‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 44 sur 54 · Meçon, p · texte numérisé non relu

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seule, elle peut toujours atteindre. Cette chose unique, absolument dépendante de nous-mêmes, est la vertu. Donc notre fin en ce monde est li pratique de la vertu.

Mais d'autre part, en vertu de l'axiome que 1 fin absolue d'un être est appropriée à sa nature et en vertu de cette observation que notre fin présente n'est pas appropriée à notre nature, il es nécessaire qu'à notre vie soient ajoutées une oi plusieurs vies, telles que nos penchants primitif: puissent y recevoir un contentement parfait.

Voilà le bien défini, le devoir institué, la vie présente réglée, la vie future prouvée. L'enchaînement semble rigoureux, et la réponse complète Cependant qui n'éprouve en la lisant une secrèt< inquiétude ? Ce mot/în, destinée, si souvent répété n'a jamais été éclairci. Selon les habitudes de soi école, M. Jouffroy Ta employé sans le résoudre ei exemples, et sans revenir aux faits particulier! d'où il est tiré* Qui est-il? Que veut-il dire? Peut être a-t-il deux sens différents. Peut-étr e est-ce ui masque employé tour à tour par deux personnages. Si cela est, je suis trompé, je les ai confondu.' en un seul; j'ai attribué à l'un ce qui n'est vra

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ue de l'autre; mon raisonnement est faux. Comuent arracher le déguisement, s'il y en a un ? Je ais faire ce que M. Jouffroy n'a pas fait, analyser 6 mot douteux au moyen d'exemples; il n'y a )oint de terme ambigu qui, sous cette torture, ne lécouvre sa double face et ne ruine la fiction ju'il soutient.

Je prends un quadrupède, un chien, un bœuf )u tout autre; je classe les faits que j'y observe, 3t je trouve qu'ils se réduisent aux groupes suivants : son type persiste, il se nourrit, il se reproduit, il sent, il associe des images, il se meut. fe dis que sa destinée est de persévérer dans son :ype. de se nourrir, de se reproduire, de sentir, l'associer des images et de se mouvoir. Destinée désigne ici les groupes distincts de faits principaux qui com|josent un être. Voilà un sens trèsnaturel et très-net. Peut-être il y en a d'autres; il n'importe. Suivons toujours celui-ci, et voyons s'il convient aux raisonnements de M. Jouffroy.

« Tout être a une (in ou destinée. » Rien de plus vrai ; il y a toujours dans un être un ou plusieurs faits qui lui sont propres. La pure matière elle-même a les siens ; elle est inerte, et l'on peut dire que sa destinée est Tinertie. Au fond, la proposition est identique. Ce que nous appelons un être, c'est un groupe distinct de faits associés, et il e.^t clair que ce groupe renferme des faits qui

lui sont propres. Cet axiome ressemble à ceux d< la géométrie et ne dépend pas de l'observation.

« Si chaque être a une fin qui lui est propre, i a dû recevoir une nature et une organisation adap tées à cette fin. » Fort bien encore. Étant donm un fait il y a toujours une cause, force ou nécessité, qui le produit; sans cela, il ne se produirai pas. Si le bœuf n'était pas construit de manière l sentir, il ne sentirait point. Si le chien n'avait n os, ni muscles, ni nerfs, il ne pourrait courir Ceci est encore un axiome, appelé principe de k raison suffisante, et pareil au précédent.

« La fin d'un être est son bien. » Nous admettons cette maxime, et de plus nous la prouvons. Le bien, pour le chien, est de persévérer dans son type, de manger, de se reproduire, de sentir, d'associer des images, de se mouvoir; l'empêchement de ces opérations est son mal. Le bien pour la plante est de végéter et fleurir ; son mal est d'être arrêtée dans sa floraison ou dans sa croissance. En eff'et, parla proposition précédente; les groupes de faits principaux qui composent la vie d'un être sont l'effet de ses forces ou tendances principales. Us sont ilonc le terme vers lequel l'être tend ou aspire, et l'objet d'une tendance ou aspiration est ce que nous appelons un bien. La plante tend à végéter : donc la végétation est un bien pour elle Cet animal aspire à se

mouvorr: donc pour lui le mouvement est un bien. Jusqu'ici vos déductions sont rigoureuses. Vous avez reconnu dans les êtres des groupes distincts de faits principaux, et vous les avezappel(^s desiinée. Vous avez conclu que les tendances qui les produisent peuvent les produire. Vous avez remarqué que le terme vers lequel se porte une tendance s'appelle un bien; et vous avçz conclu que [a destinée d'un être est son bien. Cela est géométrique, et voilà un morceau de morale presque Darfait.

« La destinée d'un être est appropriée à sa na- ,ure. Or, la nature de l'iiomme est composée d'as- )irations infinies que notre condition présente ne )eut satisfaire : donc notre destinée présente n'est )as de les satisfaire, mais d'atteindre la seule ;hose qui soit en notre pouvoir, la vertu. » — : La nature d'un être indique sa destinée. Or, la lature de l'homme est composée d'aspirations ininies que notre condition présente ne peut satisaire : donc il y a pour nous une destinée future, t une série de vies où nous pourrons les conenter. » Confusion sur confusion; tout est brouillé ; t tout est perdu. On va le voir par des exemples

a La nature d'un être indique sa destinée. » Cette roposition est générale pour M. Joufiroy ; elle applique dans son raisonnement au bœuf aussi ien qu'à l'homme. Or, la nature du bœuf est de

vivre quinze ans et de se reproduire : donc la destinée du bœuf est de vivre quinze ans et de se reproduire. Mais sa condition présente Ten empêche; l'homme le coupe à six mois et le mange à trois ans. Donc le bœuf dont j'ai mangé hier, renaîtra dans un autre monde, y vivra douze ans encore, et s'y reproduira.

« La destinée d'un être est appropriée à sa nature. » Cette seconde proposition est également générale pour M. Joutïroy ; elle s'applique dans son raisonnement au bœuf aussi bien qu'à l'homme. Or, dans la condition présente on coupe le bœuf à six mois et on le mange à trois ans : donc sa destinée présente n'est pas de satisfaire l'inclination qu'il a pour vivre quinze ans et pour se reproduire, sa destinée présente est d'accomplir la seule chose qui soit absolument en son pouvoir. Pour un animal libre comme nous, cette chose est la vertu; pour un animal privé de liberté comme lui, cette chose n'est pas : donc dans la vie présente il n'a point de destinée du tout.

Le raisonnement pour l'homme et pour le bœuf est exactement le même. Voilà une pauvre bête privée de destinée, et néanmoins certaine de sa résurrection finale. Rappelons-nous le sens des mots, et nous verrons périr le raisonnement de M. JoufTroy avec rimmortalité du bœuf et la fécondité dans la vie future. La destinée d'un

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être, ce sont les groupes distincts de faits princijiaux qui composent sa vie. Or, un fait est toujoun: périssable. S'il y a une force qui le produit, d'autres forces peuvent le détruire. S'il vient du dedans, il dépend du dehors. — Par exemple, il y a une force qui développe le poulet et l'organise. Trempez le bout de l'œuf dans l'huile, la force est ^ vaincue, le développement s'arrête, l'organisatioii se renverse et vous voyez naître un monstre : l'être n'est point allé à sa fin, sa destinée n'a point correspondu à sa nature. — Il y avait dans le bœuf une force vitale et une force reproductive; le couteau du vétérinaire et la massue du bouclier en ont empêché l'effet; les tendances existaient, la destinée ne s'est point accomplie. — Il y a en nous un besoin infini de science, de sympathie et de puissance; la supériorité des forces voisines, l'infinité de l'univers, l'imperfection de notre société nous condamnent à des misères sans nombre, et à des contentements médiocres; nous avons la tendance, nous n'avons pas la puissance. Quoi de plus simple ? Quoi de plus naturel môme? Et quelle bizarre preuve de l'immortalité que les révoltes de notre cœur ! Combien plus bizarre encore, si l'on remarque qu'elles ne persistent ^^uère que chez les poètes et chez M. Jouffroy, que quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent se résijjnent, et qu'au fond, si belles qu'on fasse les

vies futures, notre cœur serait insatiable, puisque c'est la perfection qu'il réclame, et qu'à moins d'être Dieu il ne serait pas satisfait! Ne dites donc pas que la nature d'un être prédit sa destinée; tout au plus elle l'indique, par conjectures probables, réserve faite des causes extérieures qui peuvent se jeter à la traverse et des conditions extérieures qui peuvent manquer. Ne dites pas non plus que la destinée présente est appropriée à la nature actuelle, et que, puisque nos tendances naturelles ne peuvent présentement être satisfaites, notre destinée présente n'est pas de les contenter Que l'herbe s 'it mauvaise, peu importe; la desti née du bœuf est toujours d'en manger. Que notre science soit imparfaite, peu importe ; notre destinée est toujours de connaître. La preuve en est que le bœuf désire manger et que nous aspirons à connaître Conservons précieusement le sens exact que les exemples particuliers ont attribué au mot destinée; par ce moyen, tout s'éclaire. Les faits dominants qui composent la vie d'un être sont sa destinée ; donc il y a en lui des forces capables de les produire : donc il y tend et ils composent son bien. — Nous ne sommes pas sûrs qu'il les produise; car, à titre de faits, ils sont précaires et dépendent des circonstances extérieures ; donc, étant donné un être, il n'est pas certain qu'il atteigne sa destinée. — 11 aspire à l'atteindre, quoique sou-

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vent il ne parvienne pas à l'atteindre; donc ils sont un bien^ et dès cette vie il a raison d'y aspirer. Le sens du mot, comme un juge sévère, a démêlé l'erreur de la vérité.

D'où vient donc que iM. Jouftroy, après un raisonnement si rigoureux, est tombé dans un raisonnement si faible? Nous arrivons à la seconde interprétation du moi destinée. Pendant tout le morceau, les deux sens se confondent, et ils sont pris l'un pour l'autre à chaque instant.

Quelle est la fin d'une locomotive? Traîner des fardeaux; ici le mot fin indique un but préconçu, en vue duquel l'objet a été construit et organisé. Non-seulement nous remarquons ici, comme dans le cas précédent, que le transport des fardeaux est l'effet principal et ordinaire de la machine; mais nous jugeons qu'il est sa cause; un savant mécanicien s'est proposé ce but; et le but a déterminé la quantité du fer, la disposition des roues, l'établissement des pistons, l'épaisseur de la chaudière, le choix du combustible, et le reste. Le sens est tout autre : l'effet est devenu cause, et il y a ici un architecte de plus. Regardez chez M. Jouffroy, voici l'architecte.

' De même que, dans une grande machine composée de

, mille rouages, nous savons que chaque rouage accomplit

j un certain mouvement, et nous croyons que ce mouve-

mf'.nl conlribue pour sa part au mouvement de la ma-

chine entière; de même dans ce vaste univers, peuplé de tant d'êtres différents, non-seulement nous croyons que chacun de ces êtres agit selon sa nature, mais encore que son action importe à celle de l'ensemble. Pas plus que moi, ce caillou qui roule sous mes pieds n'a été créé en vain ; sa nature lui assigne, comm? à moi, un rôle dans la création. Et si ce rôle est obscur, s'il est moins beau, moins considérable que le mien, il n'en est pas moins rempli, et n'en concourt pas moins au but que le créateur s'est proposé en laissant échapper le monde de ses mains *.

A l'instant, les propositions que nous avons réfutées prennent un sens nouveau. Une destinée n'est plus un fait périssable, subordonné aux causes extérieures. C'est un décret de Dieu; or, un décret de Dieu ne peut manquer de s'accomplir; s'il ne s'accomplit pas ici-bas, il s'accomplira ailleurs ; puisque mes aspirations iniinies seront contentées, et ne peuvent l'être dans la vie présente, elles le seront dans la vie future ; il y a donc une vie future. — D'autre part, Dieu est juste. Or, il ne serait pas juste, si la destinée qu'il nous impose ici-bas dépendait d'autre chose que de nousmêmes. xMais il n'y a qu'une chose qui soit entièrement en notre pouvoir, et ne dépende que de nous-mêmes; c'est la vertu. Donc notre destinée présente n'est autre que l'exercice de la vertu.

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