‹ Les pionniers français dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 72 sur 117 · Sagard, Histoire du Canada. À · texte numérisé non relu

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OCCUPATION DE L'ACADIE. 119 vin, avait appris à en redouter les rigueurs, et il rechercha une contrée d’un climat plus doux. Après ave :# vu les côtes de la Nouvelle-Ecosse, ils entrèrent dans une baie où, à leur vive surprise, se trouvait un navire à l'ancre; c'était là une bonne fortune, car l'étranger poursuivait le trafic de fourrures, malgré ou ignorant le monopole de de Monts; ils se saisirent du vaisseau et de sa cargaison en vertu de leurs lettres-patentes. La baie est actuellement celle de Port-Liverpool.

Dans unc anse voisine, nommée par eux Port- Mouton, parce qu'un de ces animaux s'était jeté pardessus bord, ils attendirent le vaisseau de Pontgravé pendant près d’un mois; celui-ci apparut enfin, chargé des dépouilles de quatre trafiquants en fourrures, saisies à Canseau. La distribution des approvisionnements faite, Pontgravé fit voile vers Tadoussac pour entreprendre le commerce avec les Indiens, et de Monts continua son voyage.

Après avoir doublé le cap Sable et être entré dans la baie Sainte-Marie, il y séjourna deux semaines, employant l'équipage de ses bateaux à exploiter les côtes avoisinantes. Quelques hommes, allant un jour parcourir la forêt, emmenèrent avec eux Nicolas Aubry, prêtre de Paris, qui, ennuyé des monotones

controverses de la Sorbonne, avait voulu, en dépit des remontrances de ses amis, accompagner l’expédition. Afin d’apaiser la soif due à un soleil de juin, il s'était arrêté près d'un petit ruisseau, laissant son épée sur le gazon; en rejoignant ses compagnons, Aubry s'aperçut de son oubli, et retourna la chercher. Mais, plus accoutumé aux dédales du quartier Latin qu'aux détours d’une forêt de l’Acadie, :l perdit bientôt son chemin; ses camarades alarmés, api ts l'avoir attendu vainement, parcoururent les bois, l'appelant à grands cris ; on sonna le clairon, on tira le canon, le pauvre prêtre ne reparut pas, et on alla jusqu’à soupçonner un huguenot qui avait été souvent en disputes religieuses avec Aubry de l'avoir tué; mais il se défendit de l’accusation, et on finit par croire à la mort de l'infortuné, tandis que celui-ci errait désespéré, souffrant toutes les angoisses de la faim et les hallucinations qui les suivent.

Les voyageurs continuèrent à explorer la baie de Fundy, appelée par de Monts la Baie-Française ; invités par un petit bras de mer, ils parvinrent au port d’'Annapolis, leur première découverte d'un peu d'importance ; l’étroit canal les introduisit dans une vaste et tranquille baie, entourée de riantes collines, couvertes de verdure et animées par des chutes d'eau.

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Poutrincourt, ravi de ce site, conçut la pensée d’y amener sa famille et demanda à de Monts la concession d’un terrain dont ses lettres patentes lui donnaient le droit de disposer ; on accéda à son désir, et il nomma son nouveau domaine Port-Royal.

Leur première étape eut lieu dans la baie de Passamaquoddy. Pendant ce temps, l'infatigable Champlain ne cessait d'explorer, de sonder et de lever des cartes de toutes les routes et des ports principaux. Poursuivant ses recherches, ilentra dans une rivière nommée par lui la rivière des Etechemins; près de l'embouchure, il donna à un ilot le nom de Saintc- Croix, appliqué actuellement à toute la rivière. Par un choix maïheureux, cette île, entourée de roches, fut choisie comme siége de la nouvelle colonie; elle n'avait d'autre mérite que de commander la rivière et d’être aïsée à défendre, on n’y commença pas moins les travaux d'un fort.

À la baie Sainte-Marie, les Français avaient cru discerner destraces de gisements de fer et d'argent ; ur envoya le pilote Champdoré pour suivre cette recherehe. Pendant que lui et ses hornmes, à l'ancre près du rivage, s’amusaient à pêcher, îls furent dis-

traits par un singulier son, qu'on finit par reconnaître

comme étant celui d'une faible voix humaine; enfin,

on aperçut une forme indistincte comme celle d'un chapeau mis au bout d'un bâton, approchant vivement du bord, on reconnut le malheureux Aubry, Depuis seize jours, il errait dans les bois, soutenant son existence avec des fruits sauvages: il allait succomber, lorsque Champdoré ramena à Sainte-Croix l'ombre vivante de celui qu'on accueillit comme un homme échappé de la tombe.

Lorsqu’en 1783 un traité déclara que la rivière de Sainte-Croix fixerait la limite entre les états du Maine et du Nouveau-Brunswick, on hésitait à savoir quel était le vrai cours d’eau de Sainte-Croix, mais en 4798 le doute fut résolu par la découverte de l’île de de Monts, sur laquelle des recherches firent retrouver, cachées sous les amas de sable et des broussailles, les fondations du fort, depuis si longtemps écroulé, La solitude reprend vite ses droits, et le silence régnait depuis de longues années sur ce point qu'avaient animé un jour la vie et ses passions !,

Laissant les commissaires américains rechercher quelques pierres recouvertes de mousse, nous retracerons, à travers les âges déià disparus, l'énergie, le zèle dont ces pierres sont le ‘agitif témoignage, L'ilot,

1, Holmes, Annales, 1, 192, note 1.

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OCCUPATION DE L'ACADIE. 185 défendu par ses rochers, et qui, à marée basse, était environné de brisants, possédait au moins une ceinture de verdure sous ses grands cèdres, que de Monts voulut qu'on respectât. Chacun menait une vie des plus laborieuses ; aussi, avant l’entrée de l’hiver, le côté nord de l’île fut couvert de bâtiments entourant une cour avec un grand arbre isolé au milieu; à droite, une maison à la toiture élevée du temps servait de logement à de Monts, et une longue galerie couverte adjacente devait servir de promenoir et de lieu d’amusement pendant les mauvais temps.

Champlain et le sieur d'Orville bâtirent une maison pour eux, en face de celle du commandant, puis on tenta d’ensemencer un jardin, mais rien ne voulut pousser dans ce sol sablonneux ; un cimetière et une petite chapelle établie sur une pointe de rocher, complétaient « l'habitation de Sainte-Croix », telle que Champlain nous la donne en ses primitifs plans et dessins, vendus en 1613 par Jean Berion, à l'enseigne du Cheval-Volant, rue Saint-Jean-de-Beauvais,

Leurs travaux terminés, Poutrincourt partit pour

la France dans l'intention de revenir prendre possession de son domaine de Port-Royal ; de Monts res-

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tait avec 79 hommes et des gentilshommes de naissance et d'éducation, tels que Champlain, d'Orville, Beaumont, La Motte, Boulay, du Fougeray, Sourin, l’irascible curé, ses prêtres et les ministres huguenots, objets de leur animosité incessante.

Les voiles de Poutrincourt disparaissaient à l’horizon, et nos exilés restaient seuls, sans qu’on eût pu encore rencontrer aucun autre foyer civilisé que le leur, depuis les possessions espagnoles jusqu'au pôle. L'automne avait fait place aux brises glaciales qui halayaient la forêt le long du fleuve; puis survinrent les ouragans de neige, blanchissant ces solitudes désolées, et revêtant de son linceul les pins sccoués par la tempête; enfin, les glaces leur firent une prison flottante, les séparant du rivage et par suite de leurs ravitaillements de bois et d’eau douce. On dut se Jouer de la prévision avec laquelle de Monts avait fait épargner l’entourage de cèdres qui les défendait encore contre la rage du vent; le froid fut tel que le vin et le cidre étaient découpés par tranches glacées. Le découragement, une morne apathie s’emparèrent d'eux et en firent des proies faciles lorsque le scorbut éclata parmi eux; trente-cinq hommes moururent avant le printemps; on chercha en vain la plante bienfaisante signalée par Cartier; le petit cimetière

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OCCUPATION DE L'ACADIE, 185 reçut bientôt près de la moitié de leur nombre, pendant que le reste songeait plus à ses misères qu’à fonder un empire transatlantique,

Le beau temps arriva à la suite de ce cruel hiver, et les débris de la colonie reprirent courage; parmi eux, Champlain ne s'était jamais laissé abattre, et là où il était, son courage moral soutenait les plus éperdus. Mais l’attente devenait bien cruelle; seraient-ils abandonnés comme les infortunés colons de la Roche? Enfin apparut une voile; c'était Pontgravé qui arrivait le 16 juin, avec quarante hommes qu’on accueillit comme les messagers du salut.

Rebuté par ce sol ingrat, de Monts résolut de chercher un emplacement plus heureux pour y fonder sa future capitale; pendant l’automne précédent, Champlain avait longé les rochers nommés par lui Monts-Déserts, et il était arrivé à l'embouchure de la rivière Penobscot, appelée par lui Pemetigoet, et connue auparavant des trafiquants en fourrures et des pêcheurs sous le nom de Norembega, lequel était commun à toute la contrée adjacente.

S'embarquant de nouveau avee de Monts, plusieurs officiers, vingt marins et un Indien accompagné de sa femme ou squaw, il tenta une nouvelle exploration. On suivait les côtes dentelées du Maine,

les roches du Mont-Désert, la baie de Portsmouth et les îles des Récifs, débarquant sans cesse, conversant journellement avec les sauvages, leur donnant et en recevant des cadeaux et faisant une partie de plaisir de ce voyage de découverte, Champlain qui, nous est-il dit, « se plaisait merveilleusement en ces entreprises, » se multipliait en observations, dessinant, faisant ses cartes, et ne laissant nul coin échapper à ses recherches, Il nous dépeint avec d'amusants détails le crabe à sabot de cheval, puis les Indiens dont ils fréquentent les demeures arrondies, couvertes de tresses de paille et de roseaux, ct qui, de toute part, venaient à leur rencontre dans les canots d’écorce. Toute cette race avait des habitudes agricoles, et leurs wigwams étaient entourés de champs de blé, de haricots, de citrouilles et de tabac. Nous voyons par les relations, que les naturels étaient alors en nombre bien plus considérable que lorsque, cinquante ans plus tard, les puritains s’établirent à Plymouth, une épidémie meurtrière ayant décimé la population primitive de ces forêts.

En passant le Merrimac, les navigateurs le nommèrent la rivière du Guast, en l’honneur de de Monts; du cap Cod (cap Blanc pour eux), ils entrèrent dans un passage que nous croyons être le

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OCCUPATION DE L'ACADIE, 187 port Nausett, et qui les gêna tellement par ses sables et ses écucils, qu'on l’appela le Malabar. lei, la chance sembla les abandonner : quelques marins ayant été chercher de l’eau à une source, un Indien arracha le chaudron de cuivre des mains de l’un d'eux, et ce dernier, le poursuivant, tomba percé de flèches par les compagnons du voleur ; là-dessus, l'équipage fit feu, et Champlain se vit grièvement blessé par une arquebuse qui éclata; mais les sauvages gagnèrent le bois avec la vivacité des daïms, et quelques-uns de ja tribu qui se trouvaient sur le vaisseau, sautèrent dans l’eau avec une rapidité telle, qu'on n'en put attraper qu’un qui, un moment attaché, fut relâché peu après.

Les provisions diminuant, on revint vers Sainte- Croix; de Monts n'avait trouvé aucun lieu à son goût pour s’y fixer; il songea à ce Port-Royal (actuellement baie d’Annapolis) qu’il avait concédé à Poutrincourt, et décida de s’y établir; jes ustensiles, approvisionnements, la partie transportable des bâtiments, furent placés sur les vaisseaux, et traversant la baie de Fundy, on débarqua au point

choisi, au nord du bassin et à l'embouchure de la rivière d'Équille, qui prit ensuite le nom de Dauphin. Les pionniers se mirent à la tâche pour dé-

188 LA NOUVELLE-FRANCE, blayer le terrain, et bientôt s’éleva le futur berceau de la colonie naissante.

Pendant que de Monts luttait courageusement contre toutes les difficultés de sa situation, ses enncmis se remuaient en France, et un vaisseau lui fut dépêché pour le prévenir de se hâter, afin de revenir déjouer leurs machinations. Laissant donc Pontgravé commander à Port-Royal, il s’'embarqua, pendant que Champlain, Champdoré et d’autres, non découragés par le passé, préféraient passer un second hiver dans ces solitudes. Nous allons les quitter pour suivre de Monts, tentant de sauver sa fortune chancelante.

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