INTRODUCTION
C'E$i en France que je vous conduis^ près des pierres dressées par nos morts, sur la terre d'où ils les ont tirées et qui les recouvre j au milieu des paysages qui les ont exaltés , attendris, consolés. L histoire d'un peuple^ ce sont ses chefs et ses batailles^ ses foules, ses prières, ses libertés; ce sont les grandes pensées de son esprit et les grandes tendresses de son cœur : ce sont aussi ses villes et ses campagnes, ses citadelles et ses clochers.
Au cœur des forêts, au bord des mers, sur les montagnes, dans les plaines, partout, de grands témoins nous avertissent. On s est battu, on a peiné, on a voulu, on a supporté. La guerre a fait saigner la terre, la paix a reconstruit les foyers. La rudesse des maîtres a plié le peuple et l'a serré. Les libérateurs lui ont donné des lois. A travers les temps, il s'est découvert lui-même, il apprit à doter la vie d'un sens élevé, raisonnable, plaisant, héroïque et noble. C'est être noble qu'être issu de cette souche noble, et nos titres de noblesse, vous les épellerex sur les murailles de nos cités, aux parois de nos maisons communes, aux porches formidables de nos cathédrales, ces falaises bâties par des hommes et qui, par leur peuple de pierre, profèrent d'étonnantes vérités. "h^
n INTRODUCTION
Revenons à nous-mêmes^ à notre passée à nos origines les plus lointaines^ à tous les monuments de notre effort, à tout ce que nous avons donnée intelligence et de vertu. V histoire n'est pas une méditation aride, un recul dans le temps. Cest la mémoire des peuples. Elle ne détourne pas^ elle exhorte, elle entraîne à Vaction. Nous croyons toujours nous connaître asse^. Nous-métnes, voilà ce que nous connaissons le moins. Refaire le voyage de France, contempler encore le ciel humide et charmant des Gaules, ces campagnes où dorment les nôtres et que la guerre enrichit de tant de précieuses dépouilles, cest multiplier les raisons de comprendre et d' aimer ^ c'est parcourir l'antique héritage par lequel nous durons et dont nous sommes dignes. Chères et belles routes^ ligne des coteaux, vieux villages naïfs, villes augustes ^ grands fleuves animés de reflets séculaires, châteaux, parcs et statuts, une fois encore il faut vous prendre pour conseillers.
Que nous disent-ils, ces témoins des Ages P Que îhompie et la terre sont unis, que les lieux mêmes, par leur charme ou par leur rudesse, ont affiné ou durci les âmes, enfin que l'homme a rendu à la terre le bienfait reçu. On dirait qu'il l'a pénétrée de sa chaleur, qu'il l'a modelée, qu'il l'a faite sienne. Les Français n'ont pas creusé les golfes ni bâti les monts, mais ils ont configuré la France, ils ont fait les paysages de la patrie. Ils ont peuplé les territoires ou ils les ont désertés, ils y ont installé leur propre vie, ils l'ont mariée au sol, comme les arbres de leurs jardins et de leurs vergers.
Sur les coteaux pierreux ils ont répandu la vigne, et dans la terre grasse ils ont dressé le blé. Ils ont cofuluit par les campagnes les chemins escortés de haies d'aubépine. Par eux le profil des bourgs et des cités a changé Ihori^on. Par eux les grandes forêts touffues sont tom-
INTRODUCTION m
bées y les grands fleuves épars se sont resserrés. Aux terribles grandeurs de la solitude ils ont fait succéder la paix mélancolique des campagnes. Ils furent les ordonnateurs des beaux parcs ombreux y vastes comme des provinces ^ élégants et majestueux comme des palais. Ils ont creusé des bassins pour des lacs nouveaux^ ils les ont entourés d'une bordure de marbre décorée de î image des dieux. Au coeur même des villes ils ont transporté les frondaisons des bois.
Dans les veines des arbres^ on dirait qu'ils ont fait couler ^ avec la sève y quelque chose de leur propre essence; à l'onde qui fuit, il semble qu'ils aient donné la couleur de leurs songes ou de leurs travaux. L'accent français^ qui résonne dans le parler ^ est partout présent dans le dessin de cette terre^ du jardinet des pauvres aux toitures des demeures rustiques^ du porche des églises de campagne au cimetière voisin qui sommeille sur la colline, des rues chancelantes des petites villes aux palais solides y habités par l'histoire. Une immense alluvion de labeur y d'intelligence et de volonté^ recouvre le plan sur lequel se sont établis les ancêtres. Les convulsions de la nature sont plus violentes que la patience humaine; elles bouleversent et stérilisent.
Vhomme répand la vie.
Paris, 23 mai 1918.