‹ Les philosophes français du XIXe siècleChapitre 12 sur 64 · Mucller, Traité de Physiologie, t. II, p. 2G · texte numérisé non relu

Mucller, Traité de Physiologie, t. II, p. 2G

représentation du dedans, projetée et réalisée dans le dehors. — De la nature de la perception extérieure, de ses précédents, de ses suites, de ses vérités, de ses erreurs, jaillit cette phrase dix fois répétée et dix fois démontrée : la connaissance sensible est la conscience d'un simulacre intérieur, lequel paraît extérieur, sorte d'hallucination naturelle, ordinairement correspondante à un objet réel, opération qui mène par l'illusion à la vérité, qui trompe l'homme pour l'instruire, et, par les fantômes du dedans, lui révèle les substances du dehors K

En quoi consistent ces simulacres? Quelle force les forme, les accommode à la nature des objets extérieurs, les enchaîne entre eux, les attache à la sensation? Par quelle mécanique admirable la nature tire-t-elle la vérité de l'erreur ? Gomment naissent ces trompeurs dont le mensonge est véridique? Qui nous assure de leur véracité? Quelles raisons avons-nous pour nous fier à des témoignages d'imposteurs et pour affirmer un dehors inaccessible? 11 faudrait un traité dogmatique pour répondre. Je ne suis ici que critique; mon unique but était de prouver que M. Royer-Gollard, à l'exemple de

1. Cette théorie est si naturelle, que M. Royer-Collard l'accepte en partie, lorsqu'il forme l'idée de la substance, de la durée, de la cause extérieure et corporelle, avec l'idée de la substance, de la durée, de la cause humaine et personnelle.

Reid et avec plus de force, a traité d'hypothèse gratuite un fait certain, qu'il a détruit des découvertes fécondes, et décrié des vérités visibles, qu'il a réduit la théorie de la perception extérieure à rénumération inutile de deux faits dénués de nouveauté et d'importance; qu'au lieu d'une psycho^ logie accrue il n'a eu qu'une psychologie absente, et que, dans son ardeur pour disciphner les esprits et abattre les sceptiques, il a mutilé la science et réfuté la vérité.

On vit un jour un cheval superbe : jarrets nerveux, croupe ronde, échine onduleuse comme un serpent sous le poil lustré, un noir regard plein de feu et de courage, des naseaux fumants, des muscles hardis et tendus, le cœur aussi grand que la force, généreux, capable de durer et de s'user à la peine. Il y avait là un char abandonné par son attelage fatigué. Il s'y attacha et d'un élan l'emporta roulant et retentissant h travers les obstacles, pardessus les corps de ses adversaires. Les spectateurs applaudirent, et il fut déclaré vainqueur.

Une heure après, regardant autour d'eux, ils aperçurent bien loin à l'horizon la colonne sacrée, but de toutes les courses. Le noble animal lui avait tourné le dos.

« Prenez et lisez. Yoici la pierre angulaire du temple, le premier maître du spiritualisme, le révélateur de la force libre, le plus grand métaphysicien de notre temps. »

Il tourna et retourna les quatre volumes, les ouvrit, les flaira, fronça les sourcils, gronda un peu, me prit par la main, me mit à la porte et ferma le verrou. Après quoi il s'installa dans un grand fauteuil, s'accouda sur la table, apprêta des plumes, remplit l'encrier, fit tous ses préparatifs exactement comme un brave cheval qui va traîner une poutre de trois mille livres, et tend d'avance son harnais et ses jarrets.

Deux heures après, je le retrouvai rouge, les veines du front gonflées, entouré de plumes rongées, de pages raturées, les volumes de M. de Biran honteusement jetés parterre, et furieux.

a Ah ! c'est vous ! Le beau livre ! Et clair surtout ! A^'oiis n'avez pas de honte? Oh! l'horrible galimatias, le fouillis d'abstractions, l'épineux fourré de chardons métaphysiques ! Vous y pâturez, n'est-ce pas? Et l'on rit des Allemands! Je voudrais être à Berlin et subir ie récit des évolutions de la substance. Ils sont lucides, légers, agréables en comparaison. Ni faits précis, ni exemples distincts, jamais d'exordes nets, des courses à droite et à gauche à travers des citations inutiles et des questions accessoires , de grands mots qui cassent la tête : Qu'est-ce que V immèdiation , les modes mixtes de V existence sensitive, V absolu de la substance? Le joli style ! Tous l'entendez, vous? Cet homme est imprégné de scolastique, il sue le barbarisme, il en met jusque dans ses titres. Regardez : comme celuici est clair! comme on entre vite dans le dessein de l'auteur ! quelles expressions simples et engageantes ! Réponse aux arguments contre Vaperception immédiate d'une liaison causale entre le vouloir primitif et la motion, et contre la dérivation d'un principe universel et nécessaire de cette source. Pendez-vous, Duns Scot, Albert le Grand, pauvres docteurs du moyen âge! Yoici, au xix*^ siècle, un

abstracteur de quintessence qui vous rappelle et vous dépasse tous.

— Vous exagérez.

— Laissez-moi dire; j'en ai plein le cœur. Vous subirez M. de Biran. A votre tour, je veux le lâcher sur vous : «r Si la collection de tous les modes, de ce toutes les qualités sensibles, étant brisée parl'absoc traction, la substance imaginaire n'est plus rien « ou n'a qu'une valeur nominale , la substance « abstraite du mode, dans ce point de vue intel- « lectuel, conserve encore la réalité qui lui appar- « tient, à l'exclusion de toutes les apparences sente sibles qui n'existent qu'en elle et par elle^ » Osez dire que vous comprenez ce jargon. Et c'est avec ces phrases qu'il prétend réfuter le charmant Laromiguière! Osez dire que vous entendez celle-ci: « Chacun peut observer en lui-même que les per- « ceptions directes des sens externes, comme les « images ou intuitions du sens interne, et les idées t mêmes , produits élaborés de l'intelligence , « venante! être réfléchis ou contemplés successive- « ment par le moi sous des modifications sensitives « diverses, ou avec un sentiment variable de l'exi- «« stence, triste ou pénible, agréable ou facile, se « proportionnent jusqu'à un certain point à ces va- « dations, quant aux degrés de clarté ou d'obscu-

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