CXXVI
LES BAISERS DE DORINDE Sylvio parle.
La douce haleine des zephirs,
Et ces eaux qui se précipitent.
Par leur murmure nous inuitent A prendre d’innocens plaisirs :
5 Dorinde, on diroit que les flames
Dont nous sentons brusier nos âmes Bruslent les herbes & les fleurs ; Goustons mille douceurs à la faueur de l’ombre. Donnons-nous des baisers sans nombre, 10 Et ioignons à la fois nos levres & nos cœurs.
Quand deux objets également Soupirent d’vne mesme enuie.
Comme Tamour en est la vie Les baisers en sont Télement :
15 II faut donc en faire des chaisnes Qui durent autant que les peines Que ie souffre loin de tes yeux :
Amour, qui les baisers ayme sur toutes choses. Fait vne couronne de roses 20 Pour donner à celuy qui baisera le mieux.
POESIES GALANTES
O que tes baisers sont charmans !
Dorinde, tous ceux que tu donnes Pourroient mériter des Couronnes De Perles & de Diamans :
25 Cette douceur où ie me noyé
Force par vn excez de ioye Tous mes esprits à s’enuoler :
Mon cœur est palpitant d’vne amoureuse fievre, Et mon ame vient sur ma levre 30 Alors que tes baisers Ty veulent appeller.
Si PAmour alloit au tombeau,
Par vn noir effet de TEnuie,
Tes baisers luy rendroient la vie Et rallumeroient son flambeau :
35 Leur aimable délicatesse
A banny toute la tristesse Qui rendoit mon sens confondu :
Mais vn Roy détrosné par le malheur des armes, A la faueur des mesmes charmes 40 Se pourroit consoler d’vn Empire perdu.
La Manne fraische d’vn matin N’a point vne douceur pareille ;
Ny l’esprit que cherche l’Abeille Sur la Buglose & sur le Thin :
45 Le meilleur sucre qui s’amasse
Et que l’art sçait réduire en glace.
N’a point ces appas rauissans ;
Et mesme le Nectar sembleroit insipide Au prix de ce baiser humide Dont tu viens de troubler l’office de mes sens.