SCENE V
SOTTINEZ, SARA.
SOTTINEZ.
Tiens, c'est une vieille femme.
SARA
Sottinez, tu veux te venger?
A tout prix.
SARA
Est-ce ton dernier mot?
SOTTINEZ.
Pour faire enrager mon rival, pour lui rendre tout ce que je lui dois de mésaventures, je serais capable...
SARA
De m'épouser.
SOTTINEZ.
Hein ?
SARA
Le courage te manque déjà. Adieu...
SOTTINEZ.
Un moment : c'est une proposition comme une autre, et je n'ai pas dit non.
SARA
C'est qu'il me faut plus qu'une promesse ; je veux un engagement signé, un pacte dans toutes les règles.
SOTTINEZ.
Mais d'abord, qui êtes-vous?
SARA
Sara la sorcière.
Une sorcière î
SARA
Richesse et puissance ! voilà ce que je t'apporte en dot.
SOTTINEZ.
Vous êtes riche ?
SARA
Assez pour t'acheter un royaume et le payer comptant.
SOTTINEZ.
Un royaume... et vous pourrez...?
SARA
Tout pour mon mari.
SOTTINEZ.
Vous me livreriez mon rival?
SARA
Le pacte signé, je le remets entre tes mains; tu pourras le faire pendre ou brûler à ta fantaisie.
SOTTINEZ.
Et Isabelle ?
SARA
Signe, et je te la donnerai, pour en faire tout ce que tu voudras... excepté ta femme pourtant.
C'est bien tentant. {A pari,) Si j'étais aveugle, je signerais tout de suite... mais elle a une tête de vieux griffon. {nauL)Qvie\ âge pouvcz-vous bien avoir, la? de cinquante-cinq à quatre-vingt-sept ans.
SARA
Je ne veux pas te tromper, j'ai onze cent onze ans.
SOTTINEZ.
Onze cent onze ans 1 C'est donc la veuve de Mathu Salem? Après tout, c'est une curiosité, qu'une femme pareille... Eh bien I touchez là... votre âge me décide.
Air: Fille de rJpolJdcaire.
Je n'aurais pas donné ma main
A quelque vieille douairière;
Mais je puis bien du genre humain
Vouloir e'pouser la grand'mère ;
Je pourrai dire aux hidalgos :
La femme, ici, que je m'adjuge
Est avi moins fille du chaos,
Et sœur cadette du déluge !
Elle naquit dans le chaos.
Et se baigna dans le déluge.
Je signerai quand vous voudrez.
SARA
Mels-toi devant cette table et écris.
SOTTINEZ.
Je ne vois ni plume, ni encre, ni parchemin.
SARA
Regarde bien.
La table devient un secrétaire garni de tout ce qu^il faut
pour écrire.
SOTTINEZ.
Bravo !... vous avez voulu me donner un échantillon de votre savoir faire, l'altention est délicate... {A paït.)Y.\\e a dû être bien, celte femmelà, du temps des Romains et des Carthaginois... C'est signé.
SARA
Voici un talisman avec lequel tu pourras faire tout ce que tu voudras.
SOTTINEZ.
Qu'est-ce que c'est que ça ?
SARA
Une mèche de mes cheveux... Maintenant que veux-tu ?
SOTTINEZ.
Albert et Isabelle.
SARA
Ils sont là, dans ces deux chambres.
Ah I ail ! mon petit monsieur, nous allons rire... Qu'en ferai-je du seigneur Albert?... Si je l'envoyais dans une maison de fous?
SARA
Il y est.
SOTTINEZ.
Et Isabelle, où l'envoies-tu?
SARA
Chez son père... mauvais sujet.
SOTTINEZ.
A propos... qu'est devenu le vénérable Seringuinos?
SARA
Il vient à toi... A demain, mon gentil futur, à demain.
SOTTINEZ.
Jusqu'au plaisir de vous revoir. [Sara disparaît avec son trépied.) J'aurai un talisman... Ma foi, vivent les vieilles femm^es!
SERiNGuiNOs, entrant.
Il n'y a pas moyen de dormir icil Mon gendre je veux m'en aller.
Votre gendre! votre gendre !... Si ça vous est égal, appelez-moi autrement, (^à par/.) Ma future n'aurait qu'à se fâcher.
SERINGUINOS.
Je voudrais quitter ces lieux... je voudrais me retirer.
SOTTINEZ.
Ma voiture est à la porte.
SERINGUINOS.
J'aimerais mieux une chaise à porteurs, je dormirais là pendant la roule.
sOTTiPîEz, appelant.
Une chaise à porteurs ! ( Deux grands laquais apportent une chaise. ) Placez-vous-là, pharmacien, vous serez comme dans votre lit.
SERINGUINOS.
Je ne demande pas autre chose Merci, mon gendre. .. {Dans la chaise.) Je n'ai jamais été si bien de ma vie.
SOTTINEZ, aux porteurs.
Quelque chose qui arrive, vous n'arrêterez qu'à Madrid. Adieu, beau père, je monte en voiture, et je vous attendrai chez vous.
SERINGUINOS, parlant aux porteurs par la petite fenêtre de la chaise.
Allons, partez, mes amis; allez bien doucement, que je sois là-dedans comme dans une barcelonnette.
LA FOLIE, paraissant.
Veux-tu bien marcher, vieux paresseux!
A ce moment, les porteurs se mettent en marche ; mais la chaise se défonce ,el Serin guinos, forcé de suivre le mouvement, marche aussi vile que ceux qui le portent.
SERINGUINOS, à sa petite croisée.
Dites donc! dites donc!.,, qu'est-ce que c'est qu'une voiture pareille ? j'aimerais autant aller à pied; je ne pourrai jamais dormir comme ça... Arrêtez... arrêtez !