CHAPITRE XXX
Va chapitre de dlffleultés
La fratcheur de Teau ranima Nick, car il n'était qu'étourdi. La balle de Morrow lui avait seulement labouré le cuir chevelu. Son crâne était intact, quoique la percussion eût suffi pour le priver momentanément de ses sens et lui donner TapparenCe livide de la mort.
Reprenant haleine, Nick commença à lutter contre les vagues qui se pressaient au-dessus de lui. Quand le fil de la conscience a été rompu, la confusion et le trouble accompagnent nécessairement les premiers moments où on le retrouve. Ce fut le cas dans cette circonstance* Le trappeur ne put tout de suite rattraper la cohérence de ses pensées. n était dans une sorte de stupeur qui ne lui permettait pas de se rappeller les événements et de les coordonner. Ce qu'il éprouvait avait assez d'analogie avec le cauchemar. Mais l'instinct de la conservation ne l'abandonnait pas. Après s'être débattu pendant quelques secondes, sans but m raison, il étendit ses bras pour nager. Cette tentative a«rait-elle été couronnée de succès, c'est ce que nous ne savons pas et ne saurons jamais, car i peine avait-il £âit deux élans, qu'un bruit sourd résonna à ses oreilles» Puis, il se sentit soutenu à la surface par un corps quelconque.
Après une longue et bienfaisante aspiration, Nick comprit qu un chien l'avait pris à sa remorque eX que ce chien était le sien. On
conçoit la nature et la douceor de ses émotions en faisant cette dé-* couverte.
Tandis que, peu à peu, les facultés du brave trappeur renaissaient, Calamité le conduisait vers la grève à un endroit où Peau était peu profonde. Lorsqu'ils y arrivèrent, Nick avait reconquis assez de vigueur mentale et physique pour être à môme de seconder les efforts de son chien. S'aidant des mains, des pieds et des genoux, il parvint à gagner une roche plate où Calamité se mit à lui lécher le visage, en bondissant et poussant de joyeux aboiements.
La langue de Nick Whiffles n'était pas de celles que le silence tient longtemps enchaînées. Elle était faite pour causer et il le savait bien. Aussi, témoigna-t«il, à sa Êicon, sa reconnaissance pour la fidélité de son chien.
— Toi et moi avons toujours été comme deux frères, lui dit-il amicalement. Jamais une difficulté sérieuse entre nous. Il est vrai que tu as tes humeurs comme j'ai les miennes. Et à cet égard, il n'y a guère de différence entre la nature chienne et la nature humaine. S'il t'arrive parfois de grogner, j'ai aussi mes heures de bouderie quand les choses ne vont pas à mon gré, ce qui fait que nous sommes à peu près sur le même pied.
Nick s'arrêta et essaya de se soulever. Mais il était trop Êdble pour accomplir son dessein.
— Ainsi donc, tu m'as trouvé, mon garçon, reprit-il, s'adressanj toujours à Calamité. Ah 1 monsieur le coureur, où êtes-vous allé le jour de la bataille ? où avez-vous été depuis ? Tu ne peux répondre, je suppose. Si tu le pouvais, il est une autre chose, continua-t-il en frottant ses yeux humides, oui, monsieur, une autre chose que je voudrais pardieu bien savoir : c'est qui t'a envoyé ici ce soir. L'instinct, n'est-ce pas ?
Calamité releva son museau et aboya.
— Oui, poursuivit Nick, c'est l'instinct ; l'instinct si puissant chez les chiens. Tu es une bonne bête. Calamité, et je t'aime. Toi et Firebug, vous êtes merveilleux. Ça me fait penser que je voudrais bien savoir aussi où est cet animal. Si les Indiens l'ont volé, il trouvera bien le moyen de s'arranger, car, pourvu qu'on le laisse faire, il saura se couper sa nourriture aussi proprement qu'une faux le pourrait faire. — Mais comment suis-je tombé à l'eau ? Je jurerais que j'y ai été jeté par ces brigands de Peaux-rouges avec qui
j'étais en difficulté. Ils me croyaient mort, c'est probable ; mais je ne Tétais pas, dDieu non ! Quand une créature est morte, elle est toujours morte ; connu 1
Se taisant, Nick fit une nouvelle et infructueuse tentative pour se dresser.
— Bien, dit-il flegmatiquement, je parlerai jusqu'à ce que je puisse marcher. Il faut toujours faire quelque chose quand on est éveillé. Mon système est dans une maudite petite difficulté, dame oui. Bien, ça ne me surprend pas tant. Mon expérience s'est formée par les difficultés. Je ne m'en étais pas encore plaint, mais m'est avis qu'il est temps de commencer. Pardieu, je vais me mettre à l'œuvre et faire un autre livre de lamentations !
Il réfléchit comme pour mûrir cette idée Aans son cerveau, et ajouta avec un sérieux comique :
— Oui bien, je le jure, votre serviteur I Allons, mon chien, assieds-toi là et débutons.
Calamité comprit-il ce langage ou était-il fatigué de se tenir debout, voilà un problème irrésolu. Mais il ressort des notes d'après lesquelles est écrite cette très-authentique histoire, qu'aussitôt il se plaça sur ses hanches, avec une expression approbative fort curieuse.
— Quand je reviens sur la piste de la mémoire, et que je pense à tous les hauts et à tous les bas que j'ai explorés, il me semble, dit Nick d'un ton d'imperturbable gravité, que le monde n'est rien qu'une maudite difficulté du commencement jusqu'à la fin. Ma mère a eu la plus .méchante difficulté le jour ou je suis né. Je ne m'en souviens pas trop, quoique j'y fusse. Mais j'ai entendu dire à nos gens quelle vilaine affaire c'était. Pendant un temps extraordinaire, ils virent une vieille paire de musettes en cuir noir pendue au chevet du lit de ma mère. Je n'avais pas ouvert les yeux au jour que déjà il me tombait une difficulté sur la tête. Quand on me mit entre les mains de la nourrice, cette tête avait plutôt Tair d'un œuf de poulette que d'une tête humaine. A peine âgé de trois jours, je roulai en bas du lit. Un pot d'eau bouillante me tomba sur le visage et mel l'échauda. J'eus plus de difficultés à faire mes dents que les autres enfantS; parce que mes gencives ne voulaient pas les laisser percer. Quand vint le temps de parler, je ne pus que bégayer, parce que j'avais la langue Ûée. Cependant, le docteur me guérit de cette dif^
ficulté en me coupant le lien. Il y en a qui disent qu*il me le cou|Mi un petit bout trop près. £n tous cas mon^moulin à paroles marche joliment bien à présent et il fera son devoir jusqu'à ce que tous las autres organes soient morts ; à Dieu, oui !
Calamité ferma à demi les yeux et donna son assentiment par ua majestueux aboiement.
— Je n'ai échappé à aucune des épidémies, oh! non, assurément, non. J'ai eu les giffles, avec variations, la rougeole, petite vérole, variole, roséole et la coqueluche perfectionnée, avec brevet ds quinte, mais sans garantie de guérison. Les premières me donnèrent Tair d'un magot chinois; et la dernière m'affecta si fort qu'on m'enteudait tousser à trois milles à la ronde. J'avais une voix toute chose. C'est à ce point qu^es gens, s'imaginant qu'il était arrivé dans le village une colonie de chats sauvages, se réunirent en masse pour les chasser. C'était une si terrible et si affreuse coqueluche, qu'en crachant je pouvais, à vingt pas, faire un trou dans une planche d'un pouce^ussi large que mon poing. J'aurais tué tout le monde dans le voisiuage avec cette effrayante coqueluche. Le Aotip / des Mohawks n'était rien à cdté du mien. Et la petite vérole 1 m'a«'t-elle âùt une difficulté! Les pustules étaient si grosses et si épaisses que, pendant deux jours, on ne pouvait me voir un trait naturel. On aurait dit qu'on m'avait traîné à travers une douzame de marais à grenouilles à l'époque du frai. Impossible de trouver une créature plus dégoûtante que j'étais alors. Ce fut une petite difficulté qui Êdllit me verrouiller la respiration. Mais elle finit par me quitter, en s'aperce* vaut que je ne voulais pas me laisser Êdre. Peu après je manquai de me noyer. Il m'a toujours semblé étrange que l'eau et la respiration ne puissent s'accorder. Ce n'est pas naturel. Je bus, comme mi ivri^e, un gallon ou deux d'eau. Mais mon frère me la fit rendre, après m'avoir retiré. Ça ne me causa pas de jouissances, non, pardieu 1
Calamité appuya l'exclamation ^r un grondement prolongé.
— Mes difficultés ! s'écria Nick avec un enthousiasme lugubre, a quoi bon en parler? Je ne pourrais en citer la dixième partie. N'ai-je pas eu les fièvres, la colique, le choléra, la dyssenterie et des clous? Âh ! les clous ! Quelle maudite petite difficulté m'a occasionnée nne de ces vermines ! Elle s'était plantée sur ma lèvre d'en haut, qui devint aussi grosse qu'une poire à poudie, et me donna la mine
d'un de ces horribles Mongoliens que mon onde vit dans rAfrique centrale. Ce n'était pas le pire. Ce scélérat de dou ne se mit-il pas à me tourmenter le cerveau ! Mes yeux étaient rouges comme des atocas S et j'aurais fait un excellent modèle d'idole indoue. Las oreillons m'empoignirent bientôt après, tandis que j'étais encore tout faible de mes dous. G*est comme s'ils eussent voulu profiter de mes malheurs et me prendre au dépourvu. Un coup de pied de cheval succéda aux oreillons. Puis je fus renversé par un jupon. Je tombai amoureux ! ô Dieu, oui !
Calamité tâcha de gronder, mais son effort mourut dans un profond soupir.
— Une paire d'yeux noirs mit tout mon système en désarroi. Je ne voyais plus jour et nuit que ces yeux, quoiqu'il s'y mêlât, il faut le dire, un soupçon de petite bouche et de voix douce, oh douce t Je ne pensai plus qu'à un mot, c'était Nelly — le nom' de la créature* Le charme dura trois mois et aboutit à néant, las ! 11 n'y eut rien de bien particulier entre nous. Elle se contenta de me dire qu'elle me détestait et qu'elle espérait que je me tiendrais à une bonne distance. Ce fut tout. Elle n'avait pas mauvais cœur, pardieu nonl £h ! j'ai eu depuis diverses difficultés de ce genre-là, mais grâce au ciel ma constitution a été assez forte pour les supporter. Je partis pour trapper et chasser. Les difficultés s'abattirent comme grêle* £n ai-je eu des combats, des prises de corps, des blessures! £t les coups de fusils, et les coups de couteau, et les coups de massue, et le fer et le feu ! J'ai été assailli par les loups, pressé par les ours, poursuivi par les chats sauvages, foulé aux pieds par les buffles, mordu par les serpents à sonnettes, piqué par les mouches à miel, ô Dieu, oui!
A ce point, Calamité haussa le diapason de sa voix, et exécuta un hurlement tout à fait pathétique. Sa démonstration achevée, il bondit sur ses pattes et se prit à aboyer, mais sans fureur ni menace.
— Quelqu'un vient ! exclama Nick. Veille au grain, mon chien I et ne souffre pas que j'aie une autie difficulté, si cela est possible.
Des pas se faisaient entendre, et bientôt le buste athlétique d'Abram Hammet se dessina aux yeux réjouis du trappeur.
— En vérité, est-ce toi ami, Nick? Vraiment, j'en suis fort sur-
* Nom indien de la oanneberge, usité dans le Nord-ouest.
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pris. Je craignais que ces hommes de sang n'eussent chargé leur conscience du péché de meurtre.
— Ce n'est pas manque de bonne volonté s'ils ne Font point fait. Us ont, comme vous voyez, essayé de me tuer, mais ne Tout pu. Ils auraient réussi, je suppose, si depuis de longues années je ne m'étais habitué à me tirer de toute difficulté, quelle qu'elle fût. Les affreux coquins pensaient que c'en était fait de moi et me jetèrent dans le lac. Mais, halte-là ! le fluide vital n'était pas tout à fait épuisé. L'eau me ranima et mon chien m'en sortit. Maintenant, vous voyez, je me sèche comme un lézard sur une pierre. Une tortue tournée sur le dos ne serait pas dans une plus piteuse position que moi. Mais je n'ai pas perdu de temps ; depuis que je suis échoué ici, j'ai fait un nouveau livre de lamentations. J'ai prouvé que les difficultés croissent naturellement dans le sentier de l'homme, et qu'étant né de la femme ses journées sont courtes, peu nombreuses et accaparées par le diable.
— Ami Nick, ton ignorance des Écritures me choque. Tu as horriblement assassiné ce.beau proverbe que tu as essayé de citer. Mais laissons cela. [Ne vaudrait-il pas mieux pour ton bien-être corporel que tu te levasses que de rester ainsi étendu sur le dos?
— Ah! monsieur, ne traitez pas si légèrement mes infirmités. Je serais bien vite dedout, si je pouvais. Mais il m'est survenu, depuis que je suis à terre, une faiblesse qui me tient aussi roide qu'un pieu.
— Essaye encore, suggéra le quaker.
Nick fit un effort vigoureux et parvint à se mettre sur son séant.
— Ce n'est pas si mal que tu pensais,' dit Abram.
— Je pouvais bien être faible, j'imagine. J'ai reçu une balle dans la tête. Suivant le cours naturel des choses, je devrais être mort maintenant. Vous pouvez voir le trou par où est passée la balle, répliqua Whiffles, en posant le doigt sur sa blessure.
— C'est peu de chose, ami trappeur. U n'y a point de trous dans ta tête ailleurs que sous le nez. La blessure dont tu te plains n'est qu'une égratignure. En vérité, le projectile a sillonné la peau; mais autant que je puis juger, à l'aide de cette clarté imparfaite, tu vivras comme si de rien n'était.
— Je suis heureux de l'apprendre, oui bien, je le jure, votre serviteur l Je croyais qu'une balle de pistolet m'avait traversé le cer-
^ veau, et cette idée ne m'accommodait pas du tout. Donnez-moi le
! bras ; je m'en vas manœuvrer mes jarrets, quoiqu'ils ne me parais-
sent guère disposés au service, les fainéants ! ^ Hammet Taida à se dresser sur les pieds. D'abord il eut peine à
se tenir; mais, au bout de quelques minutes, il recouvra son aplomb et put faire quelques pas. i Calamité témoigna sa joie d'une manière aussi bruyante qu'un
' chien doué de son tempérament et de sa dignité pouvait le faire
sans se dégrader.^
— Il ne faut pas rester davantage ici, car nous sommes trop près de ces hommes de Bélial, dit le quaker. Nous devons allonger la distance entre nous et la caverne. Un peu d'exercice ne te fera pas de mal. Courage! Bien infortunés serions-nous si nous ne trouvions non loin d'ici un lieu pour nous cacher.
Soutenu par Abram Hammet, Nick marcha avec assez d'assurance. Le quaker lui choisissait les endroits les plus accessibles, et i le conduisait, comme un ingénieur habile, à travers les roches dé-
tachées et les montées raboteuses. Après une heure de ce travail, Hammet s'arrêta, en annonçant qu'ils étaient, pour le moment, arrivés au terme de leur voyage.
— La nature, ami Nick, a, dit-il, construit ici un foyer pour notre usage. Vois comme il est artistement taillé dans le roc. Prends patience, et bientôt j'aurai fait pétiller une flamme qui réchauffera tes membres grelottants et infusera une nouvelle vie dans tes veines.
11 ramassa du bois sec et eut promptement rempli sa promesse. Réconforté par une douce chaleur, Whiffles ne tarda guère à reprendre son entrain ordinaire et à plaisanter sur la « maudite petite difficulté d'où il venait de se tirer. »
CHAPilTRE XXXI
SylTeen et Lie Lonp dans la eaveme.
Nous airoDs laissé Sylveen Vander au fond de la caverne, sous la protection de Le Loup. La révolution soudaine qui s'était opérée dans Taspect de ses affaires, et la brusque transition de Tespérance à la crainte faisaient palpiter son cœur d'émotions sÎTiolentes qu'il serait inutile de tenter de les décrire. Le bruit, la confusion, les clameurs, le cliquetis des armes, tout conspirait pour la remplir de terreur. L'obscurité achevait d'affaiblir ses dispositions naturelle^ ment énergiques, et de lui changer le caractère. Elle sentait la main de Le Loup qui l'entraînait, et elle obéissait machinalement à ses désirs.
Ils furent bientôt dans la place où Nick Whiffles l'avait quittée naguère. Le feu agonisait encore sur la roche. Apercevant une lampe, Le Loup l'alluma et regarda un instant la petite colonne de fumée qui s'élevait des tisons mourants. Elle montait à la voûte noircie et s'échappait lentement à travers des crevasses ou se répandait dans la caverne. Le jeune Indien secoua la tète et se tourna vers Sylveen, qui le considérait avec une sorte de désespoir apathique.
— Lever-du-soleil, dit-il, il n'était pas écrit que vous vous échapperiez ainsi.
— Hélas, non ! répliqua Sylveen en se tordant les bras.
— Alors il né faut pas pleurer pour ce qui ne devait pas être, dit froidement Le Loup.
— Tu ne peux me comprendre. Ta nature et la mienne sont tellement dissemblables que ce serait perdre du temps C[ue de causer avec toi,
— Lever-du-soleil, où est votre courage ? demanda Le Loup d'un ton un peu méprisant. Je vous croyais plus forte que ne le sont d'ordinaire les filles aux pâles visages. Mais vous êtes timide, vous pleurez, vous tremblez, vous défaillez. Pourquoi cela ? Où est cette bravoure dont vous vous vantiez ? où est cette vigueur qui devait vous soutenir pendant le voyage jusqu'aux territoires de chasse? Ah! ce n'est plus vous.
— Qu'est-ce que cela signifie? riposta aigrement Sylveen. Pourquoi ces reproches au milieu démon infortune? m'offres-tu l'espoir? peux-tu parler de sortir de cette sombre et détestable prison?
— Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Le lâche et l'insensé seuls désespèrent. Venez I Entrons dans l'un de ces passages. Peutêtre nous mènera-t-il en plein air.
— Maintenant que tu tiens le langage de la raison, je sécherai ces larmes et surmonterai mes appréhensions, répondit Sylveen.
— Bien dit. Vous parlez comme la fille d'un vaillant chef. Suivez Le Loup. Il tentera de se frayer une voie.
— Marche, brave enfant. Je t'obéirai. Mais si nous étions poursuivis, découverts...
L'Indien s'arrêta, jeta à sa maîtresse un regard intelligent, et tira de dessous son accoutrement féminin un long couteau étincelant, avec une poignée montée en argent, le cadeau de Mark Morrow. L.a fille du guide fixa ses yeux sur la lame et une ombre de méfiance traversa son visage.
— Le Loup, dit-elle, je doute de toi. Cette arme a été faite pour d'autres mains que les tiennes.
— N'importe ! Je vous serai fidèle.
Replaçant le couteau, il laissa voir, par mégarde ou intention, les crosses d'uue paire de pistolets. Et immédiatement, il s'enfonça dans un des multiples couloirs qui aboutissaient à cette sorte de rondpoint. Sylveen le suivit comme une personne à moitié éveillée. La galerie était humide, les parois suintaient. Parfois il était nécessaire de se courber afin de ne pas se heurter la tête contre des projections de la roche ; parfois il fallait gravir des amas de pierres tombées de la voûte et parfois marcher sur un sol gras et visqueux. Sylveen ma-
delaît ses mouvements sur ceux de son guide, qui tantôt tournait d'un côté, tantôt d'un autre, et tantôt rebroussait chemin comme pour revenir au lieu du départ. Cependant l'espérance rallumait insensiblement son flambeau dans le cœur de la jeune fille. Elle commença à aivoir foi dans la sagacité de son protecteui
Mais tout à coup Le Loup s'arrêta. Une barrière de roche solide se dressait devant eux.
— Nous sommes loin du lac, maintenant, dit Sylveen. Ce souterrain doit avoir plus d'un débouché. On me cherchera sans nul doute. Trouve une place pour nous cacher.
Le Loup poussa un cri de joie. Il venait de découvrir une fente, dérobée à première vue par une saillie en retour. La nature avait si ingénieusement dissimulé l'ouverture que Sylveen ne l'aperçut qu'en touchant la muraille qui la recouvrait en partie. Mais cette ouverture était étroite. Notre héroïne eut quelque peine à s'y introduire à la suite de Le Loup.
— Merci, mon Dieu ! s'écria-t-elle. Quelle retraite dans le cas où on nous poursuivrait 1 Silence ! Qu'est-ce?
— Des voix, dit Le Loup.
Sylveen commença à trembler. L'Indien la rassura à sa manière. Ils poursuivirent leur fuite à travers le boyau qui, après s'être évasé pendant une centaine de pieds, se rétrécissait de plus en plus. On entendait distinctement les voix qui avaient alarmé Sylveen. Elle ne put d'abord s'expliquer cela ; mais bientôt découvrit que le couloir les avait ramenés en ligne parallèle le long d'un autre passage duquel ils n'étaient séparés que par une mince cloison de basalte fendillé çà et là.
Le Loup posa la lampe à terre et lui ordonna de se tenir immobile. Ayant attendu quelques minutes, elle entendit et reconnut les voix de Mark Morrow et de' Chris Carrier. Elle pâlit et regarda anxieusement l'adolescent qui souriait fièrement et jouait avec la poignée de ses arpes. Ce calme et ce courage ranimèrent sa confiance. Elle appuya son oreille contre la cloison et écouta. Mark gourmandait son subordonné. Sylveen saisit les lambeaux de conversation suivants :
— Tu fais les. choses à moitié , Chris. Tu as beaucoup osé et rien achevé. Dans l'affaire de la rivière Severn, tut'esfeit enfoncer. Cet individu n'aurait jamais dû arriver au lac Ouinipeg.
— Y arriver! non, il ne l'aurait pas dû, répondit Carrier. Mais comment a-t-il réussi, c'est ce que je ne puis dire. Il me semble parfois qu'il n'est pas né pour être tué avant que son temps soit arrivé. Le fait est que je pensais que tout était dit avec lui. II paraissait bien fini et c'était une nuit terriblement froide que celle pendant laquelle nous le quittâmes. Le vent soufflait fort et le grésil coupait comme un couteau. Nous éteignîmes le feu et l'abandonnâmes pâle, roide et gelé dans la neige. Ça me fit un drôle d'effet, quand je l'ai revu vivant. Son spectre ne m'aurait pas donné un coup plus afifreux.
— Vous vous êtes comportés comme des nigauds. Si j'avais été à votre place, son affaire eût été claire.
— Pourtant, reprit Chris avec humeur , nous avons enlevé le magot, et entre autres un sac de dollars qu'il portait de la factorerie d*York â Selkirk. C'était une bonne prise. Nous en sommesnous donné une fête, tant que ça a duré !
— Vous mériteriez d'être pendus pour votre sottise, répliqua Mark.
— Il y a une chose que je ne comprends pas bien, capitaine. Que vous Élisait à cette époque le jeune Iverson? Autant que je sache, il n'avait pas encore vu la fillette.
— Eh ! brute, n'avais-je pas des intérêts dans la Compagnie du Nord-ouest et compris les desseins de celle de la baie d'Hudson? N'étais-je pas venu comme agent secret, pour éventer les plans de cette dernière compagnie, afin que mes employés pussent déjouer ses projets? Déguisé en chef indien, j'ai vu cet Iverson grandissant en faveur chez nos rivaux, et je me suis dit : « Voilà un drôle qui nous fera du tort. » La compagnie le choisit pour porter de l'argent et des dépêches au fort Garry. Ça m'inspira de nouvelles craintes. Il était jeune et beau, et il y avait dix à parier contre un qu'il verrait — Mark baissa la voix — Sylveen Vander. J'étais jaloux par avance, que veux-tu?
— Pourquoi donc alors ne nous avez-vous pas parlé franchement ? répliqua Chris , qui s'était adossé à la muraille derrière laquelle se trouvait la fille du guide. Comment Jean et moi . aurions-nous pu vous deviner? Vos ruses et votre, discrétion se-sont tournées contre vous. « Enfants, nous avez-vous dit, en levant les épaules, si vous ne faites pas une excursion profitable cette fois, ce sera votre faute.
Le pays est vaste, vous le savez, et les lois ne peuvent s'étendre partout. » Nous crûmes quMl ne s'agksait que de piller, et que •vous désiriez un partage égal avec nous, pour nous avoir indiqué le gibier ; car sans vous nous n'aurions pas été engagés comme voyageurs en cette occasion. Bien; vous nous aviez appris le secret de faire de l'argent et nous avez, avant notre départ, mis le diable au corps par vos insinuations. Qu'en est-il résulté ? Nous avons drogué le café; frappé notre homme à la tête, puis l'avons laissé pour mort sur la terre glacée. Mais... mais il s'est relevé... ^- Oui, pour faire assez de mal, maugréa Mark.
— Je ne dis pas cela, capitaine ; car les Indiens Tout probablement expédié. Je jurerais qu'il a été réduit en cendres , que le vent a dispersées.
Sylveen frissonna.
— Mensonge l chuchota Le Loup.
— Vous êtes profond, capitaine. Vous voyez de loin. Vous voulez vous servir de nous pour retirer les marrons du feu. Mais je n'aime pas ces manières sournoises. Un homme doit dire hardiment ce qu'il veut. Et s'il y a une sale besogne à faire, on doit parler et dire ce qu'on donnera. Je savais bien que vous travailliez dans les pelleteries, car je vous avais donné, de temps en temps, un coup de main ; mais il n'était pas raisonnable de vous attendre que je savais que vous haïssiez Kenneth Iverson, et que vous désiriez vous en débarrasser. Au reste, à qwâ bon parler des absents ? S'il est vivant, ce dont je doute, vous pourrez prendre votre revanche, quoique vous vous soyez mis dans de beaux draps, le jour de votre duel avec lui!
— Tais^toi ! grommela Morrow. J'avais mes raisons et je les ai encore. C'était assez qu'il appartînt à une compagnie rivale, compagnie que je déteste de toutes mes forces. Je suis Ué à celle du Nordouest et j'ai juré une guerre à mort au monopole de la baie d'Hudson. Il est de mon devoir de l'affaiblir, de la harasser, de l'abaisser et de la ruiner si je puis. Ces rochers ont recelé plus d'un paquet de pelleteries prises dans les trappes de nos concurrents^ et consignées ensuite aux gens' du Nord-ouest. Tu sais comme moi que nos compagnons et nous sommes puissamment protégés. Ma fortune vient de la Compagnie du Nord-ouest; mais c'est un secret,. et not affaires ne regardent personne.
•^ Très-bien, capitaine. Mais, allons, il n^y a rien id ; nons ferons mieux de revenir sur nos pas. Il est probable que notre prisonnière s'est évadée. Croyez-moi, laissez-la aller. Les femmes ne valent pas la centième partie du temps qu'on perd pour elles.
— Idiot! exclama Morrow d'un ton farouche. Tu ne connais guère mon caractère. Je veux cette fille. Il me la faut, à tout prix. Je Taurai !
— Je ne vois pas trop où elle se serait cachée, dit Carrier d'un ton mielleux et moqueur. Peut-être est-elle fée et a-t-elle le pouvoir de paraître et de disparaître à son gré ?
— Ohî stupide animal que j'ai été I s'écria Mark. Elle était ici; je l'avais dans ce sépulcre de roc. J'aurais dû l'humilier, lui arracher l'honneur. Et ainsi elle serait tombée à mes pieds, comme ud oiseau à qui l'on brise Us ailes.
Ils s'éloignèrent, et s'approchèrent de l'ouverture par laquelle Le Loup et Sylveen s'étaient glissés dans le réduit où ils se tenaient maintenant. Jugez des angoisses de la jeune fille à ce moment critique ! Elle redoutait que la fissure n'échappât point à leurs yeux de chat. Ses craintes n'étaient, par malheur , que trop fondées, car soudain une lumière brilla dans le passage.
— Nous sommes perdus ! balbutia-t-elîe.
Le Loup ne répondit pas, mais éteignit sa lampe. Un instant après la silhouette de Chris s'estompa sur la parroidu couloir.
— L'oiseau ! voici l'oiseau, capitaine ! s'écria-t-il triomphalement en élevant sa lanterne.
— Ah ! ah ! répliqua une voix railleuse derrière lui.
— Attrape, damné scélérat! dit Le Loup.
Ces mots furent accompagnés d'une lueur éblouissante à laquelle succéda une effroyable détonation. Troublé subitement, l'air comprimé se précipita de côté et d'autre, et des réverbérations étourdissantes ébranlèrent la roche.
— Seigneur! la voûte s'effondre sur nous ! s'écria Sylveen.
Un énorme quartier de roche, détaché par l'effet foudroyant du coup de pistolet, était tombé dans la galerie souterraine entre les poursuivis et les poursuivants II y eut quelques minutes d'un silence lugubre ; personne ne parlait ; les ténèbres étaient complètes ; une forte odeur de soufi>e suffoquait. De faibles gémissements et des ex-
clamatiensr annoncèrent enfin que Chris ou Mark, ou tous deux, avaient survécu à la commotion.
— Nous sommes délivrés de la main de Thomme, mais qui nous retirera de cette tombe? dit Sylveen d'une voix profondément altérée.
Le Loup ne répliqua point. Leur position était si étrange, si émouvante qu'il ne Tembrassait pas encore parfaitement. Il tâtonna çà et là, toucha, palpa les murailles inflexibles pendant quelques minutes, et puis, laissa tomber de sa bouche cette^^épouvantable exclamation :
— Enterrés vifs l