Nouveaux mélanges, p
M. JOLFFROY ÉCRIVAIN. 215
heur léger et passager qu'il faut prendre ou perdre, sans beaucoup le regretter ni l'attendre, et sur lequel il ne faut pas réfléchir. L'homme réfléchi le trouve misérable, et, comme il n'y en a pas d'autre, il juge que la joie n'est pas. Bien plus, apercevant les choses par des vues générales, il découvre en l'homme cent mille misères que le vulgaire n'aperçoit pas : l'immensité de notre ignorance, l'incertitude de notre science, la brièveté de notre vie, la lenteur de notre progrès, l'impuissance de notre force, le ridicule de nos passions, l'hypocrisie de notre vertu, les injustices de notre société, les douleurs sans nombre de notre histoire. Il lui semble, non sans raison , que la vie est un mal, et s'il ne tombe pas dans la misanthropie méchante de Swift, il n'a de refuge que la gaieté douloureuse de Candide, ou la quiétude mathématique de Spinoza : refuge inutile, qui laisse la blessure aussi cuisante. M. Jouffroy crut en trouver un autre ; il y languit, blesse aussi, peut-être plus blessé que personne. Les conversions complètes, quand elles se font tard, laissent l'âme à jamais malade; à vingt ans on est déjà trop vieux pour devenir philosophe; celui qui quitte sa religion doit la quitter de bonne heure ; après ce moment, on ne peut plus la déraciner sans ébranler tout le sol. ChezM.Joufïroy, cet ébranlement dura. Comme Harnlet, il souffrit trop de ses premières et chères illusions entièrement et subiti ment flétries. La ré-
voiution qu'il avait soufferte subsistaiten lui par des retentissements si forts qu'il y voyait l'explication de tout le présent et la prédiction de tout l'avenir*. A son avis, l'instabilité des gouvernements conteraporains, l'impatience despeuples modernes, lafragilité de toutes nos charpentes sociales et de toutes nos machinespolitiques,n'ontd'autre cause que la chute du christianisme et l'attente d'une religion nouvelle. Ailleurs, comparant les différentes poésies, il n'en trouve qu'une digne de ce nom, la poésie lyrique, parce qu'elle seule exprime les grandes et intimes douleurs de l'âme. Un critique a remarqué qu'involontairement sous sa plume le mot n: élancolique revenait sans cesse. Il achevait son cours d'esthétique par l'aveu du même sentiment : « Ala vue d'un arbre sur la montagne battu par les vents, nous ne pouvons pas rester insensibles : ce spectacle nous rappelle l'homme, les douleurs de sa condition, une foule d'idées t^istes^ » Avons, j eut-être; mais combien d'hommes n'y verront rien de semblable, et combien d'artistes n'y verront qu'un sujet de tableau ! — Poursuivi par une douleur lixe, il l'épanchait jusque dans une distribution de prix. L'endroit et la circonstance demandaient un lieu commun officiel et banal ; il parla d'un ton passionné