‹ Les philosophes français du XIXe siècleChapitre 60 sur 64 · Paroles de Cuvier · texte numérisé non relu

Paroles de Cuvier

nouille Carnivore, son intestin raccourci n'a plus que deux fois la distance de la bouche à l'anus. La larve vorace du hanneton a un œsophage, un estomac gros et musculeux , entouré de trois couronnes de petits caecums, un intestin grêle, un gros intestin, énorme, trois fois plus gros que l'estomac, et remplissant tout le tiers postérieur du corps. Devenu hanneton et plus sobre, il ne lui reste qu'un canal assez grêle, dépourvu de renflements. L'instinct et les besoins variant, l'estomac varie, et réciproquement. Il y a cent exemples semblables ; il y en a cent mille, puisque, dans sa mère ou hors sa mère, chaque animal subit des métamorphoses. Donc, de la nutrition on peut déduire les changements que subit, dans un même individu, tout un système de faits.

a Donc la nutrition est la cause de tout un groupe de faits.

ce Me voilà délivré de ce groupe. Il n'est composé que de conséquences. Je n'ai plus besoin de le regarder, je le retrouverai par raisonnement au besoin. Ce sont cinq cents faits réduits à un seul. Dans les recherches ultérieures, je n'aurai plus à m'occuper que du fait sommaire et générateur.

ce Pourquoi cette nutrition incessante ? Parce que la destruction est incessante; la destruction ou dissolution continue est aussi un fait universel et constant, peut-être une cause comme l'autre. Yéri-

fions de la même façon que la première cette seconde hypothèse formée de la même façon que la première, et nous arriverons à la môme conclusion.

« Première vérification : considérez la nature et les rapports des opérations et des organes. Si la décomposition est une cause, il y a un groupe d'opérations et d'organes institués et combinés de manière que le corps vivant puisse se décomposer. L'expérience le constate. Le corps vivant est formé de substances très-complexes, ayant pour élément principal la protéine , matière très-peu stable et capable de se décomposer très-aisément. Par sa texture il est pénétrable aux liquides et aux gaz, ce qui permet aux matières décomposées de s*exhaler. L'oxygène extérieur, substance décomposante, se mêle au sang dans le poumon, organe construit avec un artifice infini; il est charrié dans tout le corps vivant par un système comphqué d'artères, et va décomposer les tissus à travers les capillaires perméables. Les substances mortes, œuvre de cette destruction, sortent par le poumon sous forme' d'acide carbonique, par les reins sous forme d'urine, par l'intestin et par la peau ; et diverses glandes, les reins, le foie, sont établies sur un plan savant pour aider à cette épuration. Il y a donc une multitude d'organes et d'opérations qui, par leurs rapports et leur nature, concourent à la dé-

composition finale. Donc de la décomposition on peut déduire la nature et les rapports d'une série de faits.

u Deuxième vérification : si le dépérissement est une cause, lorsque d'espèce à espèce une de ses conditions change, les opérations doivent changer précisément de manière à ce qu'il puisse encore s'accomplir. Or, l'expérience déclare qu'il en est ainsi. Fixez à des animaux différents séjours, aussitôt vous voyez que l'organe respiratoire se modifie précisément de manière à introduire l'oxygène destructeur. Le mammifère jeté dans l'air respire par des poumons que l'air vient baigner; les branchies du poisson montent dans sa tête, vont toucher foxygène dans l'eau qui le contient, et se njunissent d'ouïes pour rejeter cette eau inutile ; le poulet renfermé dans l'œuf respire, par les vaisseaux de l'allantoïde, l'air qui traverse la coquille poreuse; le fœtus du mammifère reçoit l'air par la communication des vaisseaux de sa mère et des siens. Donc, quand les milieux changent, la nécessité du dépérissement détermine des changements dans les organes et dans les opérations. Donc de la décomposition on peut déduire d'espèce à espèce les changements d'une série de faits.

« Troisième vérification : si ce dépérissement est une cause, lorsque dans le même individu les conditions changent, les opérations doivent changer

précisément de manière à ce que la décomposition puisse encore s'accomplir. Or, cette prédiction est vérifiée par l'expérience. La grenouille à l'état de têtard est aquatique, et respire par des branchies ; devenue adulte et terrestre, ses branchies s'effacent; elle respire par la peau et par les poumons. Certaines larves de diptères respirent l'air par des tubes, et leurs nymphes devenues aquatiques respirent l'air de l'eau par des faisceaux de branchies attachés au thorax. Tout au contraire, d'autres larves respirent par des branchies caudales, et leurs nymphes par des tubes. La variation d'une opération et d'un organe subordonné entraîne et détermine la variation des autres. Il y a mille faits semblables, ou plutôt, comme tous les animaux subissent des métamorphoses , il y a un nombre inflni de faits semblables. Donc, quand les conditions changent, la nécessité du dépérissement détermine des changements appropriés dans les opérations et dans les organes. Donc du dépérissement on peut déduire pour un même individu les changements d'une série de faits.

« Donc le dépérissement est la cause d'un groupe de faits.

« Nous voilà délivrés d'un second groupe; l'objet va se simplifiant; de tant de faits, il ne nous en reste plus que deux, le dépérissement et la réparation. Encore, évidemment, de ces deux l'un est une

conséquence; s'il est dans la nature de l'animal de dépérir incessamment, il faut pour subsister qu'il se répare. Réduisons donc encore et posons une cause unique, le dépérissement.

« Cela même nous en découvre une nouvelle. Qui est-ce qui dépérit et se répare? L'animal, c'est-àdire le type, forme fixe et limitée, durable de génération en génération. Ce type est essentiel, puisque, lorsqu'il est altéré, l'animal périt ou le régénère ; il est distinctif , puisque par contraste un corps non vivant peut varier indéfiniment dans sa grandeur et dans sa forme, sans pour cela se régénérer ou périr. Qu'il dépende en quelques points et pour quelques changements des fonctions et de leurs exigences, on l'a prouvé tout à l'heure. Il reste à savoir si dans son ensemble il est une cause primitive et un fait indépendant.

ce Gomment savoir s'il est un effet ou une cause ? En admettant, par hypothèse, qu'il est un effet, puis en vérifiant ou réfutant cette hypothèse par l'expérience. Si la fonction détermine le type, on doit déduire de la fonction l'existence, les variations, la persistance du type. Si elle manque, il doit manquer. Si elle varie, il doit varier. Si elle persiste, il doit persister. Sinon il en est indépendant.

« Or , souvent la fonction manque , et le type subsiste. L'autruche est impropre au vol, et cepen-

dant elle a une aile. Le moignon de l'aptéryx est une aile encore plus dégradée qui ne lui sert de rien. Au bord de l'aile, on trouve souvent, chez les oiseaux, un petit os inutile, muni d'un ongle chez quelques jeunes , n'ayant d'autre usage que de représenter un doigt. Le boa qui rampe a des vestiges de membres. L'orvet a une petite épaule, un sternum et un bassin rudimentaires, et deux petits tubercules saillants dans le jeune âge, qui tiennent lieu de membres postérieurs. Yous en trouverez de semblables chez les cétacés. L'homme, qui n'allaite pas, a des mamelles. Le mâle de la sarigue possède dans le jeune âge une bourse de gestation comme sa femelle. Il y a un rongeur nommé mus typhus dont l'œil est couvert d'une peau opaque et poilue, en sorte qu'il est aveugle. Donc la fonction ne détermine pas l'existence de l'organe, puisque l'organe existe indépendamment de la fonction.

« D'autre part , conservez la fonction , le type varie. L'oiseau vole avec une aile , l'exocet avec une nageoire, la chauve-souris avec une main, l'insecte avec une pellicule qui ne ressemble en rien à l'aile de l'oiseau. Le poisson nage avec un appareil de rayons osseux ou cartilagineux qu'on nomme nageoires, le cétacé avec ses bras, le manchot avec ses ailes, le mollusque avec une sorte particulière d'appendice. Le serpent marche à l'aide de ses côtes et de ses vertèbres, le mammifère au

moyen d'une patte ou d'un membre h colonne, le ver par le jeu de ses téguments, l'insecte avec des pattes d'une nature distincte. Le sang circule par des vaisseaux chez les vertébrés, par des lacunes chez les insectes, ici par un cœur simple, double ou triple, muni ou privé de valvules, là par les parois contractiles des vaisseaux. La respiration se fait par des poumons pour les m.ammifères, par la peau pour les grenouilles, par des trachées pour les insectes, par des branchies de toutes formes et de toutes positions pour les mollusques et les poissons. Donc la fonction ne détermine pas la variation du type, puisque le type varie indépendamment de la fonction.

«En dernier lieu, faites varier la fonction, le type persiste. Le même membre est une aile chez la chauve-souris, une main chez Thomme, une patte chez le chat, une jambe chez le cheval, une nageoire dans le phoque et dans le poisson. Doigts, carpe, métacarpe, cubitus, radius, humérus, os de l'épaule, toutes ces parties se retrouvent chez tous ces animaux, à la même place et avec différents usages , employées tantôt à saisir , tantôt à soutenir, tantôt à voler, tantôt à nager. Les os de l'épaule et l'hyoïde, qui soutiennent les membres antérieurs de l'homme et son larynx, sont remontés dans la tête chez les poissons et servent à la respiration. Les os du poignet et de la main se sont sou-

dés et allongés dans la janibe du cheval, et ils le soutiennent pendant qu'il marche sur son ongle. Le poumon respiratoire des mammifères est devenu la vessie natatoire chez les poissons. Donc la fonction ne détermine pas la persistance du type, puisque le type persiste indépendamment^de la fonction.

« Donc le type n'est pas une chose dérivée et dépendante, mais indépendante et primitive. Mais s'il n'a pas la fonction pour cause, il est peut-être la cauâe de la fonction; et parmi les fonctions, il faut voir si l'on ne peut pas dériver de lui la seule qui semble encore primitive comme lui, à savoir la dé'composition. Accordez qu'on le puisse; peu importe en ce moment qu'on la dérive de lui, ou qu'on dérive elle et lui de quelque autre chose. J'esquisse une méthode, je. n'avance pas une théorie. Posez cette idée non comme une assise, mais comme un jalon.

Si par exemple la déperdition se déduit du type, elle entraînera avec elle le groupe des fonctions dissolvantes, et, en outre, la nutrition et le groupe de fonctions nutritives. Le type sera donc la cause du reste. On déduira de lui tous les faits qui composent l'animal adulte. Chaque groupe de ces faits s'est déduit d'un fait dominateur. Tous les faits dominateurs se seront déduits du type. Nous n'aurons plus qu'une formule unique, définition gêné-

ratrice, d'où sortira, par nn système de déductions progressives, la multitude ordonnée des autres faits. « Vous entreverrez alors le but de la science, et vous comprendrez ce que c'est qu'un système. Regardez de là comment nous avons marché. Nous nous sommes tenus dans la région des faits; nous n'avons évoqué aucun être métaphysique, nous n'avons songé qu'à former des groupes. Ces groupes donnés, nous les avons remplacés par le fait générateur. Nous avons exprimé ce fait par une formule. Nous avons réuni les diverses formules en* un groupe, et nous avons cherché un fait supérieur qui les engendrât. Nous avons continué de même, et nous sommes arrivés enfin au fait unique, qui est la cause universelle. En l'appelant cause, nous n'avons rien voulu dire, sinon que de sa formule on peut déduire toutes les autres et toutes les suites des autres. Nous avons ainsi transformé la multitude disséminée des faits en une hiérarchie de propositions, dont la première, créatrice universelle, engendre un groupe de propositions subordonnées , qui , à leur tour , produisent chacune un nouveau groupe, et ainsi de suite , jusqu'à ce qu'apparaissent les détails multipliés et les faits particuliers de l'observation sensible, comme on voit dans un jet d'eau la gerbe du sommet s'étaler sur le premier plateau, tomber sur les assises par des flots chaque fois plus nombreux, et des-

cendre d'étage en étage , jusqu'à ce qu'enfin ses eaux s'amassent dans le dernier bassin , où nos doigts les touchent. Et dans cette échelle de recherches, tous les pas sont marqués. Un groupe formé, nous en dégageons par abstraction quelque fait général. Nous admettons par hypothèse qu'il est la cause des autres. Connaissant les propriétés des causes, nous vérifions s'il les a; s'il ne les a pas, nous essayons l'hypothèse et la vérification sur ses voisins , jusqu'à ce que nous trouvions la cause. Réunissant un groupe de causes ou faits générateurs, nous cherchons par le même procédé lequel engendre les autres. C'est ainsi que nous avons opéré tout à l'heure. Nous avons dégagé par abstraction deux faits très-généraux : le dépérissement et la réparation; nous avons admis par hypothèse qu'ils étaient la cause , l'un des opérations nutritives , l'autre des opérations dissolvantes. Nous avons vérifié ces deux hypothèses. Réunissant ces deux causes et un autre fait générateur, le type, nous avons détaché, par le même procédé, une propriété de type de laquelle toutes deux se déduisent. Abstraction, hypothèse, vérification, tels sont les trois pas de la méthode. Il n'en faut pas davantage, et il les faut tous.

II. <ï Or, toutes les fois que vous rencontrez un groupe naturel de faits, vous pouvez mettre cette méthode en usage, et vous découvrez une hiérarchie de

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nécessités; il en est ici du monde moral comme du monde physique. Une civilisation, un peuple, un siècle, sont des définitions qui se développent. L'homme est un théorème qui marche. Par exemple, considérant la société à Rome, vous y distinguez la faculté très-générale d'agir en corps, avec une vue d'intérêt personnel, faculté instituée en partie par des dispositions primitives ^ mais principalement par cette circonstance que Rome, dès sa naissance, fut un asile, ennemi de ses voisins, composé de corps ennemis, oià chacun était absorbé par la pensée de son intérêt, et obligé d'agir, en corps. Tous détachez cette faculté égoïste et politique, et vous en déduisez aussitôt tous les caractères de la société et du gouvernement romain, l'art de combattre, de négocier et d'administrer, l'invincible amour de la patrie, le courage orgueilleux et froid, l'esprit de discipline, le projet soutenu et accompH de conquérir, garder et exploiter le monde, le respect de la loi, le talent de la résistance et de l'attaque légale, la mesure et l'obstination dans les luttes civiles, partout la réflexion qui calcule et la volonté qui se maîtrise. De ce groupe de dispjositions morales, on peut déduire tous les détails importants de la constitution romaine ; et il se déduit lui-même de la faculté égoïste et politique que vous avez d'abord détachée. — Por-

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