CHAPITRE XXVI
Nous a?0D8 laissé Reaiietfa Iversoa près du théàftro de Tattaque de nuit, où ii avait retrouvé Saûl Yander. L'étendue des blessures du guide n'était pas appaneote ; mais la pâleur de ses traits et la faiblesse de sa voix indiquaient qu'elles avaient un caractère sérieux. Kennetb sauta à terre et lui prit la main.
-— Ah 1 que je suis heureux de vous voir vivant ; s'écrîa«t^il. Je tremblais de découvrir votre corps parmi cens qui sont là^bas.
-* Je suis vivant, mais c*est tout. J'aurais mieux aimé monrir que de souffirir tout ce que j*ai sonffert depuis la nuit passée, répondit Vander. Mais, ajo«ita-t>il tristement, c'est moins à mes douleurs physiques qu'à elk que je songe. Peut-être aves-vous des noaveUes de l'enfant.
-— Je cours chercher de Fêau, dit Iverson, en détournant la téta. U**soif doit vous tourmenter horriblement Quand vons auies bu, Je vops dirai et qne je sais sur elle.
— Arrêtez! arrêtez! Elle d'abord, Feau ensuite. U certitude qu'elle est en sûreté me rafraîchira plus qne toute l'eau du monde.
— J'ai de pauvres renseignements k vous donner, car j'ai été fait prisonnier. Tandis que je faisais de mon mieux pour la défendre, je fus renversé par un coup sur la tète. Quand je repris mes sens je me trouvai étendu sur le sol, garrotté et dans ua vilain état. Le Loup, cet étrange garçon, à qui je dois ma liberté, m'a dît qo»
votre fille avait échappé aux Pieds-noirs au moment où je tombai et qu'elle s'était enfuie avec assez de rapidité pour les mettre en d^Buit. J« regrette de ne pouvoir vqbs en apprendre davantage.
— Se sauver dans le désert ne valait guère mieux que d^étre captive. Hélas ! que fera la pauvre enfant dans cette vaste solitude ! Si elle évite Foeil perçant des Indiens, ce ne sera que pour périr de fatigue et de faim. Si seulement elle pouvait manier une carabine ou suivre une piste !
— ' Parlons de vous, dit Iverson.
•^ Moi ! j'ai mal aux épaules et à la tête, c'est tout. Vous trouverez de ûères marques sur mon crâne. J'ai aussi perdu une bonne quantité de sang, ce qui m'affaiblit passablement, vous comprenez ?
Kenneth se précipita vers un ruisseau voisin et rapporta, au blesse, dé i*eau puisée avec un vase qu'il avait ramassé près du lieu où les trappeurs avaient soupe.
— C'est bon, dit Saûl après avoir avalé une grosse gorgée ; c^est bon, mais si vous pouviez trouver une lampée de whiskey dans un des flacons qu'avaient les pauvres diables, ça me ferait joliment du bien.
Keoneth ne se h fit pas répéter. Se mettant en quête, il fut assez beureux pour satisfaire le désir de son ami, à qui quelques gouttes de spiritueux rendirent une partie de ses forces*
— Il serait à propos, suggéra le jeune homme, de quitter ee lieu aussitôt que possible. Quelque Indien rôdeor pourrait bien nous surprendre. D'ailleurs une bande de guerriera doit être à met trousses.
— Je comprends tout ça ; mais il ne m'est pas facile da bouger d'ici ; je suis moulu, haché, et il y a dix chances contre une que je suis incapable de monter à cheval ou de supporter le mouvement d'un voyage.
— J*ai quelques notions de chirurgie et je vais vous soigner da mon mieux, répliqua Kenneth. Je sens bien quelques contusions sur votre tête ; heureusement elles ne sont pas profondes. La boîte n*est pas fracturée, je crois.
— Ce sont leurs haches qui m'ont fait ces coupures ; mais elles leur ont coûté cher. Le vieux Saûl Vander n'aurait pas permis de prendre de pareilles libertés sans rendre le compliment, vous comprenez. Je pensais h Bouton-de-rose, et tapais dur. Les maudits
tombaient autour de moi comme des feuilles. Mais que peut un seul homme contre tant de scélérats ?
— Quant à vos épaules, repot Kenneth» qui Fexaminait attentivement, elles sont couvertes de meurtrissures. Ils vous auront firappé à coups de crosse de carabine.
— G^est ce qui a fait mon malheur. Ils auraient pu battre ma tête, comme on bat le grain, sans enfoncer la caboche. Mais ils en ont voulu aux épaules. les brigands de brigands ! Je croyais un moment qu'ils allaient me briser tous les os du corps. Pourtant, ils n'ont pas eu Thonneur de me jeter à terre. Ça me console, vous comprenez? J'ai eu assez de force pour me faufiler entre les buissons et arriver ici où je me suis évanoui.
— Je ne remarque aucune luxation, continua Kenneth.
^ Ahl c'est que mes os ont toujours été naturellement solides. Ils ont plus d'une fois éprouvé leur dureté. Les docteurs disent que chacun de nous a plus ou moins de fer en eux, et je reconnais que les miens sont tout fer. Âllez-y plus doucement, jeune homme, car quand on a les chairs en capitolade; elles sont sensibles, vous comprenez?
Kenneth* lava les plaies du guide, appliqua, tant bien que mal, quelques bandages, et traita son patient avec une telle habileté, que celui-ci s'écria bientôt :
— Âh 1 je me sens mieux ; mais j*ai peur que vous en soyez pour vos peines, car les vermines reviendront m'achever avant la nuit, vous comprenez.
— J'espère, dit chaleureusement Kenneth, que nous serons loin de ce lieu, quand les Indiens y arriveront. U me semble que, placé sur un cheval, vous pourriez vous conduire.
— Ce n'est guère probable, monsieur, et je ne sais pas si ça va^ut la peine d'essayer de sauver une vieille carcasse comme la mienne. Us finiront par me tuer tôt ou tard, vous comprenez. Tous les francs trappeurs ont été tués et scalpés, savez-vous? Siça nem'arrivait pas, ça serait contre la nature des choses. Ce n'est qu'une question de temps. Je suis résigné, car j'y ai songé plus d'une fois. Tout ce que je demande, c'est qu'ils me donnent un coup décent sur la tête, et qu'ils ne me fassent pas languir.
— Bastl hast! fit Kenneth, le jour n'est pas veoa. Je m'en vais
chercher un autre cheval. Peut-être en est-il resté un égaré dans les environs.
— Pensez plutôt à vous. Je taquinerai les coquins pour qu'ils m^expédient plus vite.
— Rappelez- vous votre fille, et vivez pour elle. Eh ! ce n'est pas facile de ûiire mourir un homme quand il est déterminé à vivre.
— Vous avez raison. Oui. Je dois vivre. J'essayerai. Pauvre BoutoQ-de-rose !
Keuneth laissa le guide pour l&cher d'accomplir son projet. Après avoir rôdé longtemps sans succès il allait, avec répupance, abandonner son dessein, quand il aperçut un cheval débouchant d'un massif d'arbres. S'en approcbant avec précaution, de crainte de l'effrayer, il reconnut, avec joie, Firebug. En le voyant, l'animal poussa un hennissement comme à la vue de son maître et accourut. Il était sellé et bridé, mais ses rênes s'étaient rompues, en traînant à terre. Iverson l'amena triomphalement à Saûl Vander.
— Vous voyez, mon ami, lui dit-il, que la Providence nous fevorise. Voici un cheval sur lequel vous êtes sans doute destiné à vous échapper. Il appartenait au brave Nick Wliiffles., Pauvre Nick ! Que je voudrais pouvoir lui être utile ! Ah l sans vos blessures, il y aurait probablement quelque chose à faire pour...
— Nous essayerons, car notre devoir est de nous aider mutuellement, répondit le guide. L'adresse l'emporte souvent sur la force et le nombre. Un homme est quelquefois toute une armée quand il entend ses affaires. Dans un pays comme celui-ci, un cœur hardi, un esprit sagace, un pas léger et un oeil vif, sont les éléments essentiels du succès, et je crois avoir reçu une légère parcelle de ces avautages à la distribution générale, quoique je ne sois pas homme à me vanter de mes petites qualités. Vous allez m'aider à monter sur ce cheval , n'est-ce pas ?
— Oui, mais il faut avant que vous mangiez quelque chose.
— Non ; j'ai l'estomac un peu détérioré, cependant une goutte de whiskey me ravigotera.
— Je n'y consentirai point. Il reste près d'ici des morceaux de viande de notre dernier souper. Vous ferez mieux d'y goûter. Ça vous reconfortera.
Malgré son affirmation, Vander dévora uu quartier de venaison à moitié cru, que lui apporta Keuneth. Cette nourriture, arrosée d'un
I de whiskey lui rendit sa bonne humeur. Quand il eut acheyô son repas, auquel Kenneth ne fut pas fâché de prendre part, le guide se hissa sur Firebug. À peine était-il en selle que le chien de Nick Whiffles se montra à eux. Calamité était enduit d'une épaisse eonche de boue, saturée de sang en diverses places. La langue sortait rouge et pantelante de sa gueule. Le pauvre quadrupède était épuisé. Il se précipita vers Firebug et, 8*acculant devant lui, le regarda fixement comme pour lui demander où était leur maître.
—Ah ! Calamité! s'écria Kenneth. Je craignais fort qu'il n'efttété tué par les sauvages !
Les yeux du chieirse tournèrent amicalement sur lui.
— Cette <7éature aurait bien envie de vous dire quelque chose, fit Saûl. Voyez comme sa physionomie est intelligente I
— Il veut savoir sans doute si nous avons vu son compagnon, ITick Whiffles.
— Hum 1 répliqua le guide, n en sait plus sur ma fille que qui que ce soit. Calamité, mon bon Calamité, où est Sylveeu ?
Calamité poussa un long aboiement.
— Ça signifie quelque chose, Je gage, dit Safil. Regardez-moi ses yeux.
Le chien se leva, fit quelques pas et revint lentement.
— Le voici qui parle maintenant, s'écria Vander. D nous indique la route à suivre pour la trouver. Suivons-le.
— Pas dans cette, direction, répondit Kenneth ; car elle est en droite ligne avec le camp indien. Si le chien veut aller par là, nous ne devons point Técouter. La chose essentielle, c'est de nous éloigner du danger aussi vite que possible.
— Ça me paraît raisonnable, jeune homme. Mais, à présent, nous devons opposer la ruse à la ruse, car ces démons de Peaux-rouges ne nous lâcheront pas tout de suite, vous comprenez.
— Oui, par&itement.
Le guide alors porta »es regards vers le sud-est
— Puisque, dit-il, le nord présente des périls, c'est de ce côtéci qu'il faut avancer. Je calcule que nous finirons par atteindre le lac des Bois ou quelque petit lac du voisinage. Il s'y trouve des fourrés où il est facile de se cacher.
— C'est mon idée. Si nous découvrons une retraite assez secrète pour que vous puissiez vous y reposer, dans peu de jours vous
serez rétabli et nous nous mettrons à la recherche de votre fille.
— Ayant de partir, jeune homme, furetez dans les broussailles. Ma carabine y est restée, à moins que les Indiens ne Paient enlevée.
Kenneth se rendit à cette prière, tandis que Calamité flairait autour de lui. Il remarqua que le chien tombait en arrêt, gonflait ses narines, s'élançait vers le camp, et s'arrêtait pour s'élancer de nouveau. Machinalement, il le suivit et le vit se coucher enfin, en agit'uit la queue. S'étant approché, Kenneth aperçut la carabine de Nick Whiffles. Il s'empressa de la ramasser, en s'extasiant, à bon droit, sur le merveilleux instinct de Calamité- Revenant, aussitôt, vers Saûl Vander, après s'être chargé de munitions, prises sur les cadavres des trappeurs qui avaient suceombé, il examina ses armes que lui avait, comme on se le rappelle, remises Le Loup , sauta à cheval et se dirigea vers le sud-est, accompagné du guide et de -Calamité qui paraissait, cependant, ne s'engager dans cette voie, qu'avec ttne extrême répugnance.