‹ Les philosophes français du XIXe siècleChapitre 6 sur 64 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

les uns et les autres ; et les conséquences tombant avec le principe, les positivistes n'auraient plus besoin de mutiler la science , comme les spiritualistes n'auraient plus le droit de doubler l'univers.

C'est ce qu'on a tenté de faire ici, et on a osé le tenter; car toute la difficulté consistait à se préserver d'une illusion d'optique qui nous fait prendre les causes pour des êtres, qui transforme des métaphores en substances, et qui donne à des fantômes la consistance et la solidité. Pour s'en délivrer il fallait assister à leur naissance. Il fallait voir naître l'idée de cause, et à cet effet, choisir cinq ou six des cas qui la font naître, les choisir palpables et vulgaires, tout explorés et circonscrits, noter en chacun d'eux la circonstance qui la suscite, limiter et définir cette circonstance, avancer pas à pas dans les sentiers étroits des psychologues et des grammairiens. Alors seulement on sait exactement ce qu'est une cause. Ces petites analyses en philosophie ont le même effet que les mesures précises en astronomie. En mesurant des dixièmes de seconde, on calcule la distance des étoiles à la terre. En précisant l'idée de cause, on peut renouveler son idée de l'Univers.

Par ces décompositions minutieuses, on a montré que la cause d'un fait est la loi ou la qualité dominante d'où il se déduit; qu'une. force active est la nécessité logique qui lie le fait dérivé à la loi primitive, que la force de pesanteur est la nécessité logique qui lie la chute d'une pierre à la loi universelle de la gravitation. On en a conclu contre les spiritualistes qu'il n'y a pas besoin d'inventer un nouveau monde

PBÉFACE. VII

pour expliquer celui-ci , que la cause des faits est dans les faits eux-mêmes, qu'il n'y a point un peuple d'êtres spirituels cachés derrière les objets et occupés à les produire, que la source des êtres est un système de lois, et que tout l'emploi de la science est de ramener l'amas des faits isolés et accidentels à quelque axiome générateur et universel.

Mais en même temps on peut en conclure contre les positivistes que les causes ne sont point un monde mystérieux et inaccessible , qu'elles se réduisent à des lois, types ou qualités dominantes, qu'elles peuvent être observées directement et en elles-mêmes, qu'elles sont enfermées dans les objets, que partant on peut les en extraire, que les premières ayant la même nature que les dernières peuvent être comme les dernières dégagées par abstraction des faits qui les contiennent, et que l'axiome primitif est compris dans chaque événement qu'il cause, comme la loi de la pesanteur est comprise dans chaque chute qu'elle produit.

C'est pourquoi au delà de toutes ces analyses inférieures qu'on appelle sciences, et qui ramènent les faits à quelques types et lois particulières, il y a une analyse supérieure qu'on appelle métaphysique , et qui ramène ces lois et ces types à quelque formule universelle. Cette analyse ne dément pas les autres, elle les complète. Elle ne commence pas un mouvement différent, elle continue un mouvement commencé. Elle reçoit de chaque science la définition où cette science aboutit, celle de l'étendue, du corps astronomique, des lois physiques, celle du corps chimique, de l'individu vivant, de

VIll ' PRÉFACE.

la pensée. Elle décompose les définitions en idées ou éléments plus simples, el travaille à les ordonner en série pour démêler la loi qui les unit. Elle découvre ainsi que la nature est un ordre de formes qui s'appellent les unes les autres et composent un tout indivisible. Enfin, analysant les éléments des définitions, elle essaye de démontrer qu'ils ne pouvaient se réunir qu'en un certain ordre de combinaisons, que tout autre ordre ou combinaison renfermait quelque contradiction intime, que cette suite idéale, seule possible, est la même que la suite observée, seule réelle, et que le monde découvert par l'expérience trouve ainsi sa raison comme son image dans le monde reproduit par l'abstraction.

Telle est l'idée de la nature exposée par Hegel, à travers des myriades d'hypothèses, parmi les ténèbres impénétrables du style le plus barbare, avec le renversement complet du mouvement naturel de Tesprit. On vient de voir que cette philosophie a pour origine une certaine notion des causes. J'ai tâché ici de justifier et d'appliquer cette notion. Je n'ai point cherché autre chose ici ni ailleurs.

H. Taine.

Page 1