La jeunesse de Mme de Longueville, p
de la tourner contre vous. Mais puis-je donc vous sacrifier les principes de toute ma vie, la Révolution, et l'honneur de mon pays? »
Que conclure de tout ceci ? Que les facultés de l'orateur ne sont point celles de l'historien ni du peintre. Faites d'un orateur un historien : il laissera de côté les traits distinctifs et les caractères propres du temps qu'il décrit ; son récit deviendra un panégyrique et une leçon. Faites d'un orateur un peintre : ses portraits seront sans vie ; il composera des dissertations, des démonstrations et des tirades. Dans l'histoire et dans la biographie, il restera orateur en dépit de lui-même : ses grandes qualités employées à faux choqueront; il paraîtra pesant et pédant ; il sera sec ou emphatique ; et à force de recherches, de travail, d'efforts de style, il ne parviendra qu'à bâtir un piédestal fragile de dissertations et de syllogismes, où il posera religieusement et contemplera amoureusement la tête moutonne et frisée de-Mme de Longueville.
Ily a deux philosophes dans M. Cousin : celui d'autrefois, et celui d'aujourd'hui.
D'où vient ce changement? Quelle force l'a poussé dans la première voie ? Quelle force supérieure l'en a détourné, et l'a engagé dans la seconde? On va voir jouer le mécanisme intérieur que nous avons décrit. Ses deux philosophies sont l'effet de deux facultés diverses : l'une, qui est l'imagination poétique, aidée par la jeunesse, l'emporte vers la philosophie pure et vers les idées allemandes ; l'autre, qui est l'éloquence, chaque jour plus puissante, soutenue par l'âge, finit par devenir maîtresse, et
l'entraîne vers ]e spiritualisme oratoire, dans lequel il s'est assis et endorn^i.
A l'École normale, M. Cousin fut d'abord destiné à la littérature. Une leçon de M. Laromiguiôre le charma et le jeta dans la philosophie. M. Royer- Gollard le tira bientôt du sensualisme : il connut M. de Biran, étudia les Écossais, lut Kant. Ce furent les sources de son premier enseignement.
Rien de plus naturel que cette première passion. Pour les gens d'imagination, à vingt ans, la philosophie est une toute-puissante maîtresse. Au sortir de la rhétorique, c'est un ravissement que de penser. On n'avait encore combiné que des phrases; on croit pour la première fois créer des idées ; on plane sur le monde; on remonte à l'origine des choses, on découvre le mécanisme de l'esprit. Il semble que tout d'un coup on se soit trouvé des ailes ; sur ces ailes nouvelles, on s'élance à travers l'histoire et la nature ; on touche à tout, on ne doute de rien, on croit à sa force, on n'est point inquiété par la réflexion, on n'est pas attristé par l'expérience ; on se porte et on s'élance tout entier, de tout son cœur et de toute sa force, à la conquête de la vérité. Quelle séduction ! Comptez celles-ci qui sont plus grandes encore. Il s'agissait pour M. Cousin de détruire la philosophie régnante; philosopher était un combat. Fut-il jamais un attrait plus vif? Quel plus grand plaisir que de se battre? Combattre, c'est se
donner le sentiment de sa force, s'animer par la résistance, jouir du danger, rouler dans le torrent tumultueux de toutes les émotions contraires. Combattre, en philosophie, c'est mettre la couronne de la Victoire sur la tête de la Vérité. La nouveauté des doctrines, le courant de l'opinion publique, la naissance d'une littérature poétique, la grandeur mystique des théories sur l'infini et sur la raison éternelle, il n'en fallait pas tant pour pousser M. Cousin dans la philosophie. Et voyez comme il y fut retenu. Tour à tour vingt doctrines se présentèrent pour réveiller sa curiosité et nourrir son enthousiasme. L'abord les sensualistes, puis les Écossais commentés et développés par M. Royer-CoUard, puis M. de Biran, ensuite Kant, bientôt Schelling et Hegel qu'il découvre, puis Platon, Plotin, Descartes qu'il retrouve. Ces diverses doctrines ont brillé tour à tour dans cette vive imagination, comme autant de lumières dans une lanterne magique, un peu confondues, un peu altérées, un peu transformées. De tout cela s'est formé l'éclectisme. On comprend m.aintenant le mot et la chose. Par lui-même, M. Cousin invente peu ou point ; mais il a besoin d'éprouver des émotions métaphysiques ; il ressent le plus vif et le plus poétique plaisir, lorsqu'il voit un système se former dans son cerveau, se développer et embrasser l'univers dans ses conséquences. Ne pouvant se donner ce plaisir lui même, il ap-
pelle les autres à son aide; il expose un, deux, dix, vingt systèmes. Chaque philosophie, en coulant sur son esprit, dépose en lui quelques débris d'ellemême. Naturellement tous ces débris s'assemblent, emportés par un courant d'éloquence, et dirigés à peu près dans le même sens par les habitudes françaises et par l'éducation psychologique de l'auteur. Vous voyez que tout s'accorde et s'explique. Il n'est pas philosophe, et il est poète : de là son histoire de la philosophie et son éclectisme. Il est orateur : en attendant que le génie oratoire l'envahisse tout entier et lui façonne sa métaphysique, il se contente d'être le plus grand et le plus admirable des professeurs.
Ce fut le premier âge de sa pensée, et c'est alors qu'il fut pris par la philosophie allemande. Il alla à Munich en 1818, connut Schelling et Hegel, devint leur disciple. Faute d'invention personnelle, il s'abandonnait au mouvement de la pensée publique; or la pensée publique aboutissait à ce système le plus audacieux et le dernier du siècle. On comprend qu'il ait fait plus d'impression qu'un autre dans un esprit qui recevait, traduisait ou interprétait la métaphysique, mais ne la créait pas.
J'ai lu Hegel, tous les jours, pendant une année entière, en province; il est probable que je ne retrouverai jamais des sensations égales à celles qu'il m'a données. De tous les philosophes, il n'en est
aucun qui soit monté à des hauteurs pareilles, ou dont le génie approche de cette prodigieuse immensité\ C'est Spinoza multiplié par Aristote, et assis sur cette pyramide de sciences que l'expérience moderne construit depuis trois cents ans. Lorsqu'on gravit pour la première fois la Logique et VEncyclopèdic, on éprouve la même émotion qu'au sommet d'une grande montagne. L'air manque, la vue se trouble; on n'est plus en pays humain, on n'aperçoit d'abord qu'un entassement d'abstractions formidables, solitude métaphysique où il ne semble pas qu'un esprit vivant puisse habiter; à travers l'Être et le Néant, le Devenir, la Limite et l'Essence, on roule, la poitrine oppressée, ne sachant si jamais on retrouvera le sol uni et la terre. Peu à peu la vue perce les nuages; on entrevoit des ouvertures lumineuses; le brouillard s'évapore; devant les yeux se déroulent des perspectives \nfmies ; des continents entiers s'étalent embrassés d'un coup d'œil ; et l'on se croirait arrivé au sommet de la science et au point de vue du monde, si là-bas, sur un coin de la table, on n'apercevait un volume de Voltaire posé sur un volume de Gondillac.
M. Cousin n'aime pas Voltaire et méprise beaucoup Condillac. Faute de ces deux contre-poids, il fut emporté par la métaphysique allemande et se
1. On parle ici d'Hegel lui-même, et non de la secte grossière qui la continué et défiguré.
trouva panthéiste, ou très- voisin du panthéisme, sans le savoir peut-être, et bien malgré lui. Il le nie aujourd'hui; il croit avoir toujours pensé de même ; il a persuadé beaucoup de gens qui ne savent pas la philosophie. Il a tort. Est-ce un si extrême malheur que d'avoir accepté une doctrine grandiose enseignée par de grands génies? Il la trouve fausse. Y a-t-il de la honte à confesser que l'on s'est trompé? Craint-il qu'on n'en découvre encore des traces dans ses opinions présentes? Gela n'est point à craindre. Il est aujourd'hui le plus grand ennemi de la philosophie allemande; non-seulement il la réfute, mais encore il l'injurie ; et l'on dit que contre les péchés métaphysiques de sa jeunesse il ira bientôt chercher refuge dans le bénitier.
Montrons ce qu'il était en 1828 et même en 1833. Il écrivait alors dans sa seconde préface une petite phrase décisive, si décisive qu'il l'a supprimée dans les dernières éditions, depuis qu'ayant changé de doctrine, il s'est fait horreur à lui-même. Il s'agit du système de Schelling dont il dit ^ : « Selon lui la philosophie doit s'élever d'abord jusqu'à l'Être absolu, substance commune et commun idéal du moi et du non-moi, qui ne se rapporte exclusivement ni à l'un ni à l'autre, mais qui les comprend tous deux, et en est l'identité. Cette identité ab-
]. Frar/mcnts pliilosophiqucs , 2"= préface, p. 39.
solue da moi et du non-moi, de l'homme et de la nature, c'est Dieu. Il suit de ià que Dieu est dans la nature aussi bien que dans l'homme. » Et il ajoute: Ce sijslème est le vrai. Phrase imperceptible qu'on peut retrancher sans rompre la liaison des idées, et dont il a cru qu'on n'apercevrait pas l'absence. On l'aperçoit; et ce retranchement exécuté par l'auteur prouve tout ce que valent ces quatre mots. C'est qu'alors, en effet, Schelling avait déjà publié son écrit le plus net : Bruno ou de VUnitè absolue, et que, pour n'y point voir le panthéisme, il faudrait se crever les yeux.
M. Cousin employait alors un moyen ingénieux pour s'en défendre. Il donnait le nom de panthéisme à divers systèmes autres que celui de Schelling, et prouvait qu'il ne professait pas ceux-là. Il disait, par exemple^ : Mettez en un tous les hommes, les animaux, les pierres, tous les êtres du monde, corporels ou incorporels; si vous dites que ce monceau est Dieu, vous êtes panthéiste. — Ou bien encore : Supposez, comme les Éléates, que le monde n'est qu'une apparence, et qu'il n'y a qu'un seul être, l'unité absolue, vous êtes panthéiste. — On aurait pu lui répondre : Pardon, il y a une troisième manière d'être panthéiste, celle de Schelling et d'Hegel ; car ils repoussent avec autant de mé-
. 1. Fragments philosophiques, 4*^ édition, p. 65.
pris que vous celles que vous venez de citer. Voici l'abrégé de celle qu'ils enseignent, grossière esquisse, mais qui fera comprendre le cours de 1828, et mesurer les courbes décrites par la philosophie de M. Cousin.
Concevez une espèce vivante, par exemple, celle des bluets. Chaque bluet meurt dans l'année, non par accident, mais en vertu de sa constitution, et par une nécessité intérieure ; il en produit d'autres qui le remplacent, et ainsi de suite. Ce qui persiste et ce qui tend à persister, ce ne sont pas les individus, c'est l'espèce, c'est-à-dire la forme abstraite ou idéale commune à tous les individus, et les individus ne vivent, ne naissent et ne se remplacent que parce que cette forme tend à subsister. L'espèce est donc autre chose que la somme des individus ; elle est nécessaire, et ils sont accidentels; elle est une cause, ils sont des effets. Mais d'autre part elle n'existe qu'en eux et par eux; elle ne serait pas s'ils n'étaient pas; il n'y aurait pas de forme idéale commune à tous les bluets, s'il n'y avait pas de bluets.
Selon les panthéistes d'Allemagne, la somme des bluets, c'est le monde. La forme idéale du bluet, c'est Dieu'.
1. Selon les panthéistes, le bluet idéal, c'est Dieu. Selon Jes matérialistes, il n'y a pas de Lluet idéal, il n'y a que des bluets particuliers. Selon les déistes, il n'y a pas de bluet idéal, mais
En d'autres termes, la somme des choses qui existent, c'est le monde; la loi, ou formule primitive, de laquelle on peut les déduire, c'est Dieu.
Traduisons ceci en bon allemand, c'est-à-dire en mauvais français. Le type du bluet subsiste seul pendant que les individus passent. On peut donc dire qu'il est leur substance. Il est la force qui les produit : on peut donc dire qu'il estleuram.se. Supposons qu'il n'y ait que des bluets au monde ; comme ce type ne dépend pas d'eux et que partant il ne dépend de rien, on peut l'appeler V incondiiionnel et Vnhsolu. Ce type étant donné, ils sont donnés ; on peut donc les considérer comme étant contmus en lui, et dire qu'il est leur unité et leur identité. Quoique les bluets qui le manifestent se succèdent dans le temps et soient placés dans l'espace, il est, comme le triangle abstrait et comme les vérités géométriques, en dehors du temps et de fespace. Chaque bluet qu'.il produit est limité, puisqu'il est distinct de tous les autres; pour lui, il est absolument infini, puisqu'il ne peut y avoir qu'un type abstrait du bluet. Il est créateur^ et tire de lui-même tous ces bluets qu'il produit; car c'est lui-même qui devient chacun d'eux. Cette création est nécessaire, incessante, éternelle, car sans elle il ne serait pas. Donc
un ouvrier intelligent et puissant, qui fabrique tous les bluets particuliers. Selon les positivistes, on ne peut connaître que les bluets particuliers, il ne faut pas s'occuper du bluet idéal.
si, en résumé, on veut exprimer sa nature, on devra dire : l'un, absolu, l'inconditionnel, la substance, la cause, qui de sa nature est au-dessus du temps et de l'espace, se développe nécessairement, et tombe pour se développer dans la diversité, dans la limitation, dans la pluralité.
Comprenez - vous maintenant ces phrases de M. Cousin? Œ L'immensité ou l'unité de l'espace, l'éternité ou l'unité du temps, l'unité des nombres, l'unité de la perfection, l'idéal de toute beauté, l'infini, la substance, l'être en soi, l'absolu, c'est une cause aussi; non pas une cause relative, contingente, finie, mais une cause absolue. Or, étant une cause absolue, l'unité, la substance ne peut pas ne pas passer à l'acte, elle ne peut pas ne pas se développer.,.. L'absolu est la cause absolue, qui absolument crée, absolument se manifeste, et qui en se développant tombe dans la condition de tout développement, entre dans la variété, dans le fini, dans l'imparfait, et produit tout ce que vous voyez autour de vous^ »
2« Préface, p. 66. « Dieu n'étant donné qu'en tant que cause absolue, à ce titre, selon moi, il ne peut pas ne pas produire, de sorte que la création cesse d'être inintelligible, et qu'il n'y a pas plus de Dieu sans le monde, que de monde sans Dieu. »