‹ Les pionniers du lac Nominingue :Chapitre 17 sur 28 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Jules, Félix, Boileau, Boisvert et Lebrun.

Boileau.— Vi. . . vive le pay. . . pays du go. . . go a-head !

Boisvert.— Assis-toi là, et tais toi.

Boileau. — tit de la ci.... civilization .

Lebrun. — Tais-toi, entends-tu ?

Félix (à part).— Ah ! l'infâme! le misérable !

Boisvert.— Ce pauvre Drinkwater, va, Ta échappé bel.

Jules. — Comment ?

Boisvert. — Il a manqué d'être pendu.

Jules. — Et pourquoi donc?

Boisvert. — Ils étaient à boire après-midi, une bande de gaillards, à la taverne du Cheval Noir ; un verre n'attendait pas l'autre ; 44 A ta santé, Drinkwater, à la tienne à la nôtre." Bob

tituba le premier, Drinkwater le suivit et roula sous la table, les autres se tenaient à peine sur leurs pieds. " A-t-on jamais vu un Drinkwater pareil ? Ça ne sait pas porter un verre de brandy ; le visage, il mérite d'être pendu.— Tiens, disent les autres, c'est une idée, pendons Drinkwater." Aussitôt dit, aussitôt fait. Le malheureux fut attaché par sa cravate à une poutre. 11 râlait déjà et la langue lui sortait d'un demi-pied, quand nous arrivâmes fort à propos pour le décrocher.

Lebrun. — Il s'est aplati le nez en tombant, il a saigné comme un bœuf.

Jules. — C'est encore en être quitte à bon marché.

Félix. — Vous auriez bien dû le laisser pendre.

Boisvert. — Vous êtes sévère, monsieur.

Félix. — Je ne le suis pas.

Boisvert. — Et pourquoi le laisser pendre ?

Félix.— Pour expier son crime.

Boisvert.— Quel crime ?

Félix. — Celui d'avoir jeté dans la misère tant de pauvres familles canadiennes.

Boisvert. — Où cela?

Félix. — Au Massachusetts.

Boisvert. — Ah ! monsieur vient du Massachusetts ? — Jules, tu ne nous avais pas dit cela.

Jules.— Oui, c'est le frère dont je vous ai déjà parlé; il travaillait dans les manufactures.

Boisvert.— Très heureux, monsieur, de faire votre connaissance.

Félix. — Moi pareillement.

Boileau. — Encore un pe.... petit coup! vi.... vive le go.... go-a-head !

Jules.— Voyez, mes amis, dans quel état réduit la boisson. Après cela, vous avez le courage de fréquenter les tavernes !

Lebrun.— Que veux-tu? il faut bien faire comme les autres.

Jules.— Si les autres font mal, ce n'est pas une raison pour se jeter à leur suite dans le précipice.

Lebrun. — Le wiskey est si bon.

Jules.— Le feu est non aussi ; néanmoins si vous vous chauffez trop, vous brûlerez.

Lebrun.— Mais un petit verre dans ces froides montagnes, cela réchauffe.

Jules. — Gela brûle, te dis-je; approche une allumette de ton petit verre, et tu verras comme il brûlera. Eh ! bien, ta boisson, ton eau de vie, que l'on devrait plutôt appeler eau de mort, brûle de même les organes où elle pénètre.

Félix.— Gela n'a rien d'étonnant; car si d'énormes machines à vapeur en fer s'usent si vite sous l'action de l'eau chaude, combien plus les organes de l'homme, formés des tissus les plus délicats, seront-ils rongés par le feu du rum et des boissons alcooliques. L'estomac s'irrite de liquides aussi violents, c'est tout simple, et vous prenez cette irritation pour de la chaleur?

BoisvERT. — C'est possible, monsieur, c'est possible. Cependant, de temps en temps, un petit verre de liqueur, cela ne peut pas faire de mal.

Jules.— Toujours il vous en fera, seriez- vous Samson en personne. Le rum contient du cuivre. On ajoute à 1 abbinthe du vitriol bleu: un chien tomberait épileptique si on lui en faisait avaler une cuillerée. Toutes les liqueurs contiennent plus ou moins de sel de mercure ; l'alcooi est un poison moins violent, mais au môme titre que la strychnine ou l'arsenic.

Boîsvert. — Oh ! oh ! c'est un peu fort.

Drinkwater. — Tiens, voi voilà mon chan.. . . chandelier, il

faut que que je l'ai l'allume. (// fait semblant de rallumer à la lune qui éclaire par la fenêtre.)

Boîsvert.— Le fou ! le voilà qu'il essaie d'allumer sa chandelle à la clarté de la lune.

Boileau (montant sur une chaise). — C'te lune. ... à quoi. . . . que ça sert la lune Pas ca capable d'al d'allumer la chan chandelle. (// tombe de sa chaise et roule par

terre ; Boisvert et Lebrun le relèvent . )

Jules.— N'est-ce pas une pitié?

Boileau.— Voici le diable je le vois.... il roule, il roule

dans les abîmes de l'éternité il tombe tombe. . . . tombe

toujours.

Félix. — Le voilà tombé, lui, dans le délire. Lfbrun. — Oui, le delirium tremens.

Boileau.— Arrière, grand diable rouge, c'est toi le démon du vin. . . ce balafré, c'est le rum.. . cet autre à la face verte, c'est le brandy... ils m'enlacent... ils m'entraînent... non... je ne veux pas danser. . . voulez-vous me laisser?

Félix. — Allez le coucher, je vous en prie, je ne puis supporter plus iongtemps ce spectacle.

Boileau. — Oh ! l'affreux monstre, avec ses yeux jaunes, ses ailes d'étain, ses griffes de feu... C'est le démon de l'eau de vie...

Oh ! il me brûle, il m'ouvre la poitrine il me mange le

cœur à moi î . . . à moi ! . . .

Boisvert.— N'aie pas peur, viens avec nous, nous allons te défendre. (Boisvert et Lebrun entraînent Boileau dans une chambre.)

Page 1