‹ Les pierres de ParisChapitre 30 sur 61 · VUE DE FRASCATI · texte numérisé non relu

VUE DE FRASCATI

d'artifice, secouant sur Paris leurs gerbes de diamants, d'émeraudes et de rubis. En sortant de l'Opéra de la rue Richelieu (sur l'actuel emplacement du square Louvois) il était de bon ton de venir faire flamber des punchs ou

éeorcher des glaces chezGarchi. On promenait des belles dans les allées « illuminées a giorno » qui s'étendaient jusqu'au passage des Panoramas, et il n'en coûtait que « trois livres d'enlrée » (1).

Renversés sur leurs sièges — comme Debucourt nous les montre dans sa délicieuse Promenade publique, — les incroyables, engloutis dans leurs grosses cravates, sanglés dans leurs triples gilets courts à boulons en forme de grelots, engoncés dans leurs habits à collet de velours, échangeaient des impertinences avec les merveilleuses, qui balayaient le jardin par tant de mousse-

(1) « ...Je remarquais hier que les habits des femmes s étaient d'autant plus allongés par le bas qu'ils étaient plus raccourcis par le haut. Les robes ont des queues avec lesquelles on ferait d'autres robes. » — Journal de Paris, 14 fructidor an Vil (31 août 1799).

« Le monde élégant de Paris se réunit d'ordinaire à dix heures à Frascati, après la sortie de l'Opéra... Un escalier mène à un beau vestibule et de là à une salle entourée de glaces et décorée de festons de fleurs artificielles. A l'extrémité s'élève une belle statue de la Vénus de Médicis. Auprès de celte statue s'ouvre une arcade donnant accès à une suite de six magnifiques pièces superbement dorées, garnies également de glaces et de lustres de cristal taillé en diamants... Chaque chambre était comme un foyer de lumière ; l'on y prenait des glaces et du café. On communiquait d'une pièce à l'autre par des arcades ou des portes à deux battants ornées de glaces. Le jardin petit, mais disposé avec art, se compose de trois allées bordées d'orangers, d'acacias et de vases de roses; à l'extrémité s'élèvent une tour dressée sur un rocher, des temples et des ponts rustiques; vie chaque côté, de petits berceaux en labyrinthe. Une terrasse s'étend le long du boulevard, dont elle commande l'aspect ; elle est bordée de beaux vases de fleurs et se termine à chaque extrémité par des sortes d'avenues décorées de miroirs. — Sir John Carr. Les Anglais en France après la Paix cl Amiens, ch. IV, p. 181.

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line des Indes, de linon, de gaze et de taffetas que, le matin, les allées semblaient lisses et lustrées comme du satin... Entre deux campagnes, les officiers s'y montraient

fort assidus et les vainqueurs de Marengo se donnaient la joie de traîner leurs sabres au milieu de toutes ces belles jupes plus ou moins retroussées sur des bas de soie de couleur à coins brodés.

Quels succès devaient obtenir tous ces jeunes héros dont les exploits passaient déjà pour légendaires, et quelles œillades les déesses de Frascati ne décochaientelles pas à ces casse-cœurs encore brunis par la fumée de tant de glorieux combats! On se montrait un major de cavalerie, fils du danseur Gardel, qui pouvait s'enorgueillir de porter sur sa figure « le plus beau coup de sabre de l'armée »... d'une oreille à l'autre ! C'est à lui que le maréchal Lannes disait plus tard : « Monsieur, vous êtes bien heureux ; il y a quinze ans que je me bats sans pouvoir en obtenir autant ! »

Mais on ne faisait pas seulement la fête chez Garchi; au beau temps du Directoire, on y conspirait ouvertement. Les dossiers de police des Archives sont remplis de rapports d'agents dénonçant des complots. Le 13 thermidor an VI on informe le citoyen ministre que « la veille les rassemblements de royalistes étaient nombreux à Frascati et portaient un caractère menaçant. Il paraît que les chefs qu'ils attendaient sont arrivés... on les a entendus dire entre eux que le coup ne tarderait pas à éclater... On a la presque certitude qu'ils s'organisent en corps de troupes... que leurs dépôts d'armes sont principalement dans les environs de la Chaussée-d'Antin... Leur costume consiste en habit bleu, collet de velours bleu, chapeau à trois cornes et faisant le bateau, avec une grande cocarde en haut de la ganse... ceux destinés

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pour la cavalerie ont la ganse blanche... » (*) — « On dénonce (21 fructidor an VI) le café tenu par Garchi, boulevard Montmartre, comme rendez-vous de royalistes... on y tient contre le gouvernement les propos les plus séditieux et l'on remarque que ce qui s'y dit de

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plus contre-révolutionnaire sort de la bouche de ceux qui ont fait leur fortune sous ce régime (2). » Puis ce sont d'innombrables rapports sur les jeux, car une maison de jeux est installée dans l'ancien hôtel Lecoulteux. Le trente et un, le biribi, le pharaon y sévissent ; les

(1) F7 6209, Dr n» 3374.

(2) Archives nationales, F7 6162 n° 1381.

joueurs molestés aux environs du Palais-Royal (un rapport du 4 germinal an IV nous avait appris que l'on y avait fermé plus de cinquante tripots) se sont rabattus sur Frascati... (*).

Jugez de la cohue : on y conspire, on y joue, on y boit, on y fait la fête à ce point qu'une porte toujours ouverte relie Frascati à la maison voisine, « le Salon des Étrangers », les deux immeubles deviennent un vaste mauvais lieu où le Champagne coule, où les cartes « passent », où s'échangent les sourires tarifés... On s'y bat aussi terriblement. Le 28 nivôse an VI, le citoyen Fournier, adjudant du général Augereau, y est sabré ; le sang coule, la police veut saisir les furieux, qui se sauvent par la fenêtre, et le commissaire, après avoir relevé les blessés, constate simplement que « pendant que l'on se donnait des coups de sabre dans les appartements du citoyen Garchi, il s'en donnait aussi dans la rue »... (2). En 1815, un M. Varin, chapelier, qui

(1) En septembre 1799 l'autorité se voyait forcée « de faire couvrir d'une bande de papier la partie du programme oi Garchi annonçait pour le concert du jour « le Pas russe et Air turc », lui observant qu'il ne se présumait pas qu'il pût être dans son intention d'avertir les contre-révolutionnaires que les ennemis de la République étaient célébrés dans son établissement. »

(2) Paris, le 28 nivôse an VI de la R. F. une et ind...

Le Commissaire de police de la division de la Butte des Moulins aux Commissaires-administrateurs du Bureau central.

Citoyens, D'après la demande que vous me faites par votre lettre d'hier sur

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vient de laisser ses derniers écus sur le tapis vert du « trente et un » assassine, pour le voler, un de ses com-

(/h-S.; ('osft/Me .~&/7rù>t<>/t.s

l'événement arrivé hier chez le citoyen Garchi, je vous fais passer tous les détails que j'ai pu me procurer sur celte afiaire; il ne m'a pas été possible de vous les faire parvenir plus tôt parce que je ne

patriotes dans une obscure allée du jardin... Et tout cela se passait dans un cadre délicieux ! Une charmante gravure de Debucourt nous montre les salons blanc et or de Frascati « reluisant de mille feux ». Des « officieux », en veste courte, poudrés comme sous l'ancien régime, apportent des bols de punch et des sorbets à

pouvais m'empêcher de voir le juge de paix pour avoir de lui des renseignements certains; voici les faits : /

Huit ou dix personnes, vêtues d'une houpelande sous laquelle elles avaient des habits militaires, étaient autour d'une grande table, deux seulement d'entre elles n'avaient point de houpelande sur leur habit militaire, deux autres particuliers se mirent à une table à côté, ces deux derniers étaient aussi vêtus de houpelande.

Le citoyen Fournier, adjudant du général Augereau, était dans la même salle avec les citoyens Fauve, Lamolhe et Rochcchouard, lorsque ces quatre derniers sortirent de chez Garchi, l'un de ceux qui étaient vêtus de houpelande dit : « Voilà une figure qui ne me plaît pas » et donna un soufflet à l'un de ceux qui étaient avec le citoyen Fournier ; aussitôt ce dernier voulut réprimer celte audace, mais les sabres furent aussitôt tirés et le citoyen Fournier a eu ses épaulettes déchirées, c'est dans ce même instant que survint le trouble général et que plusieurs citoyens qui étaient chez le citoyen Garchi ont été blessés, entre autres les citoyens Colavière et Falassieux qui le sont très dangereusement et qui n'ont encore pu faire leurs déclarations au juge de paix. Le citoyen Jean-Pierre Faure, négociant, rue des Victoires, n° .59, a été blessé sur le nez, il parait être celui qui a été frappé le premier. Le citoyen Antoine-Pierre-Remy- Alexandre Lierval, Commissaire des guerres, demeurant rue Pelletier, n° 14, a reçu des coups de sabre et de bâton ; le citoyen François-Xavier Quentin, demeurant rue Vivienne, n° 39, a reçu trois coups de sabre à la tête, un autre à la joue, un autre de pointe à la main droite, et un autre au bras gauche, il a déclaré qu'on lui avait volé dix pièces d'or de 24 francs et une montre d'argent. Le citoyen Jacque-Robert Ghoisy, rentier, rue Neuve-des-Capucines,

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de jolies dames attablées avec de joyeux militaires empanachés, mêlés à d'élégants civils en « castors hauts de forme » (*).

n° 523, a été meurtri à coups de bâton et sa redingote a été coupée par un coup de sabre.

Le citoyen Lamotte, demeurant rue du Mont-Blanc n° 62, a reçu un coup de sabre sur la tête.

Les citoyens Bassuet, demeurant rue Comartin n° 31, et Dubosq, demeurant rue Plâlrière, ont reçu des coups de sabre dans la rue où ils ont été poursuivis.

Trois citoyens dont on ne sait encore les noms se sont sauvés par les fenêtres en sautant dans la rue, et le citoyen Billard, boucher, rue de la Loi, a été blessé d'un coup de sabre reçu au poignet en voulant donner du secours à l'un de ceux qui cherchaient à se sauver par les fenêtres, le citoyen Billard était dans la rue.

Le juge de paix a en dépôt un chapeau de grenadier couvert en toile cirée et un bâton court à pommeau plombé. Quatre particuliers ont été envoyés à l'État-major mais on ne sait pas leurs noms.

Voilà, citoyens, tout ce qu'il m'a été possible de recueillir de positif sur cette affaire, j'ajouterai seulement ce que je vous ai dit dans mon premier rapport, c'est qu'il paraît certain que pendant que l'on donnait des coups de sabre dans les appartements du citoyen Garchi, il s'en donnait aussi dans la rue. Le juge de paix n'a pas encore entendu les témoins qui sont au nombre de vingt environ et il n'a pu savoir encore» les noms d'aucuns. prévenus.

Le citoyen Garchi n'a pas été blessé comme on l'avait dit.

Salut et fraternité.

Signé: Gomminge.

Tour copie conforme à l'original déposé, Le Secrétaire en chef :

Illisible.

Archives nationales, F7 6149a, n° 650..

(1) Le « jeu » commençait à quatre heures de l'après-midi... À deux heures du matin, souper froid offert aux joueurs.

Vers le 15 thermidor an XI (3 août 1803) Frascati était déchu do

Les années s'écoulent : Garchi fait de mauvaises affaires. Lecoulteux rachète l'hôtel 501.000 francs et le fermier des jeux Perrin tient la Banque (d). Cela dura autant que les jeux publics en France. Puis deux vastes immeubles s'élèvent sur les ruines de Thôtel et du jardin ; on se dispute les boutiques ; là s'installe Buisson, le tailleur des élégants sous Louis-Philippe. Ici se place alors un souvenir cher aux Balzaciens.

De 1835 à 1844, une chambrette nichée sous les toits, voisine de celles affectées au personnel, était réservée par Buisson au grand Honoré de Balzac, son client. Le maître écrivain, traqué par ses créanciers,

son ancienne splendeur. S'il faut en croire L'Observateur, tandis que les bosquets, les salons et les glaces de Frascali faisaient la triste épreuve de l'inconstance publique, la réputation du café Foy s'accroissait tous les jours. (Aulard, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 282.)

Et le 15 frimaire an XII La Gazette de France annonçait que Frascati, renommé par ses glaces, ses réunions d'été, ses feux d'artifice, allait se changer, durant l'hiver, en athénée de danse : les hommes seraient abonnés, les dames invitées. Les étrangers se seraient cotisés, ce seraient des seigneurs russes qui donneraient le bal aux dames françaises. (Aulard, Paris sous le Consulat, t. IV, p. 558. ) Cette nouvelle organisation de Frascati dut réussir, car la même Gazette de France dit le 25 floréal an XII (f5 mai 1804), que tous les soirs, quoiqu'il ne fasse pas très chaud, le beau monde se rend à Frascati.

(1) Perrin maria sa fille au neveu du général Desaix et mourut insolvable après avoir possédé seize millions !

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venait s'y cacher les jours de crises suprêmes. Th. Gautier y rendit visite à son génial ami qu'il trouva « enveloppé de son froc monacal et trépignant d'impatience sur le tapis bleu et blanc d'une coquette mansarde aux murs tapissés de percale carmélite... » — Et les camelots parisiens crient :'« Les dernières nouvelles... demandez les dernières nouvelles... » à cette place même où s'évoquent tant de souvenirs...

LE

FAUBOURG POISSONNIÈRE

Les commerçants du faubourg Poissonnière sont en deuil : les concours du Conservatoire ont émigré — comme de simples ci-devant — au théâtre de l'Opéra- Comique. Ils sont loin les temps où le fameux « Tout- Paris » artistique — littérateurs, acteurs, académiciens, journalistes, cantatrices, actrices ou acteuses, maîtresses de piano et de pianistes, amateurs ou professionnels — s'entassait en la salle minuscule, étouffante de la célèbre usine d'art du faubourg Poissonnière. Dès neuf heures du matin chacun était à son poste, collé — c'est le mot juste — à la moleskine d'un fauteuil...

Pas une place inoccupée, les critiques attentifs et sybillins, les jurés énigmaliques, plus graves que les jurés « feux-de-file » de Fouquier-Tinville, la salle frondeuse et emballée. Pas un examen qui ne réunit ses fidèles; les clarinettes, les trompettes, les bassons, les trombones à coulisse eux-mêmes avaient leur public. Ils

sont passés ces jours de fête... nous ne reverrons plus dans leur beauté la petite cour grise et le grand vestibule où se pressait la cohue des « espoirs », noyant en des flots de limonade la déconvenue de leurs illusions, brutalement effeuillées par un jury, toujours injuste, toujours

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