit la main avec sa grâce ordinaire, m'installa dans un fauteuil, me versa du thé| m'avertit d'en boire beaucoup, disant qu'il voulait me tenir éveillé, qu'il en avait besoin, qu'il allait faire le professeur, que c'était la première | fois de sa vie, et que d'avance il m'en demandait / pardon. « Je ne vous parlerai que d'analyse. C'est mon état. Paul fera le reste. »

« Analyser, à mon avis, c'est traduire. Traduire, c'est apercevoir sous les signes des faits distincts. Si je lis le nombre 27 , je puis indiquer aussitôt

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que 27 c'est 26 -f 1, que 26 c'est 25 + 1, et ainsi de suite ; je fais ainsi l'analyse de 27. Pareillement, quand je prononce le mot force^ digestion, volonté^ ou tout autre, je dois pouvoir indiquer en quels mots il se résout, et à quels faits ces mots correspondent; alors seulement je l'ai analysé.

Dans cette traduction je vois deux pas. Le premier est la traduction exacte : c'est celle que la doctrine de Condillac explique; le second est la traduction complète ; c'est celle que donnent les progrès de l'observation. Excusez ces formules ; j'arrive aux exemples précis, et je vais essayer devant vous des analyses du premier genre.

Vous savez que les physiologistes, après avoir décrit, compté, classé les fonctions et les organes, concluent ordinairement en admettant une force vitale. Selon eux, il y a une force qui réside dans le germe, le développe, l'organise, maintient Tordre des parties, rend l'estomac capable de digérer, le cœur de se contracter, le foie de sécréter la bile, le poumon d'amener le sang au contact de l'air, les nerfs de remuer les muscles, les muscles de se bander en tirant les tendons et les os. Ils l'appellent vitale^ parce qu'elle entretient les opérations qui composent la vie.

Les uns se la figurent comme un fluide invisible et impalpable répandu dans tout le corps; les autres, comme un être immatériel et inétendu, ap*

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pliqué sur les parties matérielles et étendues; les autres, comme une chose inexplicable et hors de la portée de l'esprit humain. C'est tantôt un liquide subtil, tantôt une monade, tantôt un mystère. Quant à moi, je ne puis rien dire encore. Je n'entends pas le mot, je suis obligé de l'analyser.

Pour cela, je vais le faire naître, et je le ferai naître en observant les cas particuliers où il se produit.

Regardez les dents, la langue, les glandes salivaires, toutes les parties de la bouche et leur emploi. Si quelqu'une manque, l'animal ne peut plus mâcher. Ainsi, pour que l'animal mâche, il faut qu'elles soient comme elles sont.

Même remarque, si vous considérez l'action d'avaler et de digérer. Pour qu'elle se fasse, il faut que les organes soient comme ils sont. Mais si la mastication, la digestion ou la déglutition manquent, l'animal ne peut plus se nourrir. Ainsi, pour que la nutrition se fasse, il faut que l'animal puisse mâcher, avaler et digérer.

Même remarque sur toutes les fonctions du corps. En les réunissant, vous trouvez que si la respiration, la nutrition ou la circulation manquent, le mouvement de destruction et de rénovation qui est la vie cesse. Donc, pour que la vie subsiste, il faut que toutes les opérations subordonnées puissent s'effectuer.

Il faut fil faut! n*avez-vous pas remarqué ce mot qui revient sans cesse 1 1l faut que ces opérations se fassent. Il y a nécessité pour que ces opérations se fassent. Force est que ces opérations se fassent : toutes traductions de la même chose. Nous touchons au sens cherché.

La vie est la fin, les opérations sont les moyens. La vie nécessite les opérations^ comme une définition ses conséquences. Cette nécessité ou force amène, entraîne et produit des opérations, comme elle amène, entraîne et produit des conséquences. Qu'est- elle? Un rapport. Un rapport entre la vie et les opérations, entre la définition et les conséquences. Si vous voulez, transformez-la en qualité, pour la commodité du langage : vous direz alors qu'elle est une propriété du corps vivant. Si vous voulez, transformez-la en substance, pour la commodité du langage : vous direz alors qu'il y a une force dans le corps organisé. Mais dans tous les cas, souvenez-vous de l'analyse. La force vitale n'est ni une qualité, ni une substance, mais un simple

rapport.

Je ne vois plus de fluide, de monade, de mystère, mais seulement deux ordres de faits : un fait principal, le mouvement de destruction et de rénovation qu'on nomme vie; des faits subordonnés, les fonctions et la structure qui rend ces fonctions possibles ; un rapport, la nécessité aui attache ces

faits subordonnés au fait principal. Des faits, des rapports, il n'y a rien d'autre. Nous avons purgé notre esprit d'un être métaphysique. C'est une bonne œuvre, et ce n'est pas une petite œuvre. On a passé des siècles à raisonner sur la force vitale ; et des gens fort savants, à Montpellier, dépensent encore en son honneur la moitié de leur temps et tout leur esprit.

Continuons l'analyse, ou plutôt continuez -la seul ; vous réduirez de même à des faits ou à des rapports toutes les expressions des sciences physiques. L'air pesant est une force ; cela veut dire qu'en l'appliquant sur la cuvette du baromètre, il forcera le mercure à monter, en d'autres termes, que l'air s'appliquant sur le baromètre, le mercure montera nécessairement. — La chaleur a une force de dilatation : cela veut dire que la chaleur forcera cette barre à se dilater, en d'autres termes, que cette barre, étant chauffée, se dilatera nécessairement.— Le fer et l'oxygène ont une force d'affinité réciproque :cela veutdire quele fer exposé à Tair humide se combinera nécessairement avec Toxygène. Nécessitéj nécessairement, le même mot chaque fois se répète ; chaque fois il y a deux faits, et chaque fois il s'agit d'un rapport qui les lie. La présence de l'air et l'élévation du mercure ; la présence de la chaleur et la dilatation de la barre ; la présence du fer entouré d'air humide et la nais-

San ce de la rouille : dans tous ces cas, le premier fait étant donné, le second devient nécessaire, ce qu'on exprime en disant que le premier a la force r^ de produire le second. La force n'est que la liaison ou dépendance du second vis-à-vis du premier, ou, si vous Taimez mieux, la propriété qu'a le premier d'être nécessairement suivi du second. Il n'y a là non plus ni fluide, ni monade, ni mystère, mais un rapport.

Traduisez de même les autres expressions un peu compliquées ou vagues, en reproduisant les circonstances où elles peuvent naître. Vous trouverez qu'une fonction est un groupe de faits concourant à un effet unique , que la nature d'un être est le groupe des faits principaux et distinctifs qui le composent, qu'une loi est un couple formé de deux faits généraux, qu'un individu est un système distinct de faits dépendants les uns des autres, que la perfection ou rimperfection d'un être consiste dans la complexité ou la simplicité des faits qui le constituent. Et partout, pour arriver à ces définitions, vous pratiquerez la même sorte d'analyse. Pour savoir ce qu'est une fonction, vous prendrez la digestion, qui en est une, puis la circulation, la respiration, la locomotion, qui en sont d'autres, et vous regarderez quelle circonstance commune fait jaillir dans tous ces cas distincts le mot fonction. Pour savoir ce qu'est une nature, vous prendrez

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un animal, une plante^ un minéral dont vous no« terez les propriétés, et vous verrez que le mot na^ ture apparaît au moment précis où vous avez fait la somme des faits importants et distinctifs. Partout enfin la conclusion sera la même, et le mot produit par l'analyse désignera une portion, une combinaison, ou un rapport de faits.

Portez-la dans le monde moral ; essayez de vous entendre quand vous parlez de la destinée d'un peuple, du génie d'une nation, des forces vives de la société, de l'influence d'un climat ou d'un siècle, de l'expansion d'une race, de la puissance des anciennes institutions. Tous ces mots savants désignent des choses vagues qui ont l'air de lutter, de s'accoupler, et d'agir bien au-dessous des événements dans un bas-fond obscur. Tirez-les au jour, et voyez ce qu'il en reste après la traduction.

« La destinée de Rome était de conquérir l'univers. » Je ne vous entends pas. Peut-être vous êtes prophète ; vous me révélez (après coup) ce que les puissances d'en haut avaient décrété. Fort bien pour Virgile qui est poëte, et poëte du gouvernement à Rome ; quant à moi, je demande une »dée claire. Votre phrase signifie pour moi que le peuple romain conquit le bassin de la Méditerranée avec quelques contrées du nord- ouest, et que cela était nécessaire. Cela était nécessaire, parce qu'il eut, sept siècles durant, de très-bonnes ar-

mées et de très-bons politiques, et que ses adversaires furent moins bravesi ou moins disciplinés, ou moins habiles que lui. Ma traduction m'apprend que la destinée d'un peuple n'est rien que l'effet combiné des circonstances, de ses facultés et de ses penchants.

« Le génie de la France est monarchique. »

Gomme il vous plaira, et grand bien nous fasse. En tout cas, traduisons. Gela signifie que depuis cinq cents ans, les Français ont eu presque toujours des gouvernements presque absolus ; qu'étant vaniteux et sociables, ils ne savent pas inventer leurs opinions et leurs actions ; qu'étant théoriciens et moqueurs, ils font mal et respectent mal leurs lois ; qu'étant vifs et imprudents, ils se prennent d'enthousiasme et d'alarme trop vite, trop fort, et mal à propos, dans leurs résolutions et dans leurs révolutions. L'axiome fataliste se réduit à un fait d'histoire politique et à un groupe d'habitudes morales ; on l'entend, et dès lors on peut le discuter, le vérifier, le prouver, le réfuter et le limiter.

< Le ciel de l'Italie inspire et produit les artistes. » Cela est douteux; il n'est pas sûr qu'un Groênlandais transporté à Rome à l'âge de six mois, et occupé douze heures par jour à regarder le ciel, devint un grand peintre. En traduisant, je trouve qu'il s'agit ici d'une question non résolue.

Étant donnés le climat, les aliments, le type héréditaire, l'espèce de gouvernement et de religion, l'aspect du sol et du ciel, on sait que cet amas de causes produit des gens d'imagination, ayant le don d'inventer et de contempler avec émotion de beaux systèmes de formes, de sons ou de couleurs. Quelle part l'aspect du ciel y a, petite ou grande, personne ne le sait. Ma traduction met sous la phrase un fait douteux et vague. C'est quelque chose; j'apprends à me défier de cette phrase, et je sais désormais qu'il faut s'en servir peu ou point.

Vous trouveriez de même que les forces vives d'une société ne sont que le degré de vigueur musculaire de chaque citoyen, son aptitude à trouver des idées utiles, et sa capacité d'obéir à des idées abstraites ; que les penchants fondamentaux d'un homme ou d'une race se réduisent aux classes d'idées les plus agréables à cet homme ou à cette race; et cent autres choses semblables. Avant la traduction, vous raisonniez à l'aveugle ; après la traduction, vous avancez, avec une certitude presque mathématique, d'équation en équa^ tion.

Comment trouvé-je ces traductions ? Ayant considéré la vie d'un homme, d'un peuple, d'un animal, j'ai trouvé que le mot destinée me venait aux lèvres, lorsque je saisissais les faits princi-

332 CH/IPITRE XIII.

paux qui composent la vie de chacun d'eux, et que je les jugeais nécessaires. Ayant considéré le génie d'un poëte, d'un politique, d'un savant, j'ai trouvé que ce nom m'apparaissait lorsque j'apercevais l'action principale de leur vie, avec les facultés et les inclinations qui les y portaient. J'ai fait de même pour les autres. Dans tous les cas, j'ai recréé mon idée, en reproduisant la circonstance particulière qui l'a fait naître; j'ai démêlé cette circonstance en la rendant sensible; je Tai rendue sensible en la grossissant ; et je l'ai grossie en la répétant plusieurs fois.

Voilà le premier pas de l'analyse. Nous avons traduit chaque mot par un fait douteux ou non, complet ou non. Nous n'opérons plus sur des mots vides, mais sur les choses; si nous n'avons pas accru les faits que nous savions, nous avons contrôlé les termes dont nous usions; si nous n'avons pas beaucoup diminué notre ignorance, nous avons beaucoup diminué nos erreurs ; nous avons refait toutes nos idées, et nous avons refondu notre esprit. Et, pour cela, nous avons pris un moyen simple : nous avons ramené les noms compliaués et généraux aux cas particuliers et singuliers qui les suscitent ; en réunissant plusieurs exemples , nous avons démêlé et détaché la circonstance commune qu'ils désignent; nous les avons réduits à exprimer cette circonstance. Aussitôt les êtres mé-

taphysiques sont tombés^ et il n'est plus resté que des portions 9 des combinaisons ou des rapports de faits.

Ce premier pas en amène un autre ; l'analyse des mots conduit à l'analyse des choses; la traduction exacte pousse à la traduction complète. Nous imitons les algébristes : après avoir transformé le problème en équation précise, nous traduisons par des quantités connues les inconnues de l'équation.

« L'animal digère. » Rien de plus clair que cette phrase; nous la traduisons à Tinstant par un fait: j'ai vu le pain et la viande qu'il avalait; une heure après, ouvrant son estomac, j'ai trouvé une bouillie acide rce changement est la digestion. Mais remarquez qu'il est entouré et précédé d'une longue suite d'inconnues. Par quels états intermédiaires l'aliment a-t-il passé? Quelles positions dans l'estomac a-t-il tour à tour occupées? Quels mouvements ont causé et varié ces positions ? Quelle substance l'a transformé ? Par quels éléments divers? Quelle est la proportion de ces éléments? D'où venait-elle î Comment s'est-elle formée ? Comment s'est-elle appliquée sur lui ? Quelle es*pèce de transformation y à-t-elle produite? Vous voyez que ma traduction n'était pas complète; mon expression indiquait un fait, mais non les parties de ce fait; elle désignait un passage ou

334 CHAPITRE XllI.

changement d'état, mais en gros, sans détailler tout ce qui le compose. J'étais comme un voyageur placé sur le haut d'une montagne; de loin il voit une tache grise et dit : « C'est Paris ; » le nom correspond à un fait; mais le fait traduit le nom incomplètement. Ici intervient la seconde analyse ; il s'agit de remplacer la tache grise par un plan ordonné de toutes les maisons. Cette substitution est le vrai progrès des sciences positives ; tout leur travail et tout leur succès depuis trois siècles consistent à transformer les grosses masses d'objets qu'aperçoit l'expérience vulgaire en un catalogue circonstancié et détaillé de faits chaque jour plus décomposés et plus nombreux.

Comparez les deux traductions, la complète et l'incomplète, la moderne et l'ancienne, et vous apercevrez l'analyse, sa nature, ses instruments et ses effets :

c L'estomac change les aliments en bouillie. » Voilà la science ancienne ; elle tient en une ligne. Regardez ; le fait resserré va se déployer comme un éventail.

Avec des couteaux et des scalpels, on met à nu l'estomac, et on remarque que, lorsqu'il reçoit les aliments, il change déforme et de direction. Sa grande courbure se porte en avant et en haut. Il s'arrondit vçrs la partie épigastrique. La contraction et le relâchement alternatifs du bas de l'œso-^

DE LA MËTHODE. 335

phage, joints à Teffet d'un sphincter, empêchent Taliment de remonter. La tunique musculeuse se distend. Les plis de la tunique muqueuse s'effacent. La capacité de Testomac s'est augmentée.

Avec un scalpel^ on fait un trou dans l'estomac, ou bien l'on regarde par une fistule pratiquée. On voit que la contraction des fibres musculaires pousse l'aliment vers le pylore, lui fait suivre la petite courbure, le jette dans la grande, et le ramène au pylore, où le cercle recommence.

En regardant par la fistule, on voit un liquide pleuvoir sur l'aliment qui circule. Avec le scalpel et le microscope, on constate qu'il vient de diverses glandes tubuleuses, les unes à cellules arrondies, les autres à cellules cylindriques.

On recueille le suc des premières avec des éponges ou par des fistules, ou en tuant l'animal. On l'étudié par des procédés chimiques. On le trouve acide, on constate sa composition, on l'appelle gastrique, et on remarque qu'il ne jaillit qu*en présence des aliments.

On verse ce suc sur des aliments, à une température convenable, et l'on voit l'aliment se désagréger peu à peu et devenir liquide. C'est donc le suc gastrique qui opère la digestion.

On décompose ce suc par des moyens chimiques ; on y démêle un ferment, la pepsine, et un acide. On s'assure que^ privé de ce ferment ou de cet

336 CHAPITRE XIIÎ.

acide, il n'opère point ; que ce ferment et cet acide, réduits à eux-mêmes, opèrent. On conclut que ce sont eux qui opèrent la digestion.

On constate par la chimie le changement subi par Taliment liquéfié. On remarque qu'il est non seulement dissous, mais encore métamorphosé, sans avoir reçu, du reste, aucune substance nouvelle, et Ton dit qu'il a fermenté.

On étudie par la chimie la nature nouvelle de ce liquide ; on trouve que tout aliment composé de matières neutres azotées s'est transformé en une substance définie, nommée albuminose, laquelle peut être assimilée, c'est-à-dire réparer les pertes du corps.

Voilà une seconde traduction. Le mot digestion n'exprime pas à présent un fait plus distinct que tout à l'heure ; il exprime un fait plus complexe. 11 n'a pas gagné en clarté, mais en fécondité. Il ne désigne pas des circonstances plus nettes, mais plus de circonstances : et désormais tout l'effort des physiologistes est d'accroître cette quantité.

Mais vous voyez en même temps par quel procédé ils Taccroissent. L'observation directe, telle que la fait le vulgaire, leur fournit très-peu de faits. S'ils s'y enfermaient, ils auraient beau être attentifs, ils n'en découvriraient guère. Ils sont obligés à chaque pas de modifier l'objet, ou de remplacer leurs propres sens ; ils modifient l'objet

par des coupures, des macérations, des injections, des opérations chimiques; ils remplacent leurs pro« près sens parle microscope, ou par les indications des réactifs. Vous voyez que l'analyse consiste dans la multiplication des faits, et que la multiplication des faits a pour moyens indispensables le pouvoir et l'art de remplacer les instruments observateurs ou de modifier les objets observés.

C'est pourquoi toute multiplication des faits engendre un fragment de science, et tout moyen nouveau de remplacer l'instrument observateur ou de modifier l'objet observé multiplie les faits. Ainsi le microscope a créé l'embryogénie, l'anatomie microscopique, l'anatomie et la physiologie des animaux inférieurs. Ainsi les. nouvelles compositions et décompositions chimiques ont créé la chimie organique et une partie de la physiologie récente. Ainsi les vivisections ont créé presque toute la physiologie du système nerveux. Le télescope est Tauteur de l'astronomie ; la pile, de la physique électrique ; le thermomètre^ le baromètre, l'hygromètre, de la météorologie. De tous ces instruments, les mesureurs sont les plus utiles; car, discernant et notant les quantités difiérentes, lesquelles sont en nombre infini, ils multiplient à l'infini le fait auquel on les applique. Ainsi croissent les sciences physiques, ouvrage de l'analyse servie par les transformations des objets obser-

vés et par l'invention des instruments observateurs.

La même analyse crée les sciences morales, et par le môme moyen.

« Rabelais a écrit le Pantagruel. » Chacun traduit cette phrase à l'instant par le fait le plus net. On voit le vieux petit volume, la reliure de parchemin, les événements racontés, tout le détail des cinq ou six cents pages. Mais remarquez que ce fait extérieur et apparent traîne autour de lui un long cortège d'inconnues. Quelle est la philosophie de Rabelais ? Comment raisonne-t-il ?

Quelle est l'espèce et la mesure de son imagination? Dans quel ordre, avec quelle intensité, selon quelle proportion les images et les idées s'enchatnent-elles dans son cerveau ? En quoi consiste sa bouffonnerie? Quelle part y ont la philosophie, la prudence et le tempérament? Quelle est la conformité de son livre et des mœurs du temps? Pourquoi les ordures et les folies y ont- Biles une si grande place ? Quel est son style ? D'où vient ce mélange de termes populaires et de termes savants, de vieilleries et de néologismes? D'où vient ce débordement effréné de bavardages, d'énumérations, de citations, d'inventions, d'extravagances, de philosophie, de gaudrioles? Quelles facultés personnelles et quelles mœurs environnantes ont produit ce géant en goguette, ce mé-

taphysicien ivre, cette cervelle dévergondée et sublime, cette prodigieuse lanterne magique où se heurte le pêle-mêle vertigineux des formes tournoyantes, où s'enchevêtre le chaos de toutes les idées et de toutes les sciences, où la sensualité secoue sa torche rouge et fumeuse, où le génie fait flamboyer tous ses éclairs ? Vous voyez qu'il y a une analyse à faire dans un écrit comme dans une digestion. De loin c'est un fait unique; de près c'est un fait multiple. Au premier aspect on n'aperçoit que l'effet apparent : dans l'estomac, la métamorphose des aliments ; dans le livre, l'assemblage des vingt mille phrases. Mais l'assemblage des vingt mille phrases, comme la métamorphose des aliments, est accompagné par un nombre infini de circonstances inconnues. Dans l'examen de Rabelais comme dans l'histoire de la digestion, nos faits multipliés ont complété notre traduction et composé notre analyse. Dans les sciences morales comme dans les sciences physiques, le progrès consiste dans l'emploi de l'analyse, et tout l'eflbrt de l'analyse est de multiplier les faits que désigne un nom.

Voici une Passion par Albert Durer : chaque mouvement, chaque forme y est l'effet visible d'une suite de sentiments invisibles. Le vulgaire aperçoit cet effet ; l'analyse tire cette suite à la lumière. La férocité des visages, l'abus de la laideur méchante

340 CHAPITRE. XllI

et vulgaire, la violente et universelle horreur pour le bonheur et la beauté, l'intensité de rémotion, la lugubre rêverie, l'invention fantastique d'apparitions et de monstres, le déchaînement des fantômes de l'Apocalypse et du moyen âge à travers un cerveau malade ; par-dessus tout une précision de traits, une vigueur de dessin, une surabondance de détails, un fini qui accable ; le génie consciencieux, spiritualiste , visionnaire et mélancolique d'un Allemand de la Renaissance : voilà une partie du groupe moral qui entoure le fait physique et le produit. Chaque fait en histoire traîne après soi une semblable compagnie. Un beau meurtre, dans Grégoire de Tours, laisse apercevoir les passions aveugles et soudaines des barbares ; une cérémonie sous Louis XIV indique la politesse, la hauteur, la servilité et les jalousies de grands seigneurs oisifs et bien élevés ; une institution marque le caractère national et Tétat d'esprit qui la fonde. Art, littérature, philosophie, religion, famille, société, gouvernement, tout établissement ou événement extérieur nécessite et dévoile un ensemble d'habitudes et d'événements intérieurs. Le dehors exprime le dedans, Thistoire manifeste la psychologie, le visage révèle l'âme. L'analyse ajoute le monde moral au monde physique, et complète les événements par les sentiments.

Mais vous voyez qu'ici, comme dans les sciences

physiques, pour multiplier les faits observables, il a fallu transformer Tinstrument observateur. L'historien s'est créé un thermomètre, son âme. En s'observant, en étudiant les hommes, en écrivant, en agissant, il a fini par découvrir les divers genres de sentiments qui produisent les divers genres de phrases, de formes, d'attitudes et d'actions. Dorénavant, quand il en rencontre une, il éprouve et aperçoit l'émotion qu'elle signifie, comme le chimiste connaît, par les différentes teintes de son papier de tournesol, qu'une dissolution est neutre, alcaline ou acide. En vain vous auriez les meilleurs yeux et la plus grande science du monde, vous n'apercevriez dans un tableau que des lignes et dans une charte qu'une écriture, si votre imagination n'est pas devenue sensible et si vous n'avez pas au dedans de vous un réactif indicateur.

C'est pour cela qu'aujourd'hui la psychologie est méprisée et parait stérile. Les savants disent que la science de M. Joufiroy a pour objet de couper les cheveux en quatre ou d'enseigner le français aux enfants; non sans raison. Réduite à l'observation directe, la psychologie ne peut pas découvrir de vérités importantes et nouvelles. L'attention la plus assidue n'y fait que préciser les notions vulgaires. M. Jouffroy lui-même avouait qu'il n'enseignait rien de neuf à ses auditeurs, que tout son travail était d'éclaircir leurs idées obscures, qu'il les ac-

342 CHAPITRE XIll.

ceptait pour juges, et que leur assentiment ou leur incertitude vériflait ou réfutait ses descriptions. Demandez à un physicien s'il se contente de préciser les idées vagues de son auditoire, et si, dans l'histoire de la chaleur, il ne fait que développer la notion vulgaire de la chaleur. Si la psychologie est une science, son objet est de découvrir des faits inconnus, inaccessibles à l'observation directe; et si on la dédaigne, c'est qu'elle n'en découvre pas. Il y en a et elle peut en trouver. Elle en possédera un, par exemple, le jour où elle aura prouvé que la perception extérieure est une hallucination vraie. Et pour faire ces découvertes, elle a besoin, comme les autres sciences, de remplacer l'instrument observateur ou modifier l'objet observé. Elle remplace cet intrument, lorsqu'à l'observation directe employée par Reid, elle substitue l'étude des signes qui précèdent la perception ou qui la suivent, et qui tiennent lieu de réactifs indicateurs. Elle modifie cet objet, quoique d'une manière indirecte, lorsqu'à la Salpêtrière elle observe les idées et le? sentiments altérés par l'aliénation.

L'analyse s'arrête ici ; vous savez en quoi elle consiste : traduire les mots par des faits; voilà sa définition ; traduction exacte, traduction complète ; voilà ses deux parties. Dans la traduction exacte, on ramène les mots obscurs, vagues, abstraits, de sens compliqué et douteux, aux faits, aux portions

de faits, aux rapports ou aux combinaisons de faits qu'ils signifient. Pour cela on met le mot dans les cas particuliers, singuliers et déterminés où il peut nattre;on le fait ainsi renaître; et en répétant l'opération plusieurs fois, sur des exemples distincts et semblables, on finit par démêler la circonstance à laquelle il correspond. C'est le premier pas. Dans la traduction complète qui est le second, on ajoute à la connaissance de chaque fait noté la connaissance des inconnues qui l'entourent. Pour cela, on modifie l'objet observé ou Ton remplace l'instrument observateur. — Ces deux opérations accomplies, je ne vois plus rien à faire. Vous avez d'abord ramené la science à son objet; maintenant vous agrandissez son domaine. Vous avez d'abord traduit chaque mot par un fait suivi d'un groupe d'inconnues ; maintenant vous traduisez chaque mot par un groupe de faits connus. Vous avez d'abord supprimé les êtres métaphysiques ; maintenant vous multipliez les êtres réels. Vous étiez dans une grande bibliothèque, sachant le nom de Virgile. Au premier moment, ce nom ne désignait pour vous aucun livre. Au second moment, vous l'avez aperçu sur la couverture d'un volume, et vous avez représenté par ce nom le volume. Â présent, vous avez ouvert le livre, et vous représentez par ce nom les cinquante pages que vous avez lues. Vos successeurs liront vingt pages de plus et

rendront votre traduction plus complète. Leurs fils avanceront plus loin encore, et ainsi de suite. Le livre ne finit pas. »

Son ami se leva et dit: « PeuUétre. »

(Suite.)

M. Paul a cinquante ans environ ; il esi un peu courbé, maladif et maigre ; ses traits sont amincis, et tirés par l'habitude de la réflexion, et ses beaux yeux noirs, pleins de pénétration et d'ardeur, semblent ordinairement voir autre chose que ce qu'il regarde. Il marche la tête baissée, avec une certaine hésitation ; ses jambes ont reçu l'ordre d'aller, et sont un peu embarrassées d'aller seules. Sa re-> dingote n'est pas très-bien boutonnée, son pantalon flageole beaucoup autour de ses jambes, et il n'est pas probable qu'il sache jamais faire un nœud de cravate. Son esprit est ailleurs. On s'en aperçoit à l'expression du visage, éclairé parfois

346 CHAPITRE klV.

d'illuminations subites, mais plus souvent inquiet et souffrant, comme d'un homme fatigué par la contention d'une pensée opiniâtre, et qui attend^

Il se tait volontiers et laisse parler les gens qui sent avec lui; il est extrêmement tolérant, patient même, ne cherchant point à prendre le premier rôle ni à imposer ses idées. Il y a, pour ainsi dire, en lui, deux personnages : l'homme de tous les jours, qui est le plus conciliant du monde et presque timide ; et le philosophe rigide dans ses dogmes comme une chaîne de théorèmes ou comme une barre d'acier. Lorsqu'il parle, il bégaye d'abord et répète plusieurs fois les mêmes mots ; ses phrases sont embarrassées ; il ne regarde pas son interlocuteur en face ; il ressemble à ces oiseaux aux grandes ailes qui ont peine à prendre leur vol. 11 n'a pas d'esprit ; il ne trouve jamais de mots piquants ; sa conversation n'a aucune souplesse ; il ne sait pas tourner autour d'une idée , TefÛeurer, s'en jouer. Quelle qu'elle soit, il s'y abat de toute sa force, pénètre jusqu'au fond, y travaille à coups de définitions et de divisions, comme sll s'agissait de percer un roc métaphysique. Il n'a qu'une allure et qu'une faculté ; ni les choses ni les idées ne semblent le toucher, à moins qu'il n'y trouve une vue d'ensemble ; alors elles le touchent jusqu'au cœur. Il a besoin d'apercevoir beaucoup d^objets d'un seul coup ; il en ressent comme un agran-

dissement subit; et il a goûté tant de fois ce plaisir intense^ qu'il n'y en a plus d'autres pour lui.

Il avait une grande place et Ta quittée pour garder ses opinions. Beaucoup moins riche que son ami, il fut obligé longtemps de donner des leçons pour vivre. C'était une chose triste et touchante que de voir ce puissant esprit, déchu de hautes fonctions qu'il honorait, se rabaisser à l'enseignement de la grammaire, et relire Burnouf pour sa répétition du matin. Il a rempli plusieurs années ce devoir en conscience. Personne n'a plus d'empire sur soi-même ; ses élèves n'ont jamais cru l'ennuyer : il lisait leurs thèmes avec le même soin qu'un volume d'Hegel. Il est très-fier, très-silencieux, très- dévoué, et, selon le vulgaire, très-chimérique. Je ne crois pas qu'il songe une fois par semaine aux intérêts d'argent et de place. Cette noblesse d'âme va jusqu'à la naïveté ; il traite les autres sur le même pied que lui-même, et leur conseille ce qu'il pratique: suivre sa vocation, chercher dans le grand champ du travail l'endroit où l'on peut être le plus utile, creuser son sillon ou sa fosse, voilà, selon lui, la «crande affaire ; le reste est indifférent.

Il a publié l'histoire d'une célèbre école philosophique; c'est son seul ouvrage: le reste dort en lui, enseveli par les exigences du métier et par la volonté de trop bien faire. Ce livre, composé d'à-

près une méthode inflexible, écrit avec une éloquence entraînante, rempli de vues supérieures, paré d'images magnifiques et naturelles, n'est connu que des philosophes : Tauteur ne va pas chez les personnes influentes ; voyant qu'il ne se loue point, on ne le loue point ; il a oublié que la gloire se fabrique. Il y a cinq ou six ans, un monsieur, trompé par sa place, vint lui offrir un livre nouveau, et lui demander son crédit sur la presse Je n'oublierai jamais le sourire avec lequel M. Paul répondit qu'il ne connaissait personne dans les journaux.

Il vit aiyourd'hui dans un quartier perdu, rue Copeau, dans deux chambres au quatrième étage, ayant vue sur les arbres de l'ancien couvent de George Sand. Il a acheté deux fauteuils et un tapis pour recevoir son ami ; quant à lui, il ne voit pas les choses extérieures, et se trouverait bien dans un mobilier d'étudiant. Le principal ornement de sa chambre est un bureau immense, je ne sais pas de quelle couleur, l'ayant toujours vu encombré de livres. Les philosophes abondent dans les armoires, sur les chaises, sur la cheminée, sur le parquet. Vous trouverez dans un coin des in-folio redoutables, Plotin, Proclus, Bruno, Scot Ërigène. Les deux livres les plus usés sont VÉthique de Spinoza et la Logique de Hegel.

J'ai rendu bien mal le discours si clair et si cou-

lant de M. Pierre ; je suis tout à fait incapable de rendre les paroles de M. Paul. Il est naturellement élevé et passionné. Au bout d'un quart d'heure, l'embarras de sa parole et de sa pensée disparaît; il a saisi son idée ; il la possède et il est possédé par elle. Il veut démontrer, et il démontre avec une suite, une énergie , une vigueur d'expression que Ton ne rencontre guère ailleurs. A ce moment, il ne rencontre pas d'images ; il n'est occupé qu*à discipliner et à lancer sur l'adversaire la meute acharnée de ses démonstrations. Gela fait, il se livre à sa sensation; il exprime comme s'il était seul ; il en jouit ; sa pensée atteint d'ellemême au style le plus noble ; et, pour en peindre l'élan, l'ampleur et la magnificence, il faudrait la comparer à quelque eau impétueuse qui tout à la fois monte, bouillonne et resplendit.

n accorda les deux points que son ami avait expliqués : ramener les mots aux faits qui les suscitent et multiplier les faits. Il reconnut que ces deux opérations sont le commencement de la science ; que, si on omet la première, on se lance à la recherche des êtres métaphysiques; que,si on omet la seconde, on ne peut entrer dans aucune recherche ; que, faute de la première, on s'égare ; que, faute de la seconde, on est arrêté. Maïs elles ne sont que des commencements nécessaires ; elles ont une suite, et leur plus grand mérite est de la préparer.

< Seriez-vous satisfait, dit-il, si Ton vous apportait un chariot d'atlas anatomiques et le catalogue exact de toutes les opérations de Féconomie animale? Croiriez-vous connaître le corps vivant? Ce corps n*est-il^ copfime votre description, qu'une agglomération de parties? Ne sentez-vous pas qu'il y a dans cette multitude ordonnée quelque cause ordonnatrice? Serait-ce assez, pour former une armée, de remplir avec des soldats les cadres vides, et d'augmenter à Tinfini le nombre de ces soldats? Ne faut-il pas encore leur donner des officiers et un général? Est-on obligé pour cela d'aller, comme tant de philosophes, emprunter ce chef dans la région de l'invisible et du mystère? Est-il impossible qu'il soit homme comme le reste, semblable aux autres et pourtant souverain des autres? Quelle expérience nie que la cause des faits soit un fait?

L'expérience déclare le contraire. Chaque groupe de faits a sa cause ; cette cause est un fait. Vous allez voir par des exemples comme on la trouve.

Voici un animal, un chien, un homme, un corbeau, une carpe ; quelle est son essence ou sa cause? Tous les pas de la méthode sont des effets de cette question.

Après avoir classé les parties et les opérations de ce corps vivant, et considéré quelque temps leurs rapports et leurs suites, je dégage un fait général, c'est-à-dire commun à toutes les parties

DE LA MËTHODE. 351

du corps vivant^ et à tous les moments de la vie : la nutrition ou réparation des organes. Je suppose qu'il est cause d'un groupe d'autres faits, et je vais vérifier cette hypothèse. Si la vérification me dément, je prendrai toyr à tour les faits généraux qui se rencontreront alentour, jusqu'à ce qu'en tâtonnant je tombe sur ceux qui sont des causes.

Qu'est-ce que j'appelle une cause? Un fait d'où Von puisse déduire la nature^ les rapports et les changements des autres. Si la nutrition est une cause, on pourra déduire d'elle la nature et les rapports d'un groupe d'opérations et d'organes ; on pourra aussi déduire d'elle les changements que ce groupe subit d'espèce à espèce, et dans le même individu. Gela est-il? L'expérience va répondre. Si elle répond oui, la nutrition, ayant les propriétés des causes, est une cause; et l'hypothèse justifiée devient une vérité.

Première vérification : considérez les rapports et la nature des opérations et des organes. Les appétits, les instincts, les forces musculaires, le& armes de l'animal sont établis et combinés de manière à ce qu'il veuille et puisse se nourrir, tes opérations par lesquelles l'aliment est mâché, humecté, avalé, digéré, charrié dans les artères et dans les veines, porté dans les organes qu'il doit réparer, décomposé pour fournir à chaque organe

l'espèce de matière utile, les innombrables détails de tous ces changements , le jeu ménagé des lois chimiques y physiques, mécaniques, et d'autres encore peut-être , la structure infiniment compliquée et parfaitement appropriée des organes mis en œuvre, toutes les parties et tous les mouvements d'un grand système concourent par leurs rapports et par leur nature à produire la nutrition finale. Donc de la nutrition on peut déduire les rapports ^t la nature d'un groupe de faits.

Deuxième vérification : passez d'une espèce à l'autre. Quand vous voyez changer une opération subordonnée, vous constatez en même temps que les autres changent précisément de manière à ce que la nutrition s'accomplisse encore. Si vous rencontrez un intestin propre à digérer seulement de la chair et de la chair récente, l'animal a des mâchoires construites pour dévorer une proie, des griffes pour la saisir et la déchirer, des dents pour la couper et la diviser, un système d'organes moteurs pour la saisir et l'atteindre, des sens capables de l'apercevoir de loin, l'instinct de se cacher, de tendre des pièges, et le goût de la chair. De là suit une certaine forme du condyle, pour que les deux mâchoires s'engrènent en façon de ciseaux, un certain volume dans le muscle crotaphite, une certaine étendue dans la fosse qui le reçoit, une certaine convexité de l'arcade zygomatique sous

DE LA MÈlHODÉ. 353

laquelle il passe, et une foule de propriétés qu'un anatomiste prédit. Faites varier un organe ; si le pied est enveloppé de corne, propre à soutenir, impropre à saisir, l'animal a le goût de Therbe, des dents molaires à couronne plate, un canal alimentaire très-long, un estomac ample où multiple. Je m'arrête, il faudrait décrire tout. La forme de la dent entraîne celle du condyle, celle de l'omoplate, celle des ongles, toutcomme l'équation d'une courbe entraîne toutes ses propriétés ; et de même qu'en prenant séparément chaque propriété pour base d'une équation particulière, on retrouverait et l'équation ordinaire et toutes ses autres propriétés quelconques, de même l'ongle, l'omoplate, le condyle, le fémur et tous les autres os pris séparément, donnent la dent et se donnent réciproquement ^ C'est de la nutrition qu'on déduit toutes ces liaisons et tous ces caractères. Donc de la nutrition on peut déduire les changements que subit d'espèce à espèce tout un système de faits.

« Troisième vérification : considérez la métamorphose d'un animal. Quand vous voyez changer une opération subordonnée, vous constatez au même instant que les autres changent précisément de manière à ce que la nutrition s'accomplisse encore. Le têtard, qui n'e^t pas Carnivore, ayant besoin

i. Paroles de Cuvier.

d'un très-long canal pour digérer sa pâture, a l'intestin dix fois long comme le corps; changé en grenouille Carnivore, son intestin raccourci n'a plus que deux fois la distance de la bouche à l'anus. La larve vorace du hanneton a un œsophage, un estomac gros et musculeux, entouré de trois couronnes de petits cœcums, un intestin grêle, un gros intestin énorme, trois fois plus gros que l'estomac, et remplissant tout le tiers postérieur du corps. Devenu hanneton et plus sobre, il ne lui reste qu'un canal assez grêle, dépourvu de renflements. L'instinct et les besoins variant, l'estomac varie, et réciproquement. Il y a cent exemples semblables ; il y en a cent mille, puisque, dans sa mère ou hors sa mère, chaque animal subit des métamorphoses.

Donc, de la nutrition on peut déduire les changements que subit, dans un même individu, tout un système de faits.

Donc la nutrition est la causç de tout un groupe de faits.

Me voilà délivré de ce groupe. Il n'est composé que de conséquences. Je n'ai plus besoin de le regarder, je le retrouverai par raisonnement au besoin. Ce sont cinq cents faits réduits à un seul. Dans les recherches ultérieures, je n'aurai plus à m'occuper que du fait sommaire et générateur.

Pourquoi cette nutrition incessante ? Parce que la destruction est incessante; la destruction ou dis-

DE LA MÉTHODE. 3b5

solution continue e^t aussi un fait universel et constant, peut-être une cause comme l'autre. Vérifions de la même façon que la première cette seconde hypothèse formée de la même façon que la première, et nous arriverons à la même conclusion.

< Première vérification : considérez la nature et les rapports des opérations et des organes. Si la décomposition est une cause, il y a un groupe d'opérations et d'organes institués et combinés de manière que le corps vivant puisse se décomposer. L'expérience le constate. Le corps vivant est formé de substances très-complexes, ayant pour élément principal la protéine, matière très-peu stable et capable de se décomposer très-aisément. Par sa texture il est pénétrable aux liquides et aux gaz, ce qui permet aux matières décomposées de s'exhaler. L'oxygène extérieur, substance décomposante, se mêle au sang dans le poumon, organe construit avec un artifice infini ; il est charrié dans tout le corps vivant par un système compliqué d'artères, et va décomposer les tissus à travers les capillaires perméables. Les substances mortes, œuvre de cette destruction, sortent par le poumon sous forme d'acide carbonique, par les reins sous forme d'urine, par l'intestin et par la peau; et diverses glandes, les reins, le foie, sont établies sur un plan savant pour aider à cette épuration. Il y a done

une multitude d'organes et d'opérations qui, par leurs rapports et leur nature, concourent à la décomposition finale. Donc de la décomposition on peut déduire la nature et les rapports d'une série de faits.

Deuxième vérification : si le dépérissement est une cause , lorsque d'espèce à espèce une de ses conditions change» les opérations doivent changer précisément de manière h ce qu'il puisse encore s'accomplir. Or, Texpérience déclare qu'il en est ainsi. Fixez à des animaux différents séjours, aussitôt vous voyez que Torgane respiratoire se modifie précisément de manière à introduire l'oxygène destructeur. Le mammifère jeté dans l'air respire par des poumons que l'air vient baigner ; les branchies du poisson montent dans sa tête, vont toucher Toxygène dans Feau qui le contient, et se munissent d'ouïes pour rejeter cette eau inutile; le poulet renfermé dans l'œuf respire, par les vaisseaux de l'allantoïde, l'air qui traverse la coquille poreuse ; le fœtus du mammifère reçoit l'air par la communication des vaisseaux de sa mère et des siens. Donc^ quand les milieux changent, la néces* site du dépérissement détermine des changements dans les organes et dans les opérations. Donc de la décomposition on peut déduire d'espèce à espèce les changements d'une série de faits.

Troisième vérification : si ce dépérissement est

une cause, lorsque dans le même individu les conditions changent, les opérations doivent changer précisément de manière à ce que la décomposition puisse encore s'accomplir. Or, cette prédiction est vérifiée par l'expérience. La grenouille à l'état de têtard est aquatique, et respire par des branchies; devenue adulte etterrestre, ses branchies s'effacent; elle respire par la peau et par les poumons. Certaines larves de diptères respirent l'air par des tubes, et leurs nymphes devenues aquatiques respirent l'air de l'eau par des faisceaux de branchies attachés au thorax. Tout au contraire, d'autres larves respirent par des branchies caudales, et leurs nymphes par des tubes. La variation d'une opération et d'un organe subordonné entraîne et détermine la variation des autres. Il y a mille faits semblables, ou plutôt, comme tous les animaux subissent des métamorphoses , il y a un nombre infini de faits semblables. Donc, quand les conditions changent, la nécessité du dépérissement détermine des changements appropriés dans les opé« rations et dans les organes. Donc du dépérissement on peut déduire pour un même individu les changements d'une série de faits.

Donc le dépérissement est la cause d'un groupe de faits.

Nous voilà délivrés d'un second groupe; l'objet va se simplifiant: de tant de faits, il ne nous en

reste plus que deux, le dépérissement et la réparation. Encore, de ces deux l'un évidemment est une conséquence ; 8*il est dans la nature de l'animal de dépérir incessamment, il faut pour subsister qu'il se répare. Réduisons donc encore et posons une cause unique, le dépérissement.

Gela même nous en découvre une nouvelle. Qui est ce qui dépérit et se répare? L'animal, c'est-àdire le type, forme fixe et limitée, durable de génération en génération. Ce type est essentiel, puisque, lorsqu'il est altéré, l'animal périt ou le régénère; il est distinctif, puisque par contraste un corps non vivant peut varier indéfiniment dans sa grandeur et dans sa forme, sans pour cela se régénérer ou périr. Qu'il dépende en quelques points et pour quelques changements des fonctions et de leurs exigences, on l'a prouvé tout à l'heure. Il reste à savoir si dans son ensemble il est une cause primitive et un fait indépendant.

Comment savoir s'il est un effet ou une cause ? En admettant, par hypothèse, qu'il est un effet, puis en vérifiant ou réfutant cette hypothèse par l'expérience. Si la fonction détermine le type, on doit déduire de la fonction l'existence, les variations, la persistance du type. Si elle manque, il doit manquer. Si elle varie, il doit varier. Si elle persiste, il doit persister. Sinon il en est indépendant.

Or, souvent la fonction manque, et le type subsiste. L'autruche est impropre au vol, et cependant elle a une aile. Le moignon de l'aptéryx est une aile encore plus dégradée qui ne lui sert de rien. Au bord de Taile, on trouve souvent, chez les oiseaux, un petit os inutile, muni d'un ongle chez quelques jeunes, n'ayant d'autre usage que de représenter un doigt. Le boa qui rampe a des vestiges de membres. L'orvet a une petite épaule, un sternum et un bassin rudimentaires, et deux petits tubercules saillants dans le jeune âge, qui tiennent lieu de membres postérieurs. Vous en trouverez de semblables chez les cétacés. L'homme, qui n'allaite pas, a des mamelles. Le mâle de la sarigue possède dans le jeune âge une bourse de gestation comme sa fefmelle. Il y a un rongeur nommé mus typhlus dont l'œil est couvert d'une peau opaque et poilue, en sorte qu'il est aveugle. Donc la fonction ne détermine pas l'existence de l'organe, puisque l'organe existe indépendamment de la fonction.

D'autre part, conservez la fonction, le type varie. L'oiseau vole avec une aile, l'exocet avec une nageoire, la chauve-souris avec une main, l'insecte avec une pellicule qui ne ressemble en rien à l'aile de l'oiseau. Le poisson nage avec un appareil de rayons osseux ou cartilagineux qu'on nomme na-. geoires, le cétacé avec ses bras, le manchot avec ses ailes, le mollusque avec une sorte particulière

d'appendice. Le serpent marche à l'aide de ses côtes et de ses vertèbres, le mammifère au moyen d'une patte ou d'un membre à colonne, le ver par le jeu de ses téguments, l'insecte avec des pattes d'une nature distincte. Le sang circule par des vaisseaux chez les vertébrés, par des lacunes chez les insectes, ici par un cœur simple, double ou triple, muni ou privé de valvules, là par les parois contractiles des vaisseaux. La respiration se fait par des poumons pour les mammifères, par la peau pour les grenouilles, par des trachées pour les insectes, par des branchies de toutes formes et de toutes positions pour les mollusques et les poissons. Donc la fonction ne détermine pas la variation du type, puisque le type varie indépendamment de la fonction.

En dernier lieu, faites varier la fonction, le type persiste. Le même membre est une aile chez la chauve-souris, une main chez l'honmie, une patte chez le chat, une jambe chez le cheval, une nageoire dans le phoque et dans le poisson. Doigts, carpe, métacarpe, cubitus, radius, humérus, os de l'épaule, toutes ces parties se retrouvent chez tous ces animaux, à la même place et avec différents usages, employées tantôt à saisir, tantôt à soutenir, tantôt à voler, tantôt à nager. Les os de l'épaule et l'hyoïde, qui soutiennent les membres antérieurs de l'homme et son larynx, sont remontés dans la

tête chez les poissons et servent à la i^espiration. Les os du poignet et de la main se sont soudés et allongés dans la jambe du cheval, et ils le soutiennent pendant qu'il marche sur son ongle. Le poumon respiratoire des mammifères est devenu la vessie natatoire chez les poissons. Donc la fonction ne détermine pas la persistance du type, puis- y que le type^ persiste indépendamment de la fonc* tion.

Donc le type n'est pas une chose dérivée et dé* pendante, mais indépendante et primitive. Mais s'il n'a pas la fonction pour cause, il est peut-être la cause de la fonction; et parmi les fonctions, il faut voir si l'on ne peut pas dériver de lui la seule qui semble encore primitive comme lui, à savoir la décomposition. Accordez qu'on le puisse; peu importe en ce moment qu'on la dérive de lui, ou qu'on dérive elle et lui de quelque autre chose. J'esquisse une méthode, je n'avance pas une théorie. Posez cette idée, non comme une assise, mais comme un jalon.

Si par exemple la déperdition se déduit du type, elle entraînera avec elle le groupe des fonctions dissolvantes, et, en outre, la nutrition et le groupe de fonctions nutritives. Le type sera donc la cause du reste. On déduira de lui tous les faits qui composent l'animal adulte. Chaque groupe de ces faits s'est déduit d'un fait dominateur. Tous les faits do-

362 CHAPITRE XIY.

minateurs se seront déduits du type. Nous n'aurons plus qu'une formule unique, définition génératrice, d'où sortira, par un système de déductions progrès^ sives, la multitude ordonnée des autres faits.

Vous entreverrez alors le but de la science, et vous comprendrez ce que c'est qu'un système. Regardez de là comment nous avons marché. Nouiâ nous sommes tenus dans la région des faits; nous n'avons évoqué aucun être métaphysique, nous n'avons songé qu'à former des groupes. Ces groupes donnés, noua les avons remplacés par le fait générateur. Nous avons exprimé ce fait par une formule. Nous avons réuni les diverses formules en un groupe, et nous avons cherché un fait supérieur qui les engendrât. Nous avons continué de même, et nous sommes arrivés enfin au fait unique, qui est la cause universelle. En l'appelant cause, nous n'avons rien voulu dire, sinon que de sa formule on peut déduire toutes les autres et toutes les suites des autres. Nous avons ainsi transformé la multitude disséminée des faits en une hiérarchie de propositions, dont la première, créatrice universelle, engendre un groupe de propositions subordonnées, qui, à leur tour, produisent chacune un nouveau groupe, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'apparaissent les détails multipliés et les faits particuliers de l'observation sensible, comme on voit dans un jet d'eau la gerbe du sommet s'étaler sur

le premier plateau, tomber sur les assises par des flots chaque fois plus nombreux, et descendre d'étage en étage, jusqu'à ce qu'enfin ses eaux s'amassent dans le dernier bassin, où nos doigts les touchent. £t dans cette échelle de recherches, tous les pas sont marqués. Un groupe formé, nous en dégageons par abst7*action quelque fait général. Nous admettons par hypothèse qu'il est la cause des autres. Connaissant les propriétés des causes, nous vérifions s'il les a; s'il ne les a pas, nous essayons l'hypothèse et la vérification sur ses voisins, jusqu'à ce que nous trouvions la cause. Réunissant un groupe de causes ou faits générateurs, nous cherchons par le même procédé lequel engendre les autres. C'est ainsi que nous avons opéré tout à l'heure. Nous avons dégagé par abstraction deux faits très-généraux : le dépérissement et la répara^ tion; nous avons admis par hypothèse qu'ils étaient la cause, l'une des opérations nutritives, l'autre des opérations dissolvantes. Nous avons vérifié ces deux hypothèses. Réunissant ces deux causes et un autre fait générateur, le type, nous avons détaché , par le même procédé, une propriété de type de laquelle toutes deux se déduisent. Abstraction, hypothèse, vérification, tels sont les trois pas de la méthode. Il n'en faut pas davantage, et il les faut tous ^ Or, toutes les fois que vous rencontrez un groupe naturel de faits, vous pouvez mettre cette mé-

thode en usage, et vous découvrez une hiérar« chie de nécessités; il en est ici du monde moral comme du monde physique. Une civilisation , un peuple, un siècle , ont une définition et tous leurs caractères ou leurs détails n*en sont que la suite et les développements. Par exemple , considérant la société à Rome, vous y distinguez la faculté trèsgénérale d'agir en corps , avec une vue d'intérêt personnel, faculté instituée en partie par des dispositions primitives*, mais principalement par cette circonstance que Rome, dès sa naissance, fut un asile, ennemi de ses voisins, composé de corps ennemis, où chacun était absorbé par la pensée de son intérêt, et obligé d'agir en corps. Vous détachez cette faculté égoïste et politique, et vous en déduisez aussitôt tous les caractères de la société et du gouvernement romain, l'art de combattre, de négocier et d'administrer, Tinvincible amour de la patrie , le courage orgueilleux et froid, Tesprit de discipline, le projet soutenu et accompli de conquérir, garder et exploiter le monde, le respect de la loi, le talent de la résistance et de l'attaque légale, la mesure et l'obstination dans les luttes civiles, partout la réflexion qui calcule et la volonté qui se maîtrise. De ce groupe de dispositions morales, on peut déduire tous les détails importants de la con-

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