‹ Les pionniers du lac Nominingue :Chapitre 14 sur 28 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Jules et Félix.

Félix. —Quels sont donc ces enfants ?

Jules. — Les deux fils d'Alphonse Desjardins. Félix. — Alphonse Desjardins, de la Côte Sud ? Jules. — Oui.

Félix. — Où est donc leur père?

Jules. — Il est mort.

Félix.— Et leur mère?

Jules. — Morte aussi.

Félix.— Et tu t'es constitué le protecteur de ces deux petits orphelins ?

Jules. — Oui, je les ai trouvés malades, couverts de haillons, mourant de faim. J'ai eu pitié d'eux, je me propose de les envoyer chez leurs parents à Ste-Thérèse, aussitôt que je rencontrerai quelqu'un qui partira pour le Canada.

Félix. — Je t'approuve, mon frère, tu fais là une bonne action. Si je puis gagner quelqu'argent, je t'aiderai volontiers à défrayer le coût de leur passage. Pauvres petits enfants ! orphelins et si jeunes !

Jules. — Mais, mon frère, quelle a été ton histoire depuis quatre ans ?

Félix.— Mon histoire, hélas ! peut se résumer en peu de mots. Elle est bien monotone et bien triste. J'ai passé mes journées, at-

taché à la roue d'une manufacture comme le bœuf l'est à La charrue.

Jules.— As-tu gagné quelque chose encore?

Félix.— J'ai bien gagné un peu d'argent ; mais, ensuite, j'ai dù le dépenser dans les mortes saisons, alors que le travail cessait, ou bien quand il prenait fantaisie aux ouvriers de se mettre en grève.

Jules. — Ah! les maudites grèves! ce fléau des travailleurs fait donc aussi ses ravages dans les Etats de l'Est !

Félix.— C'est une véritable épidémie, il y en a toujours quelqu'une qui menace à l'horizon. Tous ces ouvriers des manufactures sont unis dans des sociétés secrètes, et, quand la société a décidé une strike, tout le monde doit \ passer ; malheur au récalcitrant! il peut se tenir pour certain d'être battu, assommé et peut-être assassiné.

Jules.— 11 en est de même ici.

Félix.— Enfin, ahuri, fatigué, découragé, j'ai ramassé mes petites épargnes; et un bon matin, j'ai pris les chars pour le Colorado; je viens voir si je n'aurais pas, dans ces montagnes, meilleures chances.

Jules. — Les chances sont rares. Les mines ne rapportent de prolits qu'aux grands propriétaires, et encore se ruinent-ils très souvent. Pour les piocheurs comme nous, c'est le travail le plus rude et le plus ingrat qu'on puisse imaginer.

Félix. — As-tu pu mettre de l'argent de côté?

Jules.— Oui ; j'ai dans mon portefeuille quelques centaines de piastres, mais qu'elles me coûtent de peines et de sueurs! j'en aurais bien d'avantage si j'étais resté au Canada.

Félix.— Sans compter que nous aurions vécu dans la société des parents et des amis.

Jules.— Ici, nous vivons au milieu d'un ramassis de voleurs, de flâneurs, de joueurs de cartes et de brigands. Chaque jour on entend parler de vols, de bagarres et de meurtres. On respire un air chargé de crimes et de blasphèmes. (Boisvert et Lebrun entrent.)

Page 1