CHAPITRE XV
Ii« pifl fiu Çorhe^^
Les aboiements du chien la tirèrent de son sommeil réparateur. Elle ouvrit les yeux et vit Tom Slocorab qui, accroupi près du feu mourant, la considérait avec cette expression mélangée de curiosité et d'admiration peinte sur son visage depuis leur rencontre.
— Votre chat-sauvage grogne après quelque chose, dit-il ; mais n'ayez pas peur, ma belle. Personne ne peut mettre Tom Slocomb en défaut,
— Le chien est sagace, répliqua-t-clle. Ses manières m'fippren* i^ent qu'il y 4 pn ennemi près d'ici.
— Comme je vpus l'ai dit, je suis la ligne fie divisjoii eptw les faces blanche et frouge. Je 3uis pjrêt à recevoir tous les partis. D'jjn côté, je me tourpp vers l'Indien, de l'autre vers le blaqp, r^PRRflK 1^ Corbeau avec calme.
— Mais moi, dit Sylveen, j'ai fort h craindre et dois compter sur Yotre protection, ffi vpus supplie de ne me céder n| aux vjsagef pâlps, ni aux Pe^M^-rouges s^ns mpn cpnsefftement.
— Vous céder, ma charmante t par 1^ pôle pord, nQp. gj (juelqi^^ufi vient pour vous enlever, je lui servirai sa demiè|re paladie. AJi ! vous me verrez dans un combat ! Jp suis une légion, upe ar* mée, un trerablemept 4e terre de la force de quarante jnille .chevaux !
— Si le langage des chiens vous est familier, je suis sûre que
TOUS ne pouvez tous méprendre sur les avertissements de celui-ci, s'écria vivement Sylveen.
— Cet animal sait ce qu'il y a dehors ; mais ça ne m'inquiète guère. Cependant, puisque vous en êtes affectée, je sortirai pour voir ce que c'est.
— Il y aurait du danger, car les Indiens vont toujours par bandes. Le plus léger bruit vous trahirait et vous succomberiez sous leurs coups. •
— Le Seigneur vous bénisse, jeune fille! Tom Slocomb «st-il un enfant dans ces sortes d'affaires? Est-ce la première fois qu'il est exposé? Ces vermines crasseuses n'ont-eiies pas passé des nuits à rôder autour de moi? Ne les ai-je pas entendues hurler et sur les montagnes et dans les prairies? Soyez tranquille, mon ange ; et comptez sur un homme qui, comme moi, a parcouru les solitudes depuis le Kebraska jusqu'à la baie d'Hudson, et en sait plus long que tout le monde ensemble. Seulement, faites taire votre chat-sauvage.
— Silence, Calamité I cria Sylveen.
— Maintenant que votre petite bouche soit aussi hermétiquement close qu'une corne à poudre, dit Tom qui écarta doucement ia porte et écouta.
— Chut ! murmura-t-il encore.
— Ne laissez point passer le chien ; je veux qu'il reste avec moi, dit Sylveen.
Slocomb se glissa hors de la hutte. Pendant quelques minutes on ne l'entendit plus. Ces minutes semblèrent terriblement longues à Sylveen. Elle s'approcha de la porte, jeta, à l'extérieur, un coup d'oeil timide. La nuit était d'un noir impénétrable. Ne pouvant rien distinguer, notre héroïne allait se retirer, quand un grand fracas, accompagné de piétinement et de froissement de branchages retentit. Calamité s'élança comme un trait dans cette direction.
Bientôt, Tom Slocomb reparut. Il était échauffé et tenait à la main un couteau de chasse maculé de sang.
— Les Peaux-rouges sont dans les environs, c'est sûr, dit-il ; j'en ai trouvé un là-bas et lui ai donné sa dernière maladie. Si j'eusse été seul, j'aurais pu aller loin sans me battre ; mais pour vous, }% me mettrais en quatre. Ma tulipe, je suis le grand Ours
polaire du cercle arctique. Je suis FOurs gris indestructible des montagnes Rocheuses.
— Où est le chien ? demanda Sylveen avec vivacité.
— Je ne sais. Aussitôt après avoir expédié mon Indien, j'ai flairé un petit brin pour savoir comment ça allait par là et je suis revenu comme une balle. Vous avez perdu votre chat-sauvage, ma duchesse ?
— Et j'ai perdu mon meilleur ami \ exclama-t-elle.
— Non, non I votre meilleur ami est à côté de vous. Je combattrai, saignerai et mourrai pour vous, ma belle.
— Je ne doute pas de votre bon vouloir, mais je me déûe de votre habileté à lutter contre le nombre. Qu'est-ce qu'un bras, si vigoureux qu'il soit, opposé à une douzaine?
— Je suis le seul de mon espèce. Si je succombais, ma race serait éteinte, et je ne pense pas que la nature permette une telle catastrophe. Reculez-vous un peu, et laissez-moi fermer la porte, dont les jointures sont endommagées et peu propres à soutenir un long siège. Pouvez-vous tirer du pistolet, jeune fille? Si vous le pouvez, eh! vous aurez la chance de mourir glorieusement.
Slocomb s'assit, attiife les braises, et, à leur faible lueur, inspecta ses armes, qui consistaient en une carabine, un fusil double et une paire de revolvers.
— Nous avons, dit-il, juste quinze coups. Songez aux dégâts qu*on peut faire avec quinze coups. Nous aurons du plaisir, n'estce pas?
— Pour moi, cela n'aura rien de bien amusant, dit Sylveen avec un mélancolique sourire.
— Chacun voit les choses à sa manière. Il est dans ma nature d'aimer les mêlées. Je les chéris à l'égal d'une bonne bosse de bison, et il y a eu ce matin quinze jours que je ne m'en suis régalé. Je n'ai pas beaucoup de prétextes pour me battre, comme vous voyez, car j'appartiens aux deux races ; mais quand je trouve une occasion, je la saisis aux cheveux, faut voir! Courage, mon beau lis ; nous sommes sûrs de tuer une douzaine de Pieds-noirs au moins avant d'être pris ; et. s'ils se méditent dans la tête de nous rôtir ou jouer quelque vilain tour de cette sorte, nous leur cha itérons une chanson qui les rendra enragés, pour le certain.
U commençait à pleuvoir. De larges gouttes d*eau, passant à tra-
vers les ouvertures du toit, tombaient sur le sol avec un bruit monotone. Le feu s'éteignait. Des ténèbres profondes envahissaient la hutte. Quoique plus brave que ne Test ordinairement son sexe, Sylveen se sentait gagner par une invincible terreur. À tout moment, elle s'imaginait voir se dresser devant elle un de ses implacables ennemis et se serrait convulsivement contre les parois de la cabane.
Assis flegmatiquement à terre, les jambes croisées sous lui, Slocomb prétait une oreille attentive aux sons du dehors, sAr de ne pas se tromper si un Indien approchait de sa retraite. Au bout d'un quart d'heure, un pas rapide et ferme se fit entendre, puis on frappa précipitamment à la porte.
Sylveen trembla de tous ses membres.
— Qui est là? demanda froidement Slocomb, amorçant sa carabine.
— Queiqu*un qui ne te veut pas de mal. Ouvre-moi, vile! C'était là voix d'Abram Hammet.
— Je ne vous connais pas, monsieur ; aussi ferez-vous mieux de rester où vous êtes, répliqua Tom.
— Je le connais, s*écria Sylveen toute joyeuse; c'est Abram Hammet, un honnête quaker.
r- En ce cas, il est le bienvenu. Poussez, monsieur, et entrez.
On répondit aussitôt à Tinvitation, et la haute stature d'Abram Hammet se dessina devant le feu expirant, mais que ranima Slocomb, en y jetant une poignée de branchages.
— Les Peaux-rouges vous environnent de toutes parts, dit-il avec le calme qui lui était habituel.
— De toutes parts ! répéta Sylveen effrayée.
— De toutes parts. Ils ont suivi votre piste et sont prêts à fondre sur leur proie.
— Étranger, dit Slocomb, vous voyez devant vous, si vous pouvez voir quelque chose dans Tobscurité, l'Ours polaire du Nord, et le Corbeau de la rivière Rouge. S'il faisait assez clair, vous verriez que je suis naturellement moitié visage pâle, moitié Peau-rouge.
— Ami, je ne sais qui tu es, et me soucie peu que tu sois un ours, un corbeau ou un blagueur. Je te le. dis, les païens sont autour de toi.
— Ne le sais-je pas, grand enfant? repartit aigrement Tom.
N'«rj^ ï»» «w» il »'y a qu'up testant, affaive avea Tun 4'eux« N'est-ce pas moi qui lui ai donné sa dernière maladie, n)oi qui ai causé sa déblclQ finale?
— Si tu e$ averti du dawgep, pourquoi regtosrtu ^|i$pi tjpanquillemiat mi pourquoi m te ^pves-tu pas?
— Me sauver, mon patriarche! où nous sauverions^nous? ^ t|»v«rs Ips |ia<^l)fig et le^ couteaux à se^lpor 4es sak$ Pieds- noirs?
— Glisse-toi inaperçu au milieu d'eu^, çomipe David $'e$t glis$é dgns le camp du poi Saûl.
— David n'a jamais rien eu k faire ave« de$ sournoi» d« ^auvagfisi répliqua le Corbeau. Sortir 1 mais ce serait conduire cette jeune beauté dans une embûche, car la nuit est plus noire qua Tencre, et le4 Hottentots rouges sont tapis dans Fli^rbe, les buissons et der-^ riôr« le$ arbres, rjouta-t^il avec cbaleuir,
r— Us ont un blanc k leur fête, dit Hammet.
^- Le renégat blane. Je voudrais bien lancer, dans son oreille, nue note mortelle ! exelama le CorJaeau.
Le cœur de Sylveen battit avec force : ses craintes renaquirent.
— Cet homme d^, Béliala, dit Hammet, sous son contrôle, ufte troupe de vagabonds appartenant à la Compagnie du Nord-ouest. Ils sont peu scrupuleux et ont juré une haine profonde aux partisans de la Compagnie de la baie d'Hudson.
— Dites-moi, si vous pouvez, le sort de notre brave brigade, intervint Sylveen.
— Jeune femme, j'ai assisté au combat ; le sang a coulé par torrents. En vérité, c'a été un triste spectacle.
— Serpents à sonnettes 1 est-ce que vous n'avez pas pris part à l'escarmouche? s'enquit Tom, en regardant le quaker avec curiosité,
— Ma religion me défend de frapper avec l'épée ; quoique, pressé par les gentils, j'aie peut-être déployé plus de force qu'il n'en fallait pour les abattre. 0-h, a-h !
— Ne me rendez pas enragé, étranger ; sinon je vous plante mes griffes dans les chairs. Celui qui ne veut pas tuer les Indiens, quand ils l'attaquent, mérite d'être sca^pé vif! s'écria Tom.
— En véritéje ne sais ce qui est arrivé à tes amis,reprit le quaker, s'adressant à Sylveen. Te voyant fuir, poursuivie par les Philistins, je les ai suivis pour les empêcher de verser ton sang innocent ; et en vérité, il m'a été bien difficile de les détourner de leur dessem meur-
trier. Mais, allons, debout et partons; sans quoi â nous boucaneront vivants ici.
— Je pense que l'avis est bon, dit Sylveen à Tom Slocomb.
— Oui; s'il peut nous mener par le chemin par lequel il est venu, ce sera ce que nous aurons de mieux à faire, répliqua le Corbeau, après avoir réfléchi.
Passant son fusil en bandoulière sur son dos, il mit ses pistolets dans sa ceinture, et prit à la main sa carabine.
— Essayons, essayons, dit-il. Mais, mon gaillard, si vous n'avez pas l'agilité d'un chat ou ne pouvez retrouver votre chemin, laissezmoi prendre la tête de la colonne. Si, au contraire, vous vous en croyez capable, j'irai derrière, avec la jeune fille. Si vous tombez sur une peau cuivrée, plantez-lui la main sur la bouche, et signez-lui avec cette hache son passe-port pour l'éternité. Ma charmante, fit-il à Sylveen, que vos petits pieds ne fassent pas plus de bruit qu'un flocon de neige en arrivant à terre ; que votre robe ne froisse pas les branches \ relevez-la et avancez aussi aériennement qu'une fée.