‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 50 sur 54 · Voir la langue et surtout la religion primitives · texte numérisé non relu

Voir la langue et surtout la religion primitives

slitution romaine; et il se déduit lui-même de la faculté égoïste et politique que vous avez d'abord détachée. — Portez-la dans la vie privée : vous verrez naître l'esprit intéressé et légiste, l'économie, la frugalité, l'avarice, l'avidité, toutes les coutumes calculatrices qui peuvent conserver et acquérir, les formes minutieuses de transmission juridique, les habitudes de chicane, toutes les dispositions qui sont une garantie ou une arme publique et légale. -- Portez-la dans les affections privées : la famille, transformée en institution politique et despotique, fondée, non sur les sentiments naturels, mais sur une communauté d'obéissance et de rites, n'est plus que la chose et la propriété du père, sorte de province léguée chaque fois par une loi en présence de 1 État, employée à fournir des soldats au public. — Portez-la dans la religion: la religion, fondée par l'esprit positif et pratique, dépourvue de philosophie et de poésie, prend pour dieux de sèches abstractions, des fléaux vénérés par crainte, des dieux étrangers importés par intérêt, la patrie adorée par orgueil ; pour culte une terreur sourde et superstitieuse, des cérémonies minutieuses, prosaïques et sanglantes ; pour prêtres des corps organisés de laïques, simples administrateurs, nommés dans l'intérêt de l'État et soumis aux pouvoirs civils. — Portez-la dans l'art : l'art, méprisé, composé d'importations ou de dépouilles

réduit à Tutile, ne produit rien par lui-même que des œuvres politiques et pratiques , documents d'administration, pamphlets, maximes de conduite; aidé plus tard par la culture étrangère , il n'aboutit qu'à l'éloquence , arme de forum, à la satire, arme de morale, à l'histoire, recueil oratoire de souvenirs politiques; il ne se développe que par l'imitation, et quand le génie de Rome périt sous un esprit nouveau, — Portez -la dans la science : la science, privée de l'esprit scientifique et philosophique , réduite à des imitations, à des traductions, à des applications^ n'est populaire que par la morale, corps de règles pratiques, étudiées pour un but pratique, avec les Grecs pour guides; et sa seule invention originale est la jurisprudence, compilation de lois, qui reste un manuel de juges, tant que la philosophie grecque n'est pas venue l'organiser et le rapprocher du droit naturel.

Un esprit sec et net, qui est probablement l'effet de la structure primitive du cerveau, une circonstance persévérante et puissante, qui fut la nécessité de songer à son intérêt et d'agir en corps, ont pt oduit chez ce peuple et fortifié outre mesure la faculté égoïste et politique. De cette faculté, on déduit les différents groupes d'habitudes morales. De chacun de ces groupes, on déduit un ordre de faits compliqués et ramifiés en détails innombrables, la vie privée, la vie publique, la vie de famille,

la religion, la science et l'art. Cette hiérarchie de causes est le système d'une histoire. Toute histoire a le sien, et vous voyez comme on l'obtient. Par l'abstraction, on dégage, dans les faits extérieurs, les habitudes intérieures, générales et dominantes. Par l'abstraction, dans chaque groupe de qualités morales, on dégage la qualité générale et génératrice. On suppose qu'elle est cause, et on vérifie cette supposition en regardant si elle a les propriétés des faits générateurs. Peu à peu se forme la pyramide des causes, et les faits dispersés reçoivent de l'architecture philosophique leurs attaches et leurs positions. Ce ne sont là que les procédés des sciences physiques, et ce sont là tous les procédés des sciences physiques. Ici, enfin, comme dans les sciences physiques , la cause n'est qu'un fait. La faculté égoïste et politique est dans le Romain une habitude héréditaire, plus agissante et plus puissante que les autres, qui fixe l'ordre, l'espèce et l'intensité de ses sentiments et de ses idées. I Elle est en lui lorsqu'il travaille, combat, plaide, gouverne, prie, raisonne, invente et écrit. Présente dans toutes les actions, elle les règle toutes, multiplie et accroît les unes, diminue et subordonne les autres, produit la faiblesse et la force, les vertus et I les vices, la puissance et la ruine, et explique tout, j parce qu'elle fait tout. Oubliez donc, comme tout à l'iîture, l'immense entassement des détails innom-

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brables. Possédant la formule, vous avez le reste. I s tiennent au large dans une demi-ligne; vous enfermez douze cents ans et la moitié du monde antique dans le creux de votre main.

Supposez que ce travail soit fait pour tous les peuples et pour toute l'histoire, pour la psychologie, pour toutes les sciences morales, pour la zoologie, pour la physique, pour la chimie, pour l'astronomie. A l'instant, l'univers tel que nous le voyons disparaît. Les faits se sont réduits, les formules les ont remplacés ; le monde s'est simplifié, la science s'est faite. Seules, cinq ou six propositions générales subsistent. 11 reste des définitions de l'homme, de l'animal, de la plante, du corps chimique, des lois physiques, du corps astronomique, et il ne reste rien d'autre. Nous attaclions nos yeux sur ces définitions souveraines; nous contemplons ces créatrices immortelles, seules stables à travers l'infinité du temps qui déploie et détruit leurs œu res, seules indivisibles à travers l'infinité de l'étendue qui disperse et multiplie leurs effets. Nous osons davantage : considérant qu'elles sont plui^ieurs et qu'elles sont des faits comme les autres, nous tâchons d'y apercevoir et d'en dégager par la même méthode que chez les autres le fait primitif et unique d'où elles se déduisent et qui les engendre. Nous découvrons l'unité de l'univers et nous comprenons ce qui la produit. KUe n€

vient pas d'une chose extérieure , étrangère ai) monde, ni d'une chose mystérieuse, cachée dans le monde. Elle vient d'un fait général semblable aux autres, loi génératrice d'où les autres se déduisent, de même que de la loi de l'attraction dérivent tous les phénomènes de la pesanteur, de même que de la loi des ondulations dérivent tous les phénomènes de la lumière, de même que de l'existence du type dérivent toutes les fonctions de l'animal, de même que de la faculté maîtresse d'un peuple dérivent toutes les parties de ses institutions et tous les événements de son histoire. L'objet final de la science est cette loi suprême ; et celui qui , d'un élan, pourrait se transporter dans son sein, y verrait, comme d'une source, se dérouler, par des canaux distincts et ramifiés, le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses. Par ces prévisions, on s'y transporte; connaissant ses propriétés, on en conclut sa nature; les métaphysiciens essayent de la définir sans traverser l'expérience et du premier coup. Ils l'ont tenté en Allemagne avec une audace héroïque, un génie sublime, et une imprudence plu^ grande encore que leur génie et leur audace. Ils se sont envolés d'un bond dans la loi première, et, fermant les yeux sur la nature, ils ont tenté de retrouver, par une déduction géométrique, le monde qu'ils n'avaient pas regardé. Dépourvus de notations exactes, pri.

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vés de l'analyse française, emportés tout d'abord aiî sommet de la prodigieuse pyramide dont ils n'avaient pas voulu gravir les degrés, ils sont tombés d'une grande chute; mais dans cette ruine, et au fond de ce précipice, les restes écroulés de leur œuvre surpassent encore toutes les constructions humaines par leur magnificence et par leur masse, et le plan demi-i)risé qu'on y distingue indique aux philosophes futurs, par ses imperfections et par ses mérites, le but qu'il faut enfin atteindre et la voie qu'il ne faut point d'abord tenter.

C'est à ce moment que Ton sent naître en soi la notion de la Nature. Par cette hiérarchie de nécessités, le monde forme un être unique, indivisible, dont tous les êtres sont les membres. Au suprême sommet des choses, au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se prononce l'axiome éternel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par ses ondulations inépuisables, l'immensité de l'univers. Toute forme, tout changement, tout mouvement, toute idée est un de ses actes. Elle subsiste en toutes choses, et elle n'est bornée par aucune chose. La matière et la pensée, la planète et l'homme, les entassements de soleils et les palpitations d'un inspecte, la vie et la mort, la douleur et la joie, il n'est rien qui ne l'exprime, et il n'est rien qui l'exprime tout entière. Elle remplit le temps et l'espace,, et reste au-dessus du

temps et de l'espace. Elle n'est point comprise en eux, et ils se dérivent d'elle. Toute vie est un de ses moments, tout être est une de ses formes; et les séries des choses descendent d'elle, selon des nécessités indestructibles, reliées par les divins anneaux de sa chaîne d'or. L'indifférence, l'immobile, l'éternelle, la toute-puissante, la créatrice, aucun nom ne l'épuisé; et quand se dévoile sa face sereine et sublime, il n'est point d'esprit d'homme qui ne ploie, consterné d'admiration etd'horreur. Au même instant cet esprit se relève ; il oublie sa mortalité et sa petitesse; il jouit par sympathie de cette infinité qu'il pense, et participe à sa grandeur. »

Il était tard; mes deux amis me renvoyèrent, et j'allai dormir. Il y a deux heures, cher lecteur, que vous avez envie d'en faire autant.

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