‹ Les philosophes et les écrivains religieuxChapitre 9 sur 29 · La Famille {Pays, 30 mai · texte numérisé non relu

La Famille {Pays, 30 mai

bles empreintes, ot il n'a demandé d'autre travail à son auteur que de se souvenir. J'oserais presque dire qu'un tel livre est involontaire, et qu'il est tombé du cœur plus que du cerveau, comme un fruit mûr. Pour si peu que nous ayons vécu, nous avons tous plus ou moins dans notre àme un livre écrit par l'Expérience, avec du sang ou avec des larmes, mais le plus souvent il y reste. Il faut la main d'un poète ou d'un artiste pour l'en tirer. Dargaud l'a tiré de la sienne. C'est un bonheur pour lui et pour nous. Les littératures n'ont point trop de ces livres vrais qui disent la vie et nous montrent à nu la racine de cette plante amère,dont les fleurs ne nous paraissent jamais plus belles que quand une fois elles sont flétries et qu'il n'y a plus à en cueillir.

C'est donc une élégie que le livre de Dargaud, et ce qu'on appelait, il y a quelques années, « un livre intime ». L'auteur, qui a de l'âme, du reste, à défier tous les railleurs de la terre, n'a pas craint de revenir à un genre vieilli et condamné par une critique superficielle. Quand on a du talent, c'est comme quand on a du courage, qu'est-ce qu'on craint?... D'ailleurs, Dargaud savait que malgré les abus de la vanité qui se plaint ou qui se raconte, le genre vieilli était éternel. Il existait depuis Job jusqu'à René. Il existerait après encore! Qui pourrait dégoûter l'homme de luimême?... Est-ce que l'âme, ses joies et ses douleurs, ne sera pas toujours le plus haut intérêt de l'homme

et de son orgueilleuse pensée? Est-ce que la civilisation généralisera jamais assez son être pour que les grands coups de tonnerre de l'histoire retentissent plus en lui et réveillent plus d'écho que ces tout petits événements qui tiennent dans les dix pouces de sa poitrine et ne font pas de bruit, à ce qu'il semble, mais qui seuls ont la puissance de faire palpiter plus vite sa tempe et son cœur?... Comme tous les esprits distingués d'une société assez avancée pour n'avoir plus peut-être à écrire que de l'histoire et à juger que des résultats, Dargaud, l'auteur connu de âlarie Stuart, est entraîné vers les études historiques par la double tendance de son esprit et de son temps. Seulement, il n'a pas cru que ce fût une mauvaise interruption apportée à des travaux plus vastes et plus sévères, qu'un livre où il est question de l'âme de l'homme, quand même l'homme y dirait ce « Je » que haïssait Pascal. Pascal, l'homme au gouffre en toutes choses, cet épouvanté qui voyait partout l'abîme qu'il croyait à ses pieds; Pascal, ce lyeanthrope du jansénisme, devait haïr une forme de langage qui est dans le sentiment humain à une si grande profondeur. Mais Dargaud, qui n'a pas les mêmes raisons pour proscrire le moi sous sa forme la plus naïve, et j'ajoute la plus nécessaire, a écrit à la première personne un livre qui, restant tout ce qu'il est au fond, mais écritautrement, aurait été froid et d'une réalité moins sentie. La critique, qui connaît son devoir et sa limite, n'a

rien à opposer à la nature humaine et à l'individualité d'une œuvre. Elle ne doit examiner que deux choses : le talent dont l'œuvre estla preuve, et la justice de son succès.

Or, ici, le talent est réel, et il est grand. Il est ému, coloré et pur. C'est de la lumière qui tremble sur des larmes, des larmes qui tremblent sur des (leurs, et des arcs-en-ciel qui tremblent à leur tour sur ces fleurs, sur ces larmes et sur cette lumière. Dargaud est une nature poétique. C'est un poète, sans ces cruelles et étincelantes agrafes qui pincent et retiennent la pensée dans leurs mordantes lèvres d'or, et par cette magnifique compression en font la poésie rythmique. Des bégueules littéraires, des vierges sage?, nous savons pourquoi, ont pu reprocher à Dargaud la vivacité de ses couleurs quand il a écrit l'histoire. Il est d'usage et de tradition de donner à Clio une plume de fer, comme si l'histoire ne devait pas avoir toutes les variétés de la vie ! Mais, dans ce li%Te nouveau, dans ce livre tout de sentiment, de rêverie et de ressouvenir, nous ne pensons pas qu'on puisse reprocher à l'auteur les qualités de sa manière, si appropriées et si seyantes à son sujet. Ne sont-elles pas là à leur véritable place? Si l'auteur ne les avait pas, on les désirerait! Quand on veut ressusciter le passé, le secret du miracle est dans les couleurs qu'on emploie, et quand on peint les premières impressions de la vie,

a-t-on sur sa palette des teintes d'un trop tendre éclat pour cette blanche aube qui doit rougir et va devenir une aurore?...

Car voilà le sujet du livre de Dargaud : les premières impressions de la vie, l'enfance, la jeunesse, le passé! Tout le drame d'un cœur vierge qu'il nous retrace a pour théâtre l'étroit espace que nous avons mesuré tous, entre notre berceau, couronné des visages aimés qui s'y penchèrent, et la disparition de ces chers visages, les astres et les étoiles de notre vie, descendus derrière Ihorizon quand il nous faut achever si longtemps de vivre sans les avoir là. pour nous orienter! Un berceau dans lequel et autour duquel il n'y a plus personne, et, comme dit Dargaud, des foyers éteints, ces foyers auxquels nous nous sommes assis dans les plis traînants de la robe de notre mère et que voilà noirs, solitaires et froids à jamais, pendant qu'en nous la vie dure toujours, comme si c'était une ironie, tel est, dans sa simplicité féconde, le sujet de ce livre touchant. Rien de plus, mais n'est-ce pas là tout? « Qu'y a-t-il de plus que des commencements?» disait une femme qui, les pieds dans la gloire, en foulait tristement la misère. Troncs d'arbres coupés par la foudre, troncs de statues mutilées par le temps, troncs de bonheurs interrompus par le train ordinaire de la vie, n'êtes-vous pas ce qui convient le mieux à nos yeux, chargés d'une éternelle tristesse? Et d'ailleurs l'homme, comme l'eau des fleuves, n'est-il pas tout

entier dans le premier flot de sa source? Plus que personne, Dargaud a senti ce charme du passé qui est une saveur et un poison tout ensemble, et quoique nous n'en eussions pas, hélas! perdu le goûl, il nous l'a fait sentir dans son livre avec une force nouvelle d'empoisonnement et de douce saveur. Il a compris, lui qui est poète, que la plus profonde, la plus remuante poésie, c'est la poésie du passé! Il a compris que le front de l'humanité allait à ce bandeau de veuve, et que pour cette reine de deux jours, qui soupire entre un peu d'argile et un peu de cendre, c'était bien la véritable couronne ! Il a compris enfin que, de tous les passés de l'homme, la première partie de l'existence, écoulée au sein d'une famille si vite dévorée par la mort, était le passé le plus touchant et le plus beau, et il nous a raconté le sien. Il nous l'a dit dans tous ses détails, tous ses accidents, toutes ses nuances, avec la fidélité de la mémoire du cœur et cette mélancolie des biens perdus qui rend l'aveugle si éloquent lorsqu'il parle de la lumière. Magique perspective de la distance qui velouté les lointains dans nos âmes comme dans les horizons, impossibilité de ressaisir ce passé qui, pour l'homme, créature de contradiction, s'embellit à mesure qu'il s'éloigne, talent naturel de coloriste grandi et avivé par l'émotion et par le souvenir, poésie de la famille qui s'ajoute encore à la poésie du passé, sentiments créés et développés par l'intimité domestique, voilà, en quel-

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ques mots, ce qui fait la valeur et ce qui fera le succès du livre de Dargaud. Je m'empresse de le constater, — car il n'y a pas que de la vérité dans ce livre. Si le sentiment y est perpétuellement profond et juste, le raisonnement ne l'est pas toujours. On y sent l'erreur de l'esprit sous le talent qu'y déploie une imagination charmante et puissante à la fois, et cette erreur qu'on y sent, qu'on y entrevoit, qui s'y glisse partout et y respire, c'est la grande erreur de notre temps, cette erreur tranquille et souriante, aux yeux purs, au front pur, au cœur presque pur; par là d'autant plus dangereuse! Ce n'est pas l'erreur du quiétisme, — nous n'en sommes pluslà, dans ce siècle, — mais c'est peutêtre le quiétisme de l'erreur.

En effet, depuis que le symbole de nos pères a cessé d'être pour la majorité d'entre nous le vrai et l'unique symbole, et que la Foi, comme un flambeau renversé, s'est éteinte dans la poussière des traditions abandonnées, il s'est élevé une nombreuse race d'hommes qui se disent religieux pourtant, et qui ont remplacé les formes nettes et les dogmes arrêtés du catholicisme par les aspirations maladives d'iine vague religiosité. Esprits sans hardiesse, moitiés d'athées qui s'arrêtent, d'horreur ou de lâcheté, dans le déisme, comme déjàBossuet le leur reprochait dans son temps, ils s'imaginent que la lettre d'une loi religieuse, cette lettre qui prescrit et qui fonde, est un voile destiné à tomber devant l'esprit, et pour cette raison ils la re-

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jettent. Supérieurs — quelques-uns, du moins, — par le sentiment aux tristes et secs théoriciens du rationalisme, ils ne valent pas mieux quant aux idées et lorsqu'on les force à descendre dans le fond des choses. Leur histoire n'est pas longue et peut s'écrire en quelques mots. Ce sont lesSociniens du xly* siècle. Au xviii*, ils apparurent avec Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, et depuis cette époque, il faut bien le dire, leur nombre n'a pas diminué. Ce furent eux (se le rappellent-ils?) qui, pendant la Révolution française, firent à Dieu, par l'organe de Robespierre, cette politesse de « la fête de l'Être suprême », et plus tard ce furent eux encore qui offrirent, sur l'autel idyllique de la Réveillère-Lépeaux, des fleurs au Dieu de la nature. Lorsque les bêtises de la Révolution allèrent rejoindre ses horreurs dans le même océan de mépris, ils soutinrent, avec Benjamin Constant, en un livre maintenant oublié, mais alors fameux, la thèse invariable et qui leur est si chère du sentiment religieux contre toutes les religions positives. Enfin, dans les dernières années de la Restauration, ils écrivirent, avec la main tremblante et sceptique de Jouffroy, « comment les dogmes finissent )i>,et si, à partir de Jouffroy, ils n'ont plus eu d'illustre interprète, ils n'en vivent pas moins parmi nous et il est aisé de les reconnaître à certaines formes surannées de langage.

Ainsi, pour n'en donner qu'un seul exemple, s'ils ont à parler de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de son

divin sacrifice, ils s'obstineront à l'appeler Christ avec la simplicité d'une irrévérence naïve, et ils oseront comparer, avec une familiarité sacrilège^ le philosophe Socrate au fils de Dieu. Trop ia'bles de tète et de science pour relever de Spinosa ou de Hegel, dont les erreurs du moins sont compliquées, y/aniioses et terribles, ils aberrent dans des notions mesquines et confuses. Ils échouent sur de petits écueils. A côté de la niaiserie du bon sens pipé et de l'invention d'une bourgeoise sagesse, à côté de cette religion naturelle qui est, au fond, si on creuse bien, toute leur doctrine, ils dressent de grands mots qui font rêver les imaginations sans guide et ils pataugent dans l'Infini... Nous ne savons personne plus digne de pitié que ces espèces de philosophes qui n'ont pas même une philosophie complète pour remplacer une religion qu'ils n'ont plus, — qui prennent les ondoyantes et capricieuses lueurs de leur propre sentimentalité pour la ferme lumière de la conscience et vivent en paix avec eux-mêmes. Optimistes qui jettent sur l'homme et le monde un regard innocent comme l'illusion et tranquille comme l'impénitence finale, et qui le lèveraient avec la même placidité sur Dieu lui-même, si ce Dieu, travesti par eux en monstre d'indulgence, venait tout à coup les juger.

Eh bien, nous le disons avec le regret d'une affectueuse tristesse, Dargaud tient à ce groupe d'esprits! Il n'y tient, certes ! point par le fond de son être,

par la substance de sa pensée, par l 'étoffe de ses facultés. Exquis d'organisation primitive, Dargaud doit s'arracher dans un temps donné à tout ce qui est vulgaire, et quoi de plus vulgaire que l'erreur que nous venons de signaler? Mais il y tient surtout par des attaches que la critique, forcée d'être juste, ne peut pas s'empêcher de voir. Vingt pages du livre ouvert sous nos yeux l'attristent, vingt pages que nous aurions voulu effacer. On peut condenser en un mot la philosophie de ces vingt pages : « Toutes les religions « — dit quelque part Dargaud avec une imagination « qui l'égaré — ressemblent à des nuées obscures à leur « base et lumineuses à leur sommet ». Après une pareille conclusion, tout n'est-il pas dit, pour qui sait comprendre ?Oubli déplorable de la meilleure portion de son génie, l'auteur de la Famille dogmatise ainsi quand il s'agit de nous refaire, avec une puissance de poésie nouvelle, ce poème de la maison de Gray dont il parle dans son épigraphe. Qui l'aurait cru? Il laisse les choses du sentiment dans lesquelles il excelle, pour exprimer des idées générales de cette force et de cette largeur. Ah ! la critique a le droit d'ajouter ici une seconde condamnationà la première. Car après le jugement sur la philosophie de l'écrivain- il y a le jugement sur son œuvre, et c'est une loi de l'esprit humain que les chefs-d'œuvre littéraires diminuent d'autant de beautés qu'il s'y trouve de vérités méconnues.

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C'est à cette diminution de sa pensée, de son talent et de son œuvre, que s'est exposé Dargaud, et quoiqu'il nous reste, dans son livre, beaucoup à admirer encore^ cette diminution, en plus d'un endroit, il l'a subie. Pouvait-il en être autrement ? La tyrannie de l'erreur à laquelle on a livré sa pensée ne doit-elle pas nuire au talent le plus indépendant et le plus vrai, et le détourner de ses pentes les plus naturelles?Nous l'avons dit déjà, ce qui entraîne le plus naturellement Dargaud, c'est la poésie des sentiments ressouvenus et exprimés, c'est la peinture des plus douces images. Lorsque nous trouvons dans son livre et cette poésie et cette peinture, en des proportions qui nous émeuvent et qui nous charment, nous pouvons aisément deviner ce que l'auteur y aurait versé d'émotions et de splendeurs absentes, si une maigre et chétive philosophie n'y avait pas resserré la source des plus merveilleux sentiments qui ne demandaient qu'à y jaillir. Contradiction plus commune qu'on ne croit entre la pensée d'un homme et la nature de son génie 1

Dargaud nous ofîre le spectacle d'une de ces anomalies vivantes, partagées entre ce qu'elles croient la vérité dans les choses et la sincérité de leurs facultés. Par ses convictions, en effet, par son éducation, par ses idées, c'est un philosophe qui a parfaitement conscience de lui-même, tandis que. par ses facultés, c'est un catholique qui s'ignore. Que n'ai-je pas cité plus haut pour prouver sa philosophie ? Je pourrais

bien citer encore tous les dialogues, sans exception, rapportés par lui, entre son père et son vieil oncle le curé, toutes ces conversations dans lesquelles la science et la foi du prêtre finissent toujours par un peu trop se taire devant les raisons du libre penseur. En regard et en contraste, d'un autre côté, je pourrais citer, avant tout, pour prouver ce que j'ose appeler le catholicisme inné des facultés de Dargaud, cette sereine figure du curé et celle plus divine encore de la vieille tante Berlhe, deux anges captifs dans des corps de vieillards, deux adorables têtes de saints comme le catholicisme seul en peut produire et le sentiment deviné du catholicisme en peut seul exprimer I Dargaud, le peintre des premiers rayons et des premières nuées qui passent dans l'outremer du ciel de la vie, a des touches d'une suavité qui rappelle Greuze; mais c'est Greuze avec un sentiment de plus : la tristesse chrétienne, qui jette à tout cette ombre étrangeet pénétrante, plus faite peut-être pour les yeux de l'homme que la lumière ! Or, supposez pour un moment qu'à ces facultés et ces qualités de talent qui tiennent à une âme où le sentiment surabonde et pourrait devenir si aisément de la foi, l'auteur de la Famille eût réuni le catholicisme d'idées, de préoccupation, d'admiration, le catholicisme doctrinal qui maîtrise si bien la vie et l'esprit de ceux qui y croient et qui l'aiment, ce livre éloquent serait devenu un chef-d'œuvre. Les influences d'une enfance

catholique, et qui eût développé l'âme comme le catholicisme sait la développer, auraient donné à ce livre de la. Famille une profondeur qu'il n'apas partout. Auprès de ce chaste et mortel épisode du premier amour, raconté par Dargaud de manière à faire trouver une dernière larme aux yeux qui en ont le plus versé, nous aurions eu des scènes d'un autre caractère, moins troublantes peut-être, mais aussi touchantes, à coup sûr. La première communion, dans la vie d'un enfant catholique, n'est-ce pas le premier amour... pour Dieu ? Dargaud, qui a tant d'infini dans le cœur, et qui nous peint si bien (qu'on me passe le mot !) les premiers mouvements d'ailes de notre âme, était digne de nous peindre cela. Il l'a oublié. Nous le regrettons pour la gloire de son livre et l'émotion de son lecteur. La critique écrit le mot du poète : les plaisirs perdus sont les mieux sentis. Elle l'écrit avec plus de regret encore : car les plaisirs manques sont les plus tristes d'entre tous les plaisirs perdus.

Tel est le défaut ou plutôt le malheur d'un livre que nous aurions voulu plus complet. Pour ceux qui prennent l'existence au sérieux et qui croientqu'elle a l'importance d'un but immortel, tout est enseignement de mal ou de bien dans la vie. 11 n'y a pas que des doctrines mises debout et taillées comme des monuments. L'homme enseigne avec tout. Il enseigne avec les arabesques au fusain d'un livre d'imagination et de fantaisie ; il enseigne en racontant des senti-

ments ou des sensations. 11 est donc tenu d'être dans la vérité, même avant d'être artiste, avant d'être poète, avant d'avoir le talent qu'il a et de le manifester. Seulement, cela dit, nous n'entendons ne parler que d'effets d'art et de résultats littéraires quand nous reprochons à Dargaud de n'être pas, dans la réflexion de son esprit, le catholique qu'il est dans la spontanéité de ses sentiments. Il faut que les artistes comme lui l'apprennent et le sachent. Nous sommes arrivés à un point si avancé de l'histoire, qu'il n'y a plus rien de profond nulle part en dehors du catholicisme. Les différentes civilisations successives ont si bien secoué l'âme humaine, que tout ce qui n'était qu'à la fleur de sa surface est tombé. Après Shakespeare, dont la religion est inconnue, — qui adorait peut-être Saturne, — on ne sait, — indifférent à tout comme Goethe ; après Shakespeare et Gœthe, ces aruspices qui ont fouillé les entrailles de la victime humaine aussi loin que le couteau pouvait aller, il n'y a plus réellement que le catholicisme qui puisse nous apprendre quelque chose sur le cœur de l'homme. En dehors du catholicisme, il n'y a ni philosophie, ni poésie. Il n'y a que des jouteurs contre le style, des lutteurs plus ou moins heureux contre la langue, des artistes à doigté et non pas à inspiration. Que n'aurait pas été Leopardi s'il avait eu la foi du Dante, ce Leopardi dont la gloire se raconte à l'oreille de quelques artistes curieux ? Pour en revenir à notre auteur, que n'eût pas été

Dargaud dans son livre de la Famille, s'il avait été catholique ! Que n'eût pas alors été ce talent qui vibre avec toutes les mélodies du cristal, et qui, comme le cristal, renvoie toutes les couleurs du prisme!... Pourquoi faut-il qu'un écrivain d'autant de cœur que l'auteur de la Famille ne soit pas de la vraie religion des grands artistes, de cette religion de Byron-le-mauvais, mais perfectionné par la vie, quand il voulut qu'Allegra fût catholique et quand il écrivit sur son tombeau : ■^ C'est moi qui retournerai vers elle, mais elle ne reviendra jamais vers moi. »En poésie, en moralité sensible, en cœur humain, il n'y a plus rien à attendre en dehors du catholicisme, pas plus qu'en politique, en gouvernement, en science sociale. Avant lui, il n'y a que les balbuties et les mouvements rudimentaires et déjà corrompus de la nature humaine. Derrière lui, je ne vois que la Barbarie, et la Barbarie facilement victorieuse d'une Civilisation qui ne vaudrait pas même assez pour se défendre.

En 1849, quand la Révolution^ pour un instant souveraine, tenait presque dans les idées une aussi grande place que dans le gouvernement, l'Académie française mit au concours la question de l'influence de la charité chrétienne sur le monde romain. C'était le temps — on s'en souvient avec confusion — où l'Économie politique, cette grande fille niaise d'une mère madrée, la Philosophie, apportait, comme une fiancée, au monde charmé, dans un pli de ses théories, et l'abo-

1. Études historiques sw l'influence de la Charité durant les premiers siècles chrétiens et considérations sur son rote dans les sociétés modernes, par Etienne Chastel, professeur à Genève; Assistance comparée dans l'ère païenne et l'ère chrétienne, par Martin Doisy; h'Économie ou Remède au paupérisme, ipav L.Mézières {Pays, 3 août 1853),

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lition de la misère, et le droit au travail, et la richesse universelle, et toutes ces magnifiques inepties ouvragées si péniblement par la science, faux bijoux d'un écrin que nous avons enfin vidé! Dieu, ce railleur terrible et solitaire dont Bossuet parle quelque part, faisait alors monter sur les tréteaux du pouvoir tous les Jocrisses de « l'idée », afin qu'on les vît mieux, de là, livrer leurs joues bouffies d'espérance aux soufflets de l'implacable Réalité. Au milieu de ces enivrements, car la niaiserie a quelquefois aussi son ivresse, l'Académie française, qui n'a pas cependant la réputation de représenter les grandes hardiesses et les fougueuses initiatives, eut la bonne idée de poser devant l'opinion une question dégrisante, une question d'histoire. En demandant à l'Étude, dans son programme, de raconter les influences toutes-puissantes et salutaires de la charité chrétienne se projetant pour la première fois à travers les misères horribles de l'Antiquité, l'Académie demandait la preuve, facile à donner, de l'inanité de cette Économie politique qui se vantait de refaire Taxe et les pôles du monde, et qui n'avait inventé que des prétentions ! Avisée comme un vieux diplomate et prudente comme un vieux médecin, l'Académie ne se compromettait point par un démenti direct donné aux idées contemporaines qu'elle eût fait afloler davantage, et elle n'en mettait pas moins tout doucement les compresses de glace de l'Histoire sur

la tête de la Philosophie, pour la guérir de la fièvre cérébrale qui la dévorait.

Cela était spirituel et même courageuxdanssa prudence. Aussi, pour peu qu'on aimât les lettres et qu'on tînt à elles, au bien qu'elles font, à la gloire qu'elles donnent, par quelque ardente sympathie, on était heureux de penser que les lettres seules avaient préservé les quarante premières têtes de France de cette contagion d'idées fausses qui, à cette époque, avait saisi tous les esprits, et les savants plus que personne. Et, en efiFet.si l'on veut y réfléchir, il ne fallait pas une pénétration bien grande ou des connaissances bien étendues pour savoir que la question posée par l'Académie était, par cela même qu'elle était posée, résolue dans la conscience de l'Académie. Nul concurrent ne pouvait ou n'aurait osé s'y tromper... Des hommes si profondément littéraires, connaissaient trop l'histoire pour supposer que l'esprit de parti ou de secte la violât dans un travail qu'ils devaient juger et couronner. Et d'ailleurs, par leur verdict, ils l'auraient vengée. Encore une fois, tel fut alors le mérite de l'Académie, et nous voulons le reconnaître, car il y a un autre mérite que nous lui aurions souhaité et qui lui manqua... Après cet éclair de bon sens, rare à l'époque où il brilla, et qui lui fit mettre au concours une question historique dont elle discernait très bien la portée, elle retomba bientôt sous la paralysie des préjugés ambiants et l'empire de cette philosophie

dont elle repoussait les dernières conséquences, il est vrai, mais dont elle acceptait les premières, comme si la roue de l'inflexible logique, une fois en branle, s'arrêtait! On la vit donc, timide, circonspecte, inconséquente, comme tout ce qui n'a pas en soi la fortitude des convictions profondes, cette lumière du cœur qui naît dans la lumière de l'esprit comme le : phénix dans ses propres cendres, donner le prix à l'aveuglette de son scepticisme ou de sa philosophie myope, et en cela méconnaître ouvertement l'autorité de l'histoire à laquelle elle avait d'abord fait appel!

Et voilà ce que nous devions dire, avant même de parler des divers mérites et des travaux provoqués par le programme de l'Académie en 1849. Si politiquement, socialement, on ne peut juger la Justice dans cette noble et respectueuse terre de France, il n'en est point ainsi en ce qui touche aux choses purement spéculatives de la pensée, et, sur ce terrain-là, on a le droit de juger les jugements entachés d'erreur ou de faiblesse. Tel fut, à notre sens, le jugement de l'Académie en 1852. Pleine d'admiration pour les premiers siècles de l'Église qui furent si grands, pour cette période de l'histoire, la Genèse d'un nouvel univers moral dressée devant les yeux humiliés de l'Économie politique, comme ce bouclier de diamants qu'Ubald, dans le Tasse, présente à Renaud pour qu'il y mire son impuissance et sa honte, l'Académie n'a pas su conclure nettement dans le sens de cette admi-

ration franche et souveraine, et ce n'est pas le livre véritablement chrétien, imbibé de ce catholicisme qui est le sang pur de la vérité chrétienne, qu'elle a couronné, mais des livres infectés plus ou moins de ce protestantisme qui est le commencement de la philosophie, comme, dans un autre ordre, la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse.

En effet, deux ouvrages, sur douze, ont obtenu le prix {ex œquo), et ces deux ouvrages sont dus à la plume de deux professeurs protestants. Nous ne connaissons que par les citations le travail de M. Schmidt, professeur à la faculté de Théologie protestante de Strasbourg, mais nous avons sous les yeux celui d'Etienne Chastel, de Genève, et, quoique le protestantisme en soit moins articulé, moins apparent, que dans les citations du livre de M. Schmidt, il est cependant là encore, tranquille et dormant à la surface de toutes les idées^ comme l'huile essentielle d'un poison qui filtrerait sous la première couche d'une eau pure. On ne saurait trop en prévenir les esprits qu'attire une certaine impartialité de langage : il faut se défier infiniment de E. Chastel, car il a beaucoup de talent, et il a pris dans la lecture des Pères des empreintes si chrétiennes, qu'on oublie parfois qu'il est un révolté contre TÉglise dont il écrit l'histoire.

Son livre, qu'il intitule : Études historiques sur ^influence de la Charité durant les previiers siècles chrétiens, est toujours, au point de vue des faits et

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li-ès souvent à celui des appréciations, un travail remarquable de science, de calme et d'horizon. Les arêtes de l'esprit de secte n'y blessent pas. Cette saine, savoureuse et onctueuse littérature des Pères, que E. Ghastel connaît bien et qu'il cite avec un luxe que nous aimons, a détrempé sa pensée dans un baume fortifiant et doux. De tous les protestants, c'est le moins protestant peut-être, mais l'erreur a ses conséquences inévitables et que rien ne peut neutraliser, même la bonté native ou la force de l'esprit dans laquelle elle a pénétré. Après avoir tracé, d'une plume simple et qui touche, l'histoire des premiers siècles de l'Église, que le protestantisme appelle son origine comme nous, sans songer à sa grande rupture, E. Chastel passe de cette merveilleuse histoire, qui met toutes les notions du progrès en arrière de nous et non pas en avant, aux applications contemporaines, et c'est alors que le rationaliste moderne, ce double-fond du protestant, commence de montrer celte longue oreille que la dépouille lumineuse de ces lions de sainteté et de doctrine, les Chrysostôme, les Basile, les Pacôme, ne saurait entièrement cacher. C'est ainsi, par exemple, que E. Chastel condamne implicitement la grande ressource économi jue du catholicisme, cet ascétisme sublime qui fut une des causes du salut de l'ancien monde, et qui ne serait plus un moyen puissant contre le paupérisme de notre âge ! C'est ainsi que partout, dans le livre des Études sur la Charité

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chrélienne, Notre-Seigneur Jésus-Christ n'est jamais appelé que « le plus grand des révélateurs », et que les miracles enseignés par l'Église sont regardés de cet œil tout ensemble défiant et superficiel que nous connaissons. « Bizarre manie, — dit l'auteur quelque « part, — que de supposer toujours un miracle quand « il s'agit de reconnaître une vertu!» On le voit, à ces traits età beaucoup d'autres, hachures d'erreurs qu'on retrouve distinctes malgré l'habileté de la main, le livre de E. Chastel porte la marque, l'ineffaçable marque de cette chattemile de philosophie qui fait la sobre, la modérée, l'honnête, quand elle frappe à la porte tranquille des Académies, et qui n'en est pas moins cette philosophie dangereuse qui prendra le monde qu'il a fait au catholicisme, si le catholicisme ne sait pas le garder! Certes! couronner l'auteur d'un li-vre pareil, en toute circonstance c'est montrer à quel point les respectables auteurs du dictionnaire de la langue française peuvent être dupes des mots et des formes limpides que la pensée sait parfois revêtir. Mais le couronner de moitié avec l'auteur d'un autre ouvrage franchement et ardemment protestant, et cela quand il y a à côté, dans le même concours, un livre de talent réel mais pénétré de l'esprit catholique, bien plus important dans une pareille question que le talent, c'est en vérité plus fâcheux que d'obéir simplement à des impressions personnelles, la plus vulgaire des appréciations ; car c'est révéler

qu'on a cédé à des doctrines fortes ou faibles, enchaînées ou éparsesdans des esprits plus éclairés que résolus; c'est démentir, par le fait, la signification de son programme de 1849, et donner à croire à ceux-là qui ne tiennent pas les Académies pour des héroïnes intellectuelles, que ce qu'il y avait de courageux — d'implicitement courageux dans ce programme — n'était que la bravoure bientôt refroidie d'un poltron d'idées révolté 1

Oui ! telle est la pensée qui naîtra dans l'esprit de tout homme de sens et de bonne foi en lisant, après l'écrit de E. Chaste!, le livre que, sous un titre différent, Martin Doisy a écrit sur la question proposée par l'Académie. Ce livre, dont le titre étreint dans l'esprit et précise la question das'antage {Assistance comparée dans l'ère païenne et 1ère chrétienne), n'a pas seulement, comme nous le disions plus haut, sa valeur individuelle et littéraire, mais il a la valeur générale, impersonnelle, absolue, delà vérité.

C'est un livre dont le mérite vient, avant tout, d'une doctrine que l'auteur n'a pasfaite et qui lui communique le principe inépuisable de sa force. Martin Doisy catholique, aussi à l'aise dans son sujet que les protestants le sont peu, par la raison naturelle que pour juger l'Église qui n'a jamais varié, il ne faut pas être devenu — si tard que cela ait été — l'ennemi de celte Église, Martin Doisy a montré par tous les développements de son ouvrage que la charité, qui a sauvé

et nourri le monde, n'a pas concentré son action dans les premiers temps du christianisme. Il a prouvé qu'elle est plus large que lefFort individuel de quelques adorables saints et que l'épanchement de quelques admirables prédications. Il a prouvé, enfin, que cette charité enseignante, née dans le sang du Crucifié, arrosée du sang des martyrs, cette fleur du sang de Dieu et des hommes, n'a grandi, parfumé et guéri les plaies du monde, que parce qu'elle s'est épanouie dans la double Thébaïde du désert et du célibat. Le célibat, les monastères, — les monastères, qui ne furent pas tous bâtis dans cette période d'histoire que des protestants peuvent exalter sans réserve et sans peur, — voilà ce qui donna à la charité chrétienne cette prodigieuse efficacité, qui la fait ressembler aux yeux des hommes à la plus colossale et à la plus magnifique des institutions! Ce secret^ ce dernier mot des influences de la charité chrétienne sur le monde ancien et sur le monde moderne, des protestants ne pouvaient pas le dire, mais s'ils ne le disaient pas, ils mutilaient l'histoire et les faits criaient, malgré l'habileté des mutilateurs.

Il paraît que ces cris-là, l'Académie n'a pas voulu les entendre. Le livre de Martin Doisy, qui, de tous les ouvrages soumis au jugement de l'Académie, répondait seul sans réplique aux prétentions de l'Économie, fille de la Philosophie, par le tableau de tous les biens réels et possibles faits au monde par l'écono-

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mie, fille de la charité, n'a été l'objet que d'une mention honorable. Puisque la doctrine d'un tel livre n'était pas couronnée, la mention honorable n'a pu être donnée qu'au talent. Ce talent est animé, vivant, plein d'une généreuse chaleur de tête et d'entrailles. Tout cela vit beaucoup, tout cela est bien intense pour une Académie... mais enfin, jusqu'à la mention honorable, tout cela a réussi. L'auteur, qui a l'aperçu de son point de vue encore plus que l'aperçu de son regard, ne reste p(jint comme E. Chastel dans les généralités historiques qui ne touchent pas le sol embrasé, le sol volcanisé que nous sentons frémir sous nos pieds... Lui, le catholique, qui n'a pas de liaison d'idées avec l'ennemi, qui ne met point, plus oumoins. sa main dans la sienne, est discret, agressif, incompatible avec les doctrines socialistes contemporaines, et il ajoute souvent un trait à tous ceux qui les ont percées de toutes parts. En expliquantla charité chrétienne par le célibat et les monastères, Martin Doisy a trouvé dans le célibat religieux, dont il fait avec raison le principe générateur de la perfection de l'homme et de l'assistance sociale, un puissant et nouvel argument contre ce Communisme moderne qui veut remplacer la charité par le droit de tous. Menteur comme le serait un bâtard qui voudrait cacher sa naissance, ce Communisme, on ne l'ignore pas, se vante d'une origine chrétienne, tandis qu'il est païen de naissance et d'instinct, et pour justifier ses théo-

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ries il a coutume de s'appuyer sur l'exemple de la primitive Église, dans laquelle la communauté des biens existait. L'auteur de V Assistance montre bien que les circonstances dans lesquelles vivaient les fidèles des premiers temps étaient des circonstances d'exception, et que la communauté, au sens chrétien, s'estperpétuée dansl'Église deJésus-Christlàseulement où elle était réalisable, c'est-à-dire dans ces communautés religieuses, éternelles comme la religion elle-même, dont elles ne sont la plus grande force que parce qu'elles en sont la plus grande vertu.

Tel est, en peu de mots, un livre pour lequel l'Académie, tout en rendant justice au talent de l'auteur, n'a pas voulu courir la responsabilité d'une couronne. Secouée un moment de sa torpeur héréditaire par les événements de 1848 et 1849, cette vieille éclectique, qui avait compris qu'avec de l'éclectisme, aux jours de péril, on ne défendait pas grand'chose, a senti son éclectisme lui revenir à l'esprit et lui énerver le cœur dès que le péril a cessé. Un catholicisme net, militant, toujours prêt à monter sur toutes les brèches ou à les faire, lui a paru trop dur à soutenir. Elle a tremblé devant cette alliance, et elle a mieux aimé déposer ses couronnes sur deux têtes protestantes, deux têtes d'entre-deAix, comme dirait Pascal, qui ne sont ni tout à fait pour la Révolution, ni tout à. fait contre la Philosophie. Avoir un pied dans toutesles pantoufles était la politique d'un ministre du siè-

cle dernier. C'est, en matière d'idées, avec ces pantoufles-là que se chaussent les Académies.

Quelquefois elles ne se chaussentpas du tout. L'idée leur manque, et cette abseuce leur est chère, et alors c'est l'absence d'idées qu'elles couronnent. Ce sont là les bons jours des Académies. Elles ne se fatiguent point et elles ne se couipromettent pas. Tel dut être, entre tous, le jour où fut couronné, en 1852, le livre de M. Mézières [V E conomie ou Remède au paupérisme). N'ayant rien appris dans les écrits protestants de MM. Schmidt et Chastel sur cette question du paupérisme qui est la grande question des sociétés modernes, lesquelles tuent l'âme au profit du corps, et n'ayant osé accepter non plus la solution catholique du travail de Martin Doisy (la seule solution qui puisse exister jamais en Économie politique), l'Académie, avec cette grandeur de pressentiment^ cette haute divination de critique qui entraîne vers les œuvres fortes, se tourna vers le livre de Mézières vanté par Villemain, et, y reconnaissant tout ce qu'elle aime en fait de tranquillité d'aperçu et de vues grandes comme la main, elle lui décerna la couronne. Franchement, nous ne pouvons partager l'opinion de l'illustre rapporteur. C'est un livre de médiocrité sérieuse, voilà tout, une espèce d'almanach du Bonhomme Richard^ qui paraîtra de l'économie politique, domestique ou morale, à tous les esprits qui s'imaginent que, dès que l'élévation manque dans les choses de la pensée et du

CHASTëL, DOISY, MÉZIÈRES ISl

caractère, il y a immédiatement du bon sens. Oui I pour ceux, par exemple, aux yeux de qui Ponsard est un grand poète, M. Mézières paraîtia peut-être un grand penseur. La critique, qui exigera davantage^ sera bien obligée de reconnaître que \e Remède au paupérisme a pour tout mérite une consciencieuse vulgarité, et on n'expliquera son succès qu'en disant qu'il est une de ces œuvres qui reposent une Académie lasse de penser, comme madame Grant, d'apathique et de somnolente mémoire, reposais le prince de Talleyrand.

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