‹ Les philosophes francais du 19. siecleChapitre 39 sur 66 · Nouveaux mélanges, p · texte numérisé non relu

Nouveaux mélanges, p

qu’elles sont résolues d’avance. Involontairement il faisait comme Descartes ; il s’attachait aui pieds, comme des entraves, la méthode et les règles phi-

losophiques; mais il tenait ses yeux fixés sur un but unique, et n’allait que là. En vérité, nous sommes encore au moyen âge; nous imitons saint Anselme, avec un peu moins de timidité et un peu plus d’indépendance; nous ne cherchons comme lui qu’à prouver un dogme préconçu. Les Méditalions, le Vicaire savoyard, et les Théodicées modernes, ne font que traduire pour un autre siècle et dans un autre style le Monologium et le Proslogium du vieil archevêque. La philosophie est toujours la fille de la religion, fille indisciplinée, qui parfois bat sa mère, mais qui finit par la servir.

Déjà arrêté par les circonstances, il était encore gêné par un défaut. Son esprit, quoique profond, perçant et sensé, n’était point complet. Il ignorait l’analyse. Comme M. de Biran, comme M. Cousin, comme tous les philosophes du siècle, il se tenait continuellement guindé dans le style abstrait et vague. Il n’aimait pas les exemples particuliers, les cas précis, les petits faits distincts. S’il savait en théorie que nous en tirons nos idées générales, il l’oubliait en pratique. Il ne réduisait point les grands mots métaphysiques aux expressions simples et familières qui les éclaircissent, les rendent palpables et permettent à l’esprit d’en démêler la vérité ou

M. JOUFFUÜY. ÉCRIVAIN.

l’erreur. D’ailleurs, par mélier peut-être, il y répugnait. L’habitude de professer donne une altitude solennelle, et rien de plus solennel que les termes abstraits. M. Jouffroy avait trop de gravité dans le style; à force d’être digne, il devenait monotone. Cette emphase et ces abstractions l’empêchaient d’atteindre l’expression exacte. Il pensait avec précision et ne pouvait rendre avec précision sa pensée. « Je souffre, disait-il, toutes les fois que je suis obligé de traduire en paroles des phénomènes intérieurs ; les expressions de la lan^e suggèrent à l’esprit des images qui ressemblent si peu aux phénomènes que sent la conscience, que de telles descriptions font toujours pitié à ceux qui les donnent*. » Les grands romanciers donnent des descriptions aussi difficiles que celles des psychologues, et néanmoins très-claires; c’est qu’ils les composent de petits faits*. Mais comment voulezvous qu’on aperçoive l’être vivant et ses actions sous cette carapace de barbarismes hérissés et soudés ? « Il y a ce rapport entre ce qui est nous et ce qui se passe en nous, que ce qui se passe en nous ne subsiste que par nous, tandis que nous pourrions subsister sans lui. A ces propriétés opposées, nous re- • connaissons dans l’élément variable du monde

1 Cours de droit naturel, p. 92. Lire, par exemple, la deuxième et la troisième leçon, et en regard, Beyle, Lettref, tome II, p. 81.

2. Tous les romans de Beyle, entre autres Le Rouge et le Soir.

interne le caractère de phénoménalité, et dans l’élément invariable le caractère de réalité*. » Gorgibus dirait que c’est là du haut style. Et que dirait-il de ceci? « Si la sensibilité avait le pouvoir comme elle a le désir, il ne lui resterait plus qu’à les satisfaire l’un par l'autre. Mais en nous l’accomplissement n’appartient pas à la sensibilité ; il est entre les mains de la volonté*. » Fallait-il ce ton magistral et cet appareil psychologique pour nous apprendre cette chose si simple, que pour agir il ne suffit pas de désirer, il faut encore vouloir? Le célèbre morceau sur le pouvoir personnel ne renferme pas un seul fait; c’est un tissu de considérations générales, de métaphores, d’abstractions qui agissent et finissent par devenir des êtres et des personnes. On y voit des capacités, des facultés, des propriétés, un pouvoir gouvernemental, des pouvoirs exécutifs, une sensibilité, une activité locomotrice, et jamais d’événements observés, ni observables. On y lit l’histoire d’une circonstance mal déterminéè, désignée par une métaphore poétique, et nommée empire de soi, possession de soi, et on n’y lit rien autre chose. Estil étonnant que l’écrivain ne reconnût pas le monde intérieur dans le tableau qu’il en faisait, lorsqu’il relisait cette phrase : « Nos facultés sont tout à fait ♦

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