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PAROLES DE COMBAT

Quelques lecteurs s'imaginent peut-être qu'il ne nous reste plus maintenant qu'à condamner sans réserve tout le théâtre moderne et en général les représentations théâtrales.

Pour aboutir à une pareille conclusion, nous n'aurions pas pris la peine d'écrire cet ouvrage. Nous aurions laissé ce soin aux critiques littéraires ou aux spécialistes de la bibliographie, et nous aurions adressé les familles catholiques qui nous ont demandé des éclaircissements supplémentaires et pratiques, aux moralistes et aux théologiens.

Si nous avons tenu à détailler notre étude et à faire, avec toute l'exactitude possible, la part du bien et du mal dans les innombrables séries d'ouvrages que nous avons passés en revue, c'est que nous voulions non seulement renseigner les catholiques sur un sujet presque inexploré, mais encore et principalement les déterminer à secouer leur funeste indifférence, pour agir....

Après tout ce que nous avons dit et d'après ce que chacun peut conjecturer, il est facile d'admettre

que le théâtre tient actuellement, dans les préoccupations du public, une place considérable et chaque jour plus large, et qu'en outre, il apporte à la défense des idées bonnes et souvent mauvaises une force merveilleuse.

A Paris, il conquiert les masses, il impose des doctrines, il guide les législateurs, il est souverain. En province et à l'étranger, il devient de plus en plus encombrant. Partout, il agit, il travaille.

Un publiciste le faisait remarquer ces jours-ci en termes excellents : « Dans le cadre d'une action condensée en trois ou quatre actes, tout acquiert un relief puissant qu'augmentent le verbe et le jeu de l'acteur. Les thèses qu'incarnent les personnages y prennent une force considérable et s'imposent avec une vigueur irrésistible à l'esprit du spectateur. Et ce n'est pas seulement pendant la représentation, que cette puissance de persuasion se manifeste. Un courant se dégage des foules et réagit sur les masses, grâce aux conversations qui s'échangent dans le public sur la pièce du jour, en sorte que l'effet se répercute souvent très loin et produit ces grands mouvements d'opinion dont le théâtre fut souvent le créateur ».

Voilà un fait dont il faut tout d'abord être pleinement convaincu : le théâtre actuel est un vaste foyer qui projette avec une intensité variable, mais sensible pour tous, des faisceaux de lumière.

En présence de ce phénomène, dont les avantages sont presque tous dirigés contre eux, les

catholiques ont-ils le droit de rester indifférents ? Ont-ils le droit de se désintéresser de ce prodigieux moyen de vulgarisation, de ce facteur énorme de propagande ? Sans hésiter, nous disons non.

Trop généralement, on s'est borné jusqu'ici à gémir et à fulminer. Parce qu'on savait vaguement que sur les planches il se produisait de fort tristes choses, on s'est défié, sans plus, de tout ce qui concernait le théâtre. Et pour justifier cette attitude, on a appliqué au théâtre ce qu'on a dit du roman, de la presse, dé la critique : « Tout cela sera toujours contre nous, tout cela ne peut être que contre nous : le roman honnête et chrétien, le journal catholique, la critique idéale sont impossibles ».

Les événements ont démontré déjà partiellement l'inanité de ces affirmations et de ces pronostics. Ils nous ménagent d'autres surprises, à la condition que nous fassions quelque chose.

Tant que nous resterons à l'égard du théâtre ce que nous avons été trop longtemps à l'égard des autres « instruments » d'action, il usera des privilèges que nous lui octroyons, pour détruire ce que nous adorons ou édifions.

Au contraire, il s'améliorera lentement, mais sûrement, si nous voulons sortir de notre réserve et entreprendre sur ce terrain une action concertée et énergique.

Nous n'avons pas l'intention de tracer ici un

plan de campagne. Il nous suffira, pour atteindre notre but, de fournir quelques brèves indications.

Elles se résument en deux propojsitions : i° nous devons, chez les autres, obtenir par notre résistance que le théâtre cesse d'être immoral, et par notre appui qu'il devienne plus moral ; 2° nous devons, chez nous, nous attacher à une œuvre de restauration et diriger tous nos efforts vers un théâtre positivement moral et moralisateur.

La principale raison pour laquelle la défense doit être engagée avec confiance, c'est que le public catholique, les associations catholiques, les journaux catholiques disposent, quand ils le veulent, d'une influence énorme pour orienter et créer des mouvements d'opinion.

Or, les succès de théâtre sont surtout des succès d'opinion. C'est l'opinion qui les fait. Les professionnels de la critique ne sont que des échos de l'opinion, les directeurs de théâtre en sont les justiciables. C'est tellement vrai que, si les uns ou les autres sentent autour d'eux, un changement d'orientation quelconque, ils se hâtent d'en tenir compte, pour ne pas perdre, selon l'expression triviale, l'oreille du public...

Voilà un fait d'expérience : il n'est pas cependant superflu de le faire toucher du doigt, à ceux

qui, sous prétexte d'habileté ou de sagesse, s'arrêtent en présence de n'importe quelle barricade.

Des exemples récents et typiques ont démontré péremptoirement cette vérité, que les efforts quelques peu résolus ont toujours leur récompense.

Au cours de la dernière saison, Mgr Bruchesi, l'archevêque de Montréal, intervenait dans la campagne théâtrale organisée contre «l'Académie» de sa ville épiscopale. Le résultat ne se fit pas attendre : en décembre 1909, les directeurs du théâtre, craignant de voir le vide se faire dans leur salle et dans leur caisse, faisaient leur soumission, et après avoir protesté de leurs bonnes intentions, sollicitaient des censeurs dont la vigilance les mettrait à l'abri de toute rechute.

Ces jours-ci, à Duren, en Allemagne, la troupe de Dusseldorf faisait représenter une oeuvre d'Anzengruber, intitulée Les Kreutzlechreiber. Les curés de la ville protestèrent et les vrais catholiques restèrent chez eux (i).

Il y a mieux : les lecteurs de Romans-Revue le savent. Dans la République Argentme et dans l'Uruguay, la défense est si savamment organisée, que les artistes français ne débarquent en ces pays, qu'après avoir expurgé soigneusement leur répertoire.

(1) Ces deux renseignements sont empruntés au journal L'Univers.

De tels exemples ne sont pas seulement stimu- -lants. Ils témoignent qu'un peu partout les honnêtes gens se préoccupent de prendre des mesures de salubrité contre les spectacles malsains.

En France, on peut relever au moins quelques généreuses initiatives : la Ligue patriotique des Françaises a sa section contre le mauvais théâtre (Mme Leroy, 368, rue Saint-Honoré) et pour qui connaît l'influence des apôtres de cette œuvre, il y a tout lieu d'espérer de cette organisation des résultats en rapport avec ses efforts.

D'autre part, une société qui s'appelle <(Les amis de l'Art dramatique » (12, Avenue d'Antin), a été établie récemment et a rallié dès ses débuts de très hautes sympathies. D'autres groupements du même genre existent sans doute, qui nous excuseront de ne pas les nommer : ils se laissent trop ignorer, à moins que nous ne soyons trop ignorants.

De fait, on attend encore en France la création d'une commission de censure, qui ait la confiance des honnêtes gens et dise, publie et affiche la vérité concernant les pièces à scandale.

A défaut ou à côté d'une campagne organisée, il y a place pour une action plus discrète et plus lente, mais plus facile ; nous voulons parler de l'action des familles et des journaux catholiques.

On a dit que la presse sectaire et le roman démoralisateur doivent une partie de leurs succès...

d'autrefois à l'appui moral et pécuniaire des catholiques. On prétend même que, de nos jours encore, les malfaiteurs du journal et de la littérature empruntent quelque peu leur prospérité à la complicité de leurs victimes. On peut dire la même chose du théâtre : ce sont les catholiques qui sont solidairement coupables de ses succès et de ses ravages. Non seulement, ils les paient, mais ils les glorifient, avec autant d'entrain et peut-être de bonne foi que les adversaires de la religion. On a discuté le mot de Boileau, et on s'est demandé si réellement le théâtre était tant « abhorré, chez nos dévots aïeux ». La question ne se pose pas, quand il s'agit des chrétiens de notre époque : il en est peu qui, pour être au courant de la dernière nouveauté théâtrale, et pour d'autres motifs que le manque de foi pratique peut seul expliquer, se résignent à ne pas la louer ou l'aller voir.

C'est là une des aberrations les plus extraordinaires de notre temps. C'est aussi l'une des causes qui expliquent le mieux l'hégémonie néfaste de notre littérature dramatique. Elle ne s'affaiblira que le jour où les catholiques vrais s'abstiendront en masse et obstinément de toute représentation qui insulte à leurs croyances ou à leur patrimoine moral. Quand surtout ils seront las de se faire les hérauts, les thuriféraires ou l'écho des plus infâmes cabotins et des auteurs à scandale, le théâtre dépravé et juif aura cessé de régner, s'il ne cesse de vivre.

Dans cette campagne de résistance, la presse catholique et indépendante a aussi à jouer un rôle extrêmement important.

Quelques courageux censeurs l'ont déjà fait observer. Nos journaux ne se gardent pas toujours avec assez de perspicacité et d'énergie des complaisances avec lesquelles les autres accueillent tout ce qui touche au théâtre. On veut se montrer bon prince ou au moins bon confrère ; on tient à sa réputation de gentilhomme, d'amateur d'art, de dilettante : on répugné à blesser ou dédaigner les idoles de la multitude, et on affecte à l'égard des auteurs des pièces et des spectacles — quels qu'ils soient — une indulgence inlassable, déconcertante et scandaleuse.

A la fin de 1908, lors du procès intenté par la police aux directeurs d'une exhibition ignoble, les lecteurs attentifs de certains journaux tout à fait conservateurs ont pu voir dans tel numéro, en première page, des diatribes contre le Little-Palace, et en troisième page, l'annonce des spectacles qui s'y donnaient.

C'est piquant et bouffon ; c'est surtout déso^treux et humiliant.

Il n'est pas téméraire d'avancer que de nos jours, ces accidents se produiront plus rarement. La mesure est pleine, et il est impossible de descendre plus bas dans l'humiliation. Sous la poussée de l'opinion publique, nos journaux au moins seront plus circonspects, et laissant à la presse vénale

le privilège de vanter les scandales dans de savants communiqués ; ils flétriront le vice, après l'avoir dépouillé de ses oripeaux.

Nous faisons des Mœu\ pour que cette action s'élargisse et s'enhardisse, et que par l'énergie combinée des œuvres, des familles et de la presse, le théâtre vaille bientôt mieux que sa réputation.

Il n'y a pas lieu d'espérer ni peut-être de désirer qu'il devienne une chaire à prêcher ni en général une école pour l'adolescence. Mais il est bien permis de prétendre à ce qu'il ne démoralise pas, qu'il ne porte pas la femme à l'adultère, les hommes à la débauche, la jeunesse à la dépravation et le peuple à l'anarchie.

Et nos premiers efforts doivent se porter sur ce point : sangler et éreinter impitoyablement ce qui dans notre théâtre, est brutal, immoral, antinational, et avant tout, ce qui est juif. L'élément juif qui possède neuf de nos grandes scènes sur douze, a pu, depuis quelques années surtout, substituer au génie français la <' morbidesse », la bassesse et la sensualité de sa race.

Il est urgent de réagir. C'est une œuvre doublement patriotique, car nous avons besoin de réhabiliter notre littérature et nos mœurs aux yeux de l'étranger.

La licence théâtrale de notre pays est devenue un article courant d'exportation contre l'invasion du-

quel les pouvoirs publics des deux mondes ont assez bruyamment protesté... Tandis que dans les palaces de Paris, on entend retentir en toutes langues cette odieuse antienne cosmopolite : « Les peuples ont les théâtres qu'ils méritent ».

Il est donc temps que nous nous défendions : et nous convions à cette œuvre de salubrité et d'intérêt national tous les français qui nous lisent.

Dieu merci, il se produit à notre époque assez d'œuvres saines pour que nous puissions, sans péril pour l'art, condamner celles qui ne le sont pas. Et ici, c'est un autre mode d'action qui sollicite notre zèle : s'il est nécessaire de censurer le mauvais théâtre au lieu de le louer, il est peut être plus nécessaire encore d'encourager le théâtre bienfaisant au lieu de le laisser ignorer.

A ce propos, on a souvent agité la question de savoir quelles chances de succès pouvait avoir le théâtre honnête, sain et utile ; et assez généralement, on a pensé que, si les spectacles vides et corrupteurs réussissent toujours, ceux qui s'inspirent du respect des convenances et des plus nobles sentiments sont fatalement voués à l'insuccès.

C'est là, croyons-nous, un préjugé, dont la vitalité s'explique surtout par l'audace de ceux qui ont intérêt à l'entretenir.

« Ce qui est honnête est si dramatique et si grand ! disait Théophile Gautier lui-même. C'est

à la chose honnête, à l'émotion vertueuse qu'il nous faudra revenir tôt ou tard, si nous voulons faire verser de justes larmes ». (Th. Gautier, Histoire de la littérature dramatique, Tome V.).

Certains mystères du moyen-âge et de notre temps, les meilleures œuvres de notre époque fournissent la preuve de cette affirmation : Augier, Sandeau, Ponsard, Sardou, Coppée, Bornier, Rostand, etc., ont été plus forts, dans certaines de leurs pièces qu'on ne rougit pas d'aller voir.

Tout récemment, Un divorce, de Bourget, monté sans aucun faste de décors et de costumes a atteint cent représentations consécutives et a fait entrer en trois mois dans la caisse du Vaudeville un demimillion. Qu'est-ce qui a valu à l'œuvre du puissant écrivain l'honneur de « concurrencer » tant d'œuvres plus luxueuses et luxurieuses ? Bourget luimême l'a expliqué : c'est qu'Un divorce non seulement a ému et touché, mais qu'il a donné à réfléchir. C'est cette particularité qui a été le grand élément de son succès... il a réussi, parce qu'il a voulu être utile., Sans doute le spectateur veut qu'on lui plaise et qu'on l'émeuve ; il veut aussi — et peut être ne s'en rend-t-il pas compte — être instruit. Et c'est parce que la pièce du reste remarquable, de Bourget, a instruit et éveillé des idées, qu'elle a provoqué des discussions ardentes, qu'elle a abouti à des (( Allez y voir ! » multiples, et finalement qu'elle a été un succès.

On a beaucoup parlé et on dispute encore du

théâtre d'idées. On l'a trop souvent confondu avec la littérature à thèses. Celle-ci tend à fausser ou à asservir la vérité. L'autre fait de la vérité son premier souci, et au lieu de recourir à des cas d'exception qui sont de la tératologie, il n'envisage que des réalités ou au moins des hypothèses vraisemblables qui sont de l'histoire et de la vie. C'est le théâtre d'idées ainsi entendu qui ralliera toujours, en dépit de tout, les suffrages de la foule.

Il importe donc de l'encourager, en applaudissant les auteurs qui voudraient s'y consacrer, et qui peut-être, à certains jours, sont las et se révoltent en constatant l'indifférence des honnêtes gens à l'égard de leurs louables efforts.

Beaucoup d'entre eux ont en mains tout les éléments de succès. : la confiance dans leur art, et des idées. îls savent que les idées ne manquent pas et dans l'histoire d'autrefois et dans celle d'aujourd'hui. Dumas et Victor Hugo n'ont pas épuisé, tant s'en faut, tous les éléments dramatiques qui sommeillent dans les fastes glorieux de l'ancienne France, et chaque jour dans tous les coins de notre pays, dans les plus humbles foyers, autour des usines et des églises, dans les âmes héroïques et immolées, l'influence de l'esprit nouveau qui souffle dans les plis élargis de.s deux étendards, des scénarios sont esquissés qui attendent un Corneille, un Augier ou un Dumas pour les écrire, une Rachel ou un Taîma pour les interpréter.

Nos auteurs, nos bons auteurs, ceux d'aujour-

d'hui et ceux de demain savent tout cela. Il leur manque, pour entreprendre des tentatives heureuses et faire des coups de maître, l'assurance des bravos de tous ceux qui les admirent en silence ou qui les attendent.

Nous demandons qu'on la leur donne sans scrupule, dès qu'on se trouve en présence d'une œuvre digne d'estime à tous égards.

Il n'est pas question d'exiger que tout notre théâtre devienne un moyen de moralisation : le projet serait chimérique, et la prétention imprudente et excessive... Nous disons même avec beaucoup de critiques que le théâtre moralisateur, est dans les circonstances présentes, une idée séduisante, mais un idéal impossible à atteindre. Le fait est que les essais tentés jusqu'ici ont presque tous échoué, ou plus exactement ont produit des pièces sans valeur comme œuvre d'art, et sans efficacité comme morale.

Il ne faut perdre de vite du reste — et cette remarque confirmera notre manière de voir — que les pièces, si excellentes qu'on les suppose, ne font pas toujours et sûrement l'éducation de ceux qui y assistent. Une action dramatique ne s'impose, pas plus que la vie elle-même, comme un syllogisme ; elle pose des problèmes, elle indique une tendance, elle soulève une émotion salutaire, elle n'asservit pas l'esprit.

C'est de cet effet limité, mais éminemment utile, qu'il faut savoir se contenter, quand il s'agit de

rechercher quelles pièces les membres des œuvres militantes doivent soutenir de leurs suffrages et de leurs applaudissements.

La situation comporte des exigences, quelque peu différentes, si nous considérons le théâtre chez nous.

Il est incontestable d'abord que chez nous, comme au dehors, les spectacles sont de plus en plus goûtés et fréquentés. Les patronages et les œuvres en savent quelque chose, et aussi les familles chrétiennes qui ont des salons. Il semble que, faute de divertissement dramatique ou scénique au moins intermittent, ces réunions manquent de vie et de rayonnement. Aussi, il existe peu d'œuvres et de moins en moins de familles qui ne se croient tenues d'offrir à leurs adhérents ou à leurs invités une récréation de ce genre. C'est une nécessité, un point du programme ; en soi, c'est un bien.

Cependant, on a souvent protesté contre le répertoire dramatique en honneur dans ces sortes de séances. Et certes, on ne serait guère embarrassé pour y trouver des numéros sans aucune portée, fades ou trop pimentés, grotesques et même déplacés. Si nous ne nous y arrêtons pas, c'est que cette critique n'entre ni dans le caractère, ni dans les dimensions de cet ouvrage.

Il est du reste plus utile de signaler la réaction

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