M. GUIZOT
Quant à moi, je m'associerai de loin à vos travaux, en in-
128 l'académie des sciences morales.
sistant sur la nécessité de réunir toutes les forces de la réaction pour extirper la démocratie,
l'homi^e immoral.
A la bonne heure, j'aime votre franchise. La démocratie condamne le pape , l'empereur, les rois à rendre compte de leur vieille gestion ; elle traîne les comtes , les marquis et les banquiers devant le peuple , et les force à justifier de leurs titres et de leurs privilèges; elledétruitle règne du bon plaisir; elle secoue tous les préjugés de TEurope , elle nous menace d'un jugement dernier. Ecartez-la. Parler de justice et de religion, c'est jouer avec le feu : soyez hommes politiques. Combinez, liguez tous les intérêts des anciens gouvernements ; guettez la démocratie , surveillez ses chefs , tâéhez de les surprendre; et si, un jour, vous les trouvez en défaut, faibles et désarmés , tratnez-les tous d'un seul coup devant les tribunaux : la démocratie sera extirpée. Je plains ceux qui parlent de justice et attaquent la démocratie.
On dira que j'ai imaginé une comédie. Oui, ce dialogue est inventé; mais la comédie est dans les petits livres de l'Institut. MM. les académiciens se sont divisé le travail , pour parler les uns de la propriété, les autres de la religion. Jugeons-les, abstraction faite de toute théorie qui nous serait personnelle : nous assisterons à la lutte des savants contre la science.
MM. COUSIN, THIERS, TROPLONG et PASSY.
UN RÉPUBLICAIN
Vous soutenez que vos publications vous défendent; je soutiens que votre science vous combat : voyons-la à l'épreuve. Je suis pauvre depuis février, je souffre, j'ai faim comme l'enfant qui vient de naître: citoyens, secourez-moi.
M. COUSIN
« Cet homme qui souffre et qui va mourir peut-être n'a » pas le moindre droit sur une fortune, fût-elle immense, » et s'il usait de violence pour nous arracher une obole, il » commettrait une faute. » Voilà ma brochure populaire.
i/académie dks sciences moralks. 129
LE RÉPUfiLICAIN.
Et quel est le titre de ta brochure?
M. COUSIN
Justice et charité,
LE RÉPUBLICAIN
Il n'y a là ni justice ni charité.
M. THIERS
Pardon; nous sommes justes et charitables ; mais la propriété est absolue. Notre personne est sacrée; nous avons droit à notre travail , aux produits de notre travail ; nous pouvons les garder, les donner, les léguer. Donc nous sommes les propriétaires légitimes de notre personne , de notre travail, des valeurs que nous créons, des biens qu'on nous donne et de ceux qu'on nous lègue.
LE RÉPUBLCAIN.
Quel est donc le tirre de ta propriété?
M. JHIEUS.
Ma propriété est sacrée. Ne suis-je pas le propriétaire légi* time de mes bras, de mes jambes ^ de ma santé?
LE REPUBLICAIN
Ton capital n'est ni un bras , ni une jambe , ni une partie de ta personne.
M. THIERS
Mon capitaLme nourrit, me perfectionne; ije m'en sers pour me livrer à une foule d'actes de bienfaisance.
LE REPUBLICAIN
On te laissera le capital nécessaire à ta nourriture, à ton perfectionnement et à ta bienfaisance. Livres^tu le superflu?
M. THIERS
Non pas. Je tai gagné à la sueur de mon front,
LE RltPUBLIGAIN.
Tu n'as pas gagné les biens qu'on t'a légués, ceux qu'on t'a transmis. Gomment en justifies-tu la possession?
M. THIERS
Par l'hérédité.
laO L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
LE RÉPUBLICAIN
Tu me prends pour un juge d'instruotion. Je te dennande quel est le fondement de 1» propriété? Est-il dans la personne, dans le travail, ou dans Fhérédité? Ce sont là trois choses distinctes.
M. THIERS
La propriété s'aapiiert par h travail et se complète par tliétédité* N'ai-je p«9 1© droit de nourrir mes enfants? Voulezpvous m'enlever la propriété, au moment où elle devient bienfaisante?
LP. RÉPURMCAIN,
Mais vous, les enfants qui avez hérité, vous ne travaillée pas; on yoa^ dit riches précisément parce que vous éte# dispensés de gagner votre vie. Comment l'hérédité, ce droit de ne pas travailler, peut-elle compléter la propriété que vous posez comme la récompense du travail? Comment l'activité du père peut-elle se compléter par l'oisiveté du fils? Il y a là une contradiction profonde, la contradiction du travail et du capital, du pauvre et du riche* Quel sort réserves-tu au pauvre?
M. THIERS
QuMI travaille; il s'enrichira à son tour.
LE RÉPUBLICAIN
Et si les héritiers avaient confisqué, en naissant, les capitaux, les terres et les instruments du travail? Si nous ne pouvions ni vivre ni tr'availler?
M. THIERS
On vous fera la charité.
LE RÉPUBLICAIN
Et si la charité était insuffisante, impossible?
M. THIERS
Ce serait fâcheux. La civilisation se fonde sur la richesse du travail » complété par l'hérédité.
LS RÉPUSLICAIN.
Et si nous étions les parias de cette civilisation? Si vous aviez occupé toutes les places?
14'aGADÉMIE des sciences MÔRAtES. f 31
M. THfERS.
Toutes ks phc€s $ùnt prises ^ mais le théâtre existe,
LE HÉPUBUGAIN.
Tu nom mets à la porte ; tu prêches la guerre ouverte , la guerre sociale. Comment veux-tu que le pauvre respecte ton théâtre? Tu Tas dit toi*méi][ie, ton théâtre a été construit par I4 ruse et par la forée. L'iniquité des conquêtes , le brigandage des guerres civiles , la ikveur monarchique , le vol déguisé sous un ooinmerce menteur, n ont> ils pas présidé à I9 distribution de$ richesses?
M. THIBRS,
I^{| prescription et l'usucapion rendent au vol le caractère m$p0Ctabh saci^ de la propriété fondée sur le travail.
LE RÉPUBLICAIN
Pourvu que votre propriété ne soit pas homicide.
M. THIERS
l^a distribution de la richesse, dirigée par le travail coni-^ piété par Thérédité, et perfectionné par l'usucapion, ne saurait être plus utile.
LE RÉPUBLICAIN
L'homme immoral ne serait guère embarrassé à en montrer les avantages. » La richesse, diraitril, vous entoure de valets; elle vous donne des équipages, des palais, des châ^ te^ux, elle protège une foule de prostituées. Elle crée les tournois d'ËgUngton, les fêtes ^e Grandveaux; elle vous fait passer la vie dans ce festin artificiel qu on appelle le grand monde. Le petit monde, le peuple, vit dans la boue; rhommede génie meurt de iaim dans un grenier : le riche n'a qu'à connaître les règles de là syntaxe pour entrer à l'fnstitut. » Il te sera plus facile de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille que de forcer hi justice à célébrer la richesse des oisifs.
M. TmERS,
La richesse favorise les travaux de f esprit , les inventeurs, le génie; elle crée ces prodiges des Sforza et des Médicis. » Aurait-il mieux «valu que la fortune des Médicis étant
iZ2 l'académie des sciences MORALESc
» arrêtée à Jean , Côme eût été obligé d'employer sa vie à » la recommencer; qu arrêtée à Côme, Laurent eût été » obligé de la recommencer encore, et qu aucun d'eux » n'eût trouvé le temps de cultiver les arts , les lettres et la » politique? (i) »
LE RÉPUBLICAIN
Oui, mille fois oui : mieux eût valu que Jean restât citoyen , que Côme ne fut pas assez riche pour violer la loi , que Laurent n'eût pas les moyens de devenir tyran. C'est la propriété héréditaire qui a détruit là république de Florence; c'est par la richesse que les Sforza ont détruit les républiques de la Romagne et de Milan* A quoi songes-tu donc en citant les Médicis et les Sforza , ces deux fiamilles de brigands couronnés?
M. THIERS
Le riche est bienfaisant; il nourrit l'industrie, il vous fait faire ses tapis, ses voitures, ses habits; attaquez-vous le riche, à f instant même toute prospérité s'arrête*
LE RÉPUBLICAIN
C'est assez , lance ta brochure : apprends aux prolétaires que leur sort dépend du bonheur des riches, qu'il faut aux riches des délices pour que l'ouvrier puisse vivre; montre que le sort des travailleurs est lié aux caprices des oisifs qui consomment. Montre que si la misère agonisante remue, à l'instant même le riche n'a qu'à faire des économies pour la livrera la mort. Répands dans tous les hameaux des brochures destinées à développer ainsi les avantages de l'hérédité ; raalgi^Etoi et les tiens, cette idée dévorera les Sforza et les Médicis de notre temps.
,M. THIERS
La société est menacée.
M. TROPLONG
La société ne court aucun danger ; elle se perfectionne à chaque jour, grâce à Impropriété tf après le Code civil,
(i) Du droit de propriété, ptHQt loi. •
lUcadémie des ^ciekces morales,. 153
le bêpublicain, Quel est ton principe?. /
M. TROPLONG
u Daprès le droit naturel, la propriété est la matière . a dominée par la puissante liberté de Thomme, et le droit de » propriété , c'est le droit inviolable de cette même liberté » dans son œuvre de domination. Tant est la liberté, tant » est la propriété; la seconde sjibit le sort de IsÉpre* » mière (1). »
LE RÉPUBLICAIN
Tu prêches donc la loi agraire ? Puisque nous sommes tous également libres, nous devons être également propri^« taires.
M. TROPLONG
A Le droit de propriété ne saurait se passer , dans ses « rapports d'homme à homme, des secours de Tégalité; st » la liberté fonde la propriété, I égalité la rend sacrée. » Tous les hommes étant égaux, c'est-à-dire également » libres, chacun doit reconnaître dans autrui la souveraine » indépendance du droite »
LE RÉPUBLICAIN
Nous avons donc tous le même droit sur tout ?
M. TROPLONG
c< L'égalité donne à tous indistinctement la liberté du «travail, la liberté de l'acquisition, le libre accès de la » propriété. »
LE RÉPUBLICAIN
Tu attaques donc Thérédité qui fonde le régne des oisifs ?
M. TROPLONG
« Otez Tégalité , la propriété risque de devenir l'apanage de » quefques uns et un privilège de [aristocratie. »
LE BÉPUBLICAIIN.
La propriété est lapauage de quelques uns , un privilège
(t) De ta propriété d'après te Code civit, pag, 6,
iJ^U L'ACAOÉMlfe DES SCIENCES MOftAtES.
de raristocratie : tu le Vois, nous Sommes pauvres, ignorants et déshérités. Que dis-tu de notre sodlëtè et dd nos lois ?
M. TROPLONG
Nos lois sont parfaites. « La terre passe datiâ les tâàins V deê laboureurs par la puissance du travail, et le proprié- » taire oisif se retire volontairement devant cette race d ou- » vriers infatigables et honnêtes qui prennent sa place, n
LE RÉPUBLICAIN
Plaisantes-tu? Je ne connais pas d'oisif qui nous cède volontairement sa terre. Tu te moques de notid»
M. TROPLONG
« La propriété, telle qu elle existe en France, ne Va pds » chercher des titres contestables et incertains dans la » conquête ou dans les secrets impénétrableé d'une anti- » quité fabuleuse* »
LE RÉPUBLICAIN
Quoi! oublies^tu les fils des croisés, les fils des nobles, des riches, l'hérédité, Tusucapion et la prescription?
M. TROPLONG
« La propriété, fille du travail, montre ses ouvriers à » l'œuvre, à la face du soleiL Presque tous ne datent que » d'hier, dans cette société renouvelée de fond en comble, »
LE RÉPUBLICAIN
Achève donc ta plaisanterie. Dis que les plus grands propriétaires sont ceux qui travaillent le plus, ceux qui ont le plus de talent, de lumière et de probité, Dis que nos millionnaires ont les mains endurcies au travaH, le front ridé par les soucis de la science.
M. TROPLONG
a Nos propriétaires peuvent montrer leurs mains endur- » ciés par les labeurs de Tagiiculture et de l'industrie ^ ou » le front sillonné de rides par les labeurs non moins pén nibles de l'esprit. »•
LE RÉPUBLICAIN
Nous voilà dans la cité du Soleil, en Utopie, en Icarie!
Évidemment) je suis foil d avoir faim et de demander du travail. Au lieu de ruser avec la justice, pourquoi neftiis^tu pas Fapologie du hasard? pourquoi kie pas dire que la pro» priété est la source des vertus, qu'elle doit nous gouverner; que les inégalités accidentelles, inséparables de la propriété, perfectionnent la civilisation* Il ne faut pas s arrêter à moitié chemin.
M. PASST.
£d effet, la propriété est la source de toutes les vertus. « Nier que la propriété soit de droit naturel, ce serait nier 1* aux hommes jusqu'au pouvoir qui fait la distinction de Il leur nature, le pouvoir de s'élever au-dessus de l'existence «animale (i). û L'inégalité est nécessaire à la civilisation.
LE RÉPUBLICAIN
Tu mets la propriété au-dessus de la raison ; désormais nous ne dirons plus que l'homme est un animal raisonnable ; nous dirons que c'est un animal propriétaire ; nous ne dirons plus que nous devons nous gouverner; nous dirons que o'est aux choses à nous gouverner. C'est assez; je me retire; mais au revoir.
MM. Villermé, Ch. Dupin, Blanqui et Frank continuent, par leurs brochures, la croisade de la propriété. Leurs opinions ne varient que pour mieux atteindre le but, l'extirpation du socialisme. Chargeons un homme habile de diriger leurs travaux ; nous verrons comment ils ont répondu à 1 appel du général Cavaignac.
MM. VILLERMÉ, Ch. DUPIN, BLANQUI ET FRANK.
l'homme habile.
Il nous faudrait un défenseur de la Ubre concurrence, que le socialisme ne se lasse pas d'attaquer. La concurrence enrichit les riches; elle augmente nos fortunes; elle met l'ouvrier dans l'impossibilité d'améliorer son sort; elle le livre seul et misérable à la merci du capital. Notre féodalité industrielle est polie envers l'ouvrier , et en le
(i) Cause% de l'inégalité des fortunes , pag. 3o.
156 l/ÀCAOÉMl£ DES SCIENCES MORALES.
prodamant Végal des plus grande banquiers, elle le domine par la fieiniine. On nous menace, on nous attaque. Y auraitil un homme de bonne VQlonté pour £Eiire lapologie de la libre concurrence ?