Stances
Vne petite Mer
245 Que trauerse en nageant vn amoureux Leandre; (155, 156) Puis à la fin de la Stance.
Aperceuant Hero qui veille pour Vatendre
PLAINTES d’aCANTE
Et d'impatience éc d'amour
Brusle auec son flambeau sur le haut d'vne Tour. (159-iéi)
250 Leandre estoit vn jeune homme d’Abide, ville située sur le destroit de THellespont, autrement Gallipoly, lequel estant venu voir vne feste de Venus que Ton celebroit à Seste, qui est assise à Tautre costé de la Mer, deuint eperduement amoureux d’Hero Vierge seruant 255 aux sacrifices de la Deësse. Depuis Tayant persuadée de Taymer, il passoit chaque nuit, à nage ce petit trajet, qui n’a guere plus de cent pas de largeur, se conduisant à la faueur d’vn flambeau que sa Maîtresse alumoit au haut d’vne Tour. Enfin comme les amours illicites ont tou- 260 siours vne suite funeste, cet Amant inconsidéré se hasarda de trauerser l’eau durant vne nuit orageuse. Et se noya mal-heureusement. Voy Musée Poëte Grec qui en a descrit les auantures.
Stances 25. & 26.
265 Vne Table de Marbre &c. (169)
Continuant à lui représenter les enrichissemens de la Grote, il prend sujet sur vne table de marbre qui est dedans, pour s’ofrir à luy donner la colation en ce beau lieu. Et bien qu’il s’excuse modestement de l’y recevoir 270 si bien qu’elle mérité ; il ne laisse pas toute fois de luy faire parestre que son logis est assez magnifiquement meublé. Ouide Metamorph. liure 13.
Sunt mihi pars montis viuo pendentia saxo Antra, quibus nec sol medio sentitur in æstu,
275 Nec sentitur hiems : sunt poma grauantia ramos.
Sunt auro similes longis in vitibus vuæ Sunt et purpureæ : tibi et has seruamus^ et illas.
Ipsa tuis manïbus siluestri nata sub vmbra Mollia fraga leges : étc.
ANNOTATIONS
280 27. Stance.
Cette cotation ne se passer oit pas (183)
Philomelle jeune Princesse Atheniene, fut changée en Rossignol, apres s’estre vangée de Taffront que luy fit Terée son beau frere, la fable est assez commune. Voy 285 Ouide liure 6. fable 7.
Stance 28.
Vn grand Bassin de Cedre artistement graué â:c, (190) Tous les amateurs de la Poésie, qui ont vn peu leu les anciens Autheurs, sçauent que les meubles rustiques, 290 paniers, houlettes, vazes, fleurs, &c. estoient ordinairement grauez & historiez, comme on peut remarquer dans Homere, Theocrite, Anacréon, Virgile, Athenée & autres. Comme Virgile, Eglogue 3. ou Menalque dit :
Verum id^ quod multo tute ipsefatebere majus,
295 (Jnsanire libet quoniam tibï) pocula ponam.
Pagina^ cælatum diuini opus Alcimedontis : étc.
Et en suite.
Et nobis idem Alcimedon duo pocula fecit.
Et molli circum est ansas amptexus Acantho :
300 Orpheaque in medio posait^ Syluasque sequentes, &c,
Vertumne autre-fois sceut charmer étc, (195)
Vertumne Dieu des fruits, deuint amoureux de Pomone Hamadriade ; et pour ce qu’elle estoit inaccessible à tous les hommes, il prit Thabit et le visage d’vne vieille pour 305 Tacoster : apres s’estre assis auprès d’elle, il se met à luy persuader que les rigueurs dont elle vse enuers ses Amans, sont inutiles, & qu’il faut qu’elle en elise le plus agréable et. le plus parfait ; se nommant luy mesme sans se descouurii* pourtant.
310 29. Stance.
Il semble que sa Dame escoute auec plaisir cS:^:. (197) Cela est à la loüange de l’Ouurier qui a graué cette fable dans le bassin. Achillez Statius loüe de mesme sorte
PLAINTES d’aCANTE
le Tableau du rauissement d'Europe, qu’il void au 315 Temple de la Deësse des Sydoniens. Et Apulée en sa Métamorphosé Hure 2. Fades quaqua pinnis explidtis sine gressu pilæ volubilis^ instabile vestigium plantis rosddis dédiantes, nec vt maneant inhærent : ét iam volare creduntur (Scc.
Ars æmula Naturæ 320 Eas veritati similes explicabat
Pline encor en ses Epistres.
Senem effingit stantem, ossa, musculi, nerui,
Venæ, rugæ, etiam vt spir antis apparent.
Tandis qu'il exagere auec beaucoup de blâme 325 Ce courage desnaturé
Pour qui le pauure Iphis mourut desesperé. (201-203)
Ce courage desnaturé, est l’orgueilleuse Anaxarette, issue de la race de Teucer; qu’vn jeune homme de la ville de Salamine ayma tellement, que ne pouuant veincre 330 ses mespris par aucune sorte de seruices ; il se pendit de desespoir à sa porte. Ses parents l’ayant osté de là, l’enfermerent dans vne biere pour en faire les funérailles, & par hazart, la pompe funebre de ce misérable Amant, passa deuant la maison de sa Maistresse, qui voulant 33$ regarder ce triste spectacle, par sa fenestre, fut changée en pierre. Voy Ouide 14. Hure des Metamorph.
Vertumne conte cette Histoire à Pomone afin de luy faire aprehender le couroux des Dieux, qui ne laissa pas cette ingratitude impunie.
340 Stances 30. et 31.
Cependant qu'il luy tient vn si charmant discours Les Arbres les plus droits se courbent &.c. (204, 205)
Il finist la description de cette excellente grâueure, en estimant la naïfueté dont toutes les choses y sont repre- 345 sentées, à l’imitation des exemples mis en partie icy dessus.
ANNOTATIONS
le vous le donnerais dans V acompagnemeni D'vne corbeille étc. (21 1, 212)
Il propose qu’il luy donneroit ce Bassin de Cedre auec 350 vne Corbeille qui est aussi curieusement trauaillée.
Stances 32. 33. & jusqu’à la 42.
Acante se laissant conduire à ses imaginations amoureuses, expose tous les diuertissemens que pourroit prendre sa Maistresse, si jamais il auoit tant de bon-heur, 355 que de la voir en sa maison.
Parmi les Arbrisseaux d'vn Bois que vous verriez, le vous enseignerais vn nid de Tourterelles. (225, 226) Cette promesse rustique n’a pas mauuaise grâce en cet endroit, veu qu’ordinairement, les jeunes Bergeres se 360 plaisent à ces diuertissemens inocens.
Il est fatal à tous les plus fidelles Des animaux &. des humains. (229, 230)
Il dit qu’elle prendroit asseurement les petites Tourterelles pour deux raisons bien fortes, i. Pource qu’elles 365 n’ont point encore d’ailes, pour s’enuoler. 2. Pource que c’est vne fatalité ineuitable, que les plus fidelles des hommes et des animaux, mettent leur liberté entre ses mains. Voulant dire qu’il est vn des plus fidelles de tous les hommes.
370 Auprès nous irions voir &c.
En vn lieu tout couvert de Thim dt de Melisse. (232, 233) Le Thim est vne herbe qui fleurit enuiron les plus grands jours de l’an, & c’est lors que les abeilles le vienent succer. Ceux qui gouuernent les ruches, co- 375 gnoissent en voyant fleurir le Thim, s’il y aura abondance de miel l’année. Voy Pline Histoire Naturelle liure 21.
La Melisse est vne autre herbe que les mouches à miel ayment fort. Il y en a qui tienent qu’elles n’abandonnent jamais leurs ruches, quand il y a de la Melisse à l’entour. 380 Voy Vecker en son Hure de secrets.
Vous auriez le visage âzc. (239)
Cette Stance n’a pas besoin d’explication non plus que la suiuante.
Vous leur verriez en Vair étc. (246)
385 Leur petit Roy volant Szc. (248)
On a remarqué que les mouches en chaque Ruche, ont vn Roy, qui n’a point d’agûillon comme les autres abeilles ; pour montrer que les grands Princes doiuent auoir de la douceur. Voy Aristote, Virgille, Ouide, &c. 390 qui en ont escrit. Acante acommodant toutes choses au sujet de son amour, dit que cela seruiroit d’enseignement à Siluye, pour vser de plus de pitié en son endroit.
Vous dont les yeux ou le penser
Ont tousiours quelques trais étc, (251, 252)
395 Cela s’entend des regards desdaigneux, & des pensées qui ne luy sont pas fauorables.
De là pour mesnager vn temps écc. (253)
Faire voir à la fois deux Soleils dessus Veau. (259)
Il dit que si elle vouloit venir se promener sur les bords 400 d’un estang, à l’heure que le Soleil se couche, elle feroit voir à la fois deux Soleils dessus l’eau ; Celuy du monde tombant dans la Mer, & elle s’aprochant de l’estang.
Ce christal liquide
Ou les Diuinitei des eaux
405 Dorment dessus des lits de joncs éc de roseaux. (264-266) Pource que ce sont des eaux qui ne courant pas s’apellent dormantes.
ANNOTATIONS
Vos yeux qui lanceroient des feux, (267)
Ses yeux feroient parestre vue si grande lumière sur
410 Teau, que les Diuinitez qui dorment dedans, s’en reueilleroient & auroient aprehension que quelque Phaëton nouueau ne fut tombé des Cieux auec le char du Soleil. La fable de Phaeton est assez cognüe. Voy le 2. liure de Metamorph.
415 Puis voyant tant d’apas â:c. (274)
Puis, quand les Nayades l’auroient vn peu recognüe, elles se presseroient à l’entour d’elle pour voir sa beauté.
Tesmoignant plus de joye et d^ admirations Qu'en ces flots voisins de la Grece
420 Thetis au temps passé Szc. (276-278)
Thetis femme de Neptune, Deësse de la Mer qui veid naistre Venus de son escume près de l’isle de Chipre. Sa maritime Cour, ses Nereïdes dont elle est tousiours acompagnée. Voy Noël des Comtes.
425 Apres auoir montré par cent &c. (281)
Apres auoir admiré la beauté de Siluye, elles luy viendroient faire des presens de leur plus beau poisson, attaché à des lignes, & enfermé dans des Nasses, qui sont des certains paniers d'osier propres à prendre du poisson.
430 Vne chaste pudeur dont Vesclat est si beau étc, (288)
Siluye qui est la plus chaste fille du monde rougiroit, de voir les Nimphes de l’estang qui sortiroient jusqu’à la moitié du corps toutes nues. Et afin de luy donner quelque couuerture, pour rire de cette nouueauté, il dit apres :
435 qu’elle riroit de le voir tirer l’auiron comme s’il estoit quelque Forçat.
PLAINTES d’aCANTE
Stance 43.
Mais je iiauray jamais tant de contentement ^ écc. (295) Nostre Berger ayant donné assez de repos à sa melan- 440 cholie, par Tagreable suposition qu’il a faite que sa Maistresse le viendroit visiter, sent en fin reuenir sa douleur, & commence à s’aperceuoir qu’il s’abuse, de se dater de ces douces imaginations ; & s’estime trop mal-heureux, pour joüir de sa presence auec tant de satisfaction.
445 Stance 44.
Que me sert il d'auoir tant de logis dtc. (302)
Les biens que donne la Fortune, sont comme inutiles, à ceux qui n’ont pas l’esprit contant. Acante fait icy vne alusion au mot de bien, qui se prend pour le repos & la 450 tranquillité de l’âme.
Res jucundissima est id quod quis amat assequi.
Stance 45.
Soit que F Astre du jour blanchisse FOrient,
Soit quil seine le soir du safran dans la nue. (309, 310) 455 Soit que le Soleil se leue, ou soit qu’il se couche. Il proteste qu’il pleure et soupire tousiours, à cause de la violence de son amour.
Stances 46. & 47.
La nuit humide et froide incitant au repos Scc. (316)
460 La nuict qui est establie pour le repos de tous les autres n’est poinct faicte pour Acante ; car sa passion qui ne le quite jamais, ne luy permet pas de dormir.
Tous les autres humains changent de destinée. (320) Ceux qui dorment semblent changer de destin à cause 465 des diuers songes qu’ils font : & lors qu’il dit :
Portant les marques du trespas. (321)
ANNOTATIONS
Cest pource que tous les sens cessent de faire leurs functions en vn corps abatu de sommeil, de sorte que Ton diroit durant ce temps qu’il n’a point de vie.
470 De V esprit & du corps errant de tous costei écc. (323)
Virgile a bien descrit ces inquiétudes amoureuses au commencement du 4. liure de l’Eneide.
At Regina graui iam dudum saucia cura VuJnus alit venis, de cæco carpitur igni dcc.
475 Pindare remarque ce mesme trouble aux vrays Amans. Quique deamarit certo ceu ante pedes constituta deprehenderit, ne ille suauissimam solicitudinem gerit.
Stance 48.
Si quelque fois mes yeux ne peuuent résister dcc. (330) 480 Lorsqu’il est forcé de dormir, il dit qu’il ne fait jamais que des tristes songes.
Morphée ingénieux dcc.
Morphée vn des principaux enfans du Sommeil. Et le seul d’entre les songes qui contrefait les actions des 485 hommes, imitant le visage, le port, le ton de la voix, et les façons de parler, de ceux qu’il veut représenter. Ouide liure ii.
At pater e populo natorum mille suorum Excitât artificem, simulator emque figuræ 490 Morphea. Non ille jussos solertius alter
Exprimit incessus^ vultumque, sonumque loquendi dcc.
Stances 49. 50. & jusqu’à la 52.
le vous voy ce me semble auec la Maiesté dtc.Ç'^^j^ L’extresme tristesse peut former de semblables images 495 au cerueau d’vn Amant mal traité de sa Maitresse. En voicy la cause en ces deux vers :
D'autre-fois comme il plaist à la noire vapeur Oui s'esleue tousiours de ma mélancolie. (351, 352)
PLAINTES d’aCANTE
Les Médecins tienent que les personnes fort melan- 500 choliques, sont sujetes à faire des songes espouuentables ; pour ce que les vapeurs qui s’exhalent de cette humeur terrestre et noire, ne peuuent guere produire que de tristes & funestes imaginations. Voy du Laurans au traité qu’il a fait des maladies Hypocondriaques.
505 Sous le joug d'Himenée étc. (355)
Himen, ou Himenée fils de Bacus & de Venus, est le Dieu qui présidé aux nopces. On dit que ce fut le premier qui institua le mariage entre les Grecs. Voy ce qu’en escrit Philostrate en son Cornus. Et Nouel des Comtes 510 Mitologie; or le mot d’himenée se prend aucune fois pour le mariage.
Embrasé de cholere en cette extrémité étc, (355)
Voicy vne assez viue expression de la rage de la jalousie, & l’on acuseroit les sentimens d’Acante de cruauté, 520 quand il dit :
Et V ayant terrassé ie luy mange le cœur. (364)
N’estoit qu’il recite vn songe ; & que l’irassible n’est guere modéré par la raison, en vne personne qui dort : durant qu’il est en cet estât, les passions reignent confu- 525 sement en son esprit.
Puis apres cet exces, j'ay le sang tout glacé ^ â:c, (365)
Il ne laisse pas de se souuenir du respect qu’il doit à sa Maistresse, apres l’emotion de la rage qu’il a figurée, pour montrer que la crainte qu’il a de l’offencer, l’acom- $30 pagne mesme en ces songes : qui est vne puissante preuue d’vne véritable amour.
Ante meos oculos præsto est tua semper Imago Et videor vultus mente videre tuos.
ANNOTATIONS
Mais dans ce mouuement le Soleil <kc, (369)
535 Se reueillant à la clarté du jour, il se resiouist apres le trouble où Tauoit mis ce mauuais songe, que toute cette triste auanture soit fausse.
Stances 54. 55.
Ainsi persécuté des cruaute\ d' Amour écc. (372)
340 Les peines qu’il soufre en aymant Siluye vont tousiours en augmentant.
Amor diurnus nocturnusque Cornes,
Que ie ne suis plus rien qu'vn portrait des ennuis, (378) Theocrite dit : Qui autem amant in die senescunt,
540 Aussi tout est sensible à mon affliction étc. (379)
Cest vne assez adroite suposition de son mérité, de dire que les peines qu’il soufre donnent de la compassion, aux choses insensibles.
& encore en la 56. Stance.
545 Les Nimphes que Diane attire dans les bois
Abhorrant des mortels les profanes aproches âic, (386, 387)
Il faut que ce Pasteur ait des qualitez bien recommendables, puisque les Nymphes de Diane qui sont ennemies de l’Amour, s’intheressent au mauvais traitement qu’il 550 reçoit; & en veulent faire des reproches à sa Maistresse.
Stance 57.
S'il faut qu'en vous aymant ie commette vn forfait, (393) Tout le monde est porté à luy rendre de bons offices sur sa passion ; & l’assister de vœux & de prières, telle- 555 ment que s’il commet vn crime en aymant Siluye, il a plus de mille complices.
PLAINTES d’aCANTE
Stance 58.
Vn Berger si subtil à guider le pinceau dcc. (400)
Vn Pasteur de ses amis, excellent Peintre s’auisa d’es- 560 pier Siluye, vn iour qu’elle se miroit à loisir dans l’eau d’vn Ruisseau, & d’en faire secrètement le portrait pour adoucir en quelque façon par ce feint remede, les maux véritables d’Acante.
Stance 59.
565 Vous auiei sur la teste vn chapeau retrossé âcc. (407)
Il despeint sa coiffure & la posture où elle estoit en se mirant.
Stances 60. & 61.
Il a si bien tiré vos yeux <Sc vostre teint étc. (414)
570 Encor que le portrait soit fort bien fait, ce n’est pas toutefois Siluye, & nostre Berger ne se peut contenter de la possession de sa seule Image : l’autre stance est pour dire qu’il ne laisse pas de porter par tout cette peinture.
Stances 62. 63. & jusqu’à la 68.
575 Ce fut en la presence de ce Tableau, qu’vne Nimphe fort belle & pleine d’esprit, luy donna les Conseils qu suiuent.
La chose fut si vaine â: vous estes si bonne étc. (4^2)
Il fait quelque difficulté de dire comment on l’appelle, 580 puis, jugeant qu’elle et sa Maîtresse, sont si bonnes Amies que si peu de chose ne seroit pas capable de les mettre mal ensemble. Et que Syluie pourroit soupçonner, s’il manquoit à luy nommer la Nimphe, qu’il seroit luy mesme l’inuenteur des considérations qu’il va dire.
ANNOTATIONS
585 La Mere de Myrthil, de ce diuin garçon
Dont V Esprit fut si doux & la valeur si rare, (435, 436) Si de certaines considérations ne m’empeschoient de te cacher le vray nom de Myrthil aussi bien que celuy d’Acante, tu serois d’vn Climat bien esloigné de l’Europe, 590 ou tu cognoistrois sa renommée. Myrthil estoit Tvn des plus aymables de tous les hommes soit pour la beauté du corps, soit pour Tagreable douceur de l’esprit, ou pour la générosité du courage. C’estoit vne des plus parfaites créatures du monde : quand il n’eust point esté de grande 595 naissance, comme il estoit, ses rares qualitez eussent mérité qu’on l’eust esleué de la moindre condition à la plus grande ; sa mort est vne des plus insignes disgrâces de nostre siecle. Et c’est le regret de toute la Terre qu’on ait veu sitost esuanoüir cette nouuelle fleur qui promet- 600 toit de si beaux fruits. Mais quoy ?
Par vn ordre eternel qui reigne en Vvniuers La plus illustre vie est fresle comme verre ;
Et le Ciel embelli de tant d" Astres diuers Desrobe tous les jours des Astres à la Terre.
605 On a fait vn Sonnet sur son Tombeau qui finist de cette façon.
Toutes les qualité^ qui donnent de la gloire Et qui des demi-Dieux font viure la mémoire.
N'ont peu le guarentir des rigueurs de la mort.
610 O vous qui redoute^ si fort la sépulture,
Craindrei vous désormais d'avoir le mesme sort Du plus digne sujet qui fust en la Nature ?
C’est pour te dire que ce n’est pas sans beaucoup de sujet, qu’on l’apelle icy diuin garçon : Mais pour en reue- 615 nir à nostre discours, Acante continué.
Poésies de Tristan.
Me voyant en langueur me fit vne leçon Qui me parut vn peu barbare, étc, (437-438)
C’est pour tesmoigner qu’il n’estoit point d’acort auec la Nimphe de l’aygreur qui se pourroit trouuer en ses 620 paroles.
La Stance 64.
Est de mesme artifice, excusant sa Conseillère, de la liberté qu’elle prit, à luy dire des veritez qui la choquent aucunement : Il dit que ce fut de pitié qu’elle eut de sa 625 langueur, & aussi à cause qu’ils sont parants.
Stances 65. & 66.
Acante, me dit elle, es-tu pas insensé
Deviure de la sorte en faueur d' vne ingrate. (449, 450)
Ce discours est d’vne personne sage & judicieuse, car 630 à parler librement, c’est vne mauuaise auanture en amour, que d’estre malade pour vn sujet qui se porte bien. Il faut que les blessures soient mutuelles.
Senecque. Optimum amoris poculum, vt ameris ama. Et Socrat. Amoris finis est, vt duo vnum fiant volun- 635 tate & amore,
Moy qui d^vn seul trait de mes yeux
Fis autrefois languir vn des plus grands des Dieux. (46 1 , 462) C’est vn Mistere que ie te laisseray deviner.
Stance 67.
640 Croy moy relasche vn peu &c. (463)
Il y a beaucoup de gens qui se seruent vtillement de cette méthode : toutes-fois comme les humeurs des femmes sont diuerses, les secrets pour les obliger sont différons. Voy Guide, en son Art d’aymer.
ANNOTATIONS
645 Stance 68.
Mais si tous ces moyens ne te seruent de rien
Il faut de ta mémoire effacer son image étc, (470, 471)
Cet auis est vn peu libre, mais bien fidelle, & Ton ne treuuera point de meilleurs remedes que cetui-la, ni chez 650 Lucresse, ny chez Guide.
Stances 69. 70. 71. 72.
Chris il est certain^ luy dis-ie en soupirant^
Que cette passion m'a rendu misérable &.c. (477, 478)
Apres auoir fait cognestre à sa Bergere, par le récit des 655 enseignemens de Cloris, qu’il n’ignore pas ny le stille, ny la façon dont il pourroit vser en sa recherche, il desaprouue doucement cette maniéré de procéder. Et fait tous ses efforts pour exprimer vne passion aueugle et fidelle, dont il est mal aysé qu’il puisse iamais estre destourné 660 imitant en cela Medée qui cognoissant le meilleur conseil, estoit comme forcée de choisir le pire.
O prodige nouueau ! que fayme de la sorte !
Et que ce cœur de Diamant
N'ait point osté la force à des liens d' Aymantf/\&%-4<^6)
665 Les Naturalistes escriuent que la pierre d’Aymant perd la vertu d’attirer le fer quand il y a vn Diamant entre deux.
Le reste est aisé à expliquer.
Suplée aux fautes de l' Impression ou voy l' errata aux derniers feuillets.
CONTRE L’ABSANCE
STANCES
La Terre dans ses tremblemens,
La Mer en ses desbordemens.
Mars, en sa plus grande licence ; Toutes les matières de pleurs.
Et tous les plus cruels malheurs Qui font soupirer l’Innocence ;
Auprix des maux que fait l’absance Ne sont rien que ieux & que fleurs.
Des douleurs qu’on soufre en aymant,
La peine de l’esloignement
Est sans doute la plus extresme :
On peut treuuer du resconfort Aux autres iniures du sort ;
Mais se diuiser de soy mesme Et viure loin de ce qu’on ayme,
Il vaudroit autant estre mort.
L’absance aporte vne langueur Qui ne cede pas en rigueur Aux suplices les plus infâmes :
Elle aplique nos sentimens
V. Les Amours. — ii. Se peut seule nommer extrême 18-19. Qui deschire par sa rigueur
Le tyssu des plus belles trames ;
A des gesnes & des tourmens Pires que le fer & les fiâmes ; Elle blesse toutes les Ames, Et fait mourir tous les Amans,
A sa faueur les Enuieux En leurs desseins malicieux Ont la facilité de nuire :
Et TAmour réduit aux abois,
Qui sans mouuement & sans voix.
Incessamment pleure et soupire ; Impuissant parmy son empire.
Laisse enfreindre toutes ses loix.
DVn penser lâche & paresseux On void le mérité de ceux Dont on ne void plus les visages :
Et durant ces soins languissans Les Riuaux, de deuoirs pressans Corompans les meilleurs courages.
Font sur mille faux témoignages Condemner les panures absans.
Ainsi, deux merueilles des Cieux Ne m’ayant plus deuant leurs yeux.
M’ont effacé de leur mémoire :
Et c’est ainsi que sans raison,
O rigueur sans comparaison !
Par vne humeur volage, ou noire, Vn second Pilade fit gloire De me faire vne trahison.
CONTRE l'aBSANCE
Peut estre mesme que TObiet Qui sert de celeste suiet A mes plus diuines loüanges :
52 Philis que je viens d’adorer,
Au iourd’huy sans considérer Que ie la mets au rang des Anges, Me met au rang des plus estranges 56 Qu’elle se puisse figurer.
Possible qu’au desçeu de tous.
Près d’elle quelque esprit ialous M’a rendu de mauuais ofices :
60 Et que son esprit inconstant
Ne treuuant plus rien d’important Dans mes plus excellens caprices, A fait au feu des sacrifices 64 De ces vers qu’il estimoit tant.
Mais, O discours qui sans respect Ne tends qu’à me rendre suspect Ce que i’ayme & ce que i’honore :
68 Par quelle noire inuention
Viens tu choquer ma passion Dans vn estât que l’on desplore, Pour me faire paslir encore 72 D’vne iniuste aprehension ?
Philis n’a iamais imité Ces cœurs dont l’inégalité Ressemble à celle de la Lune ;
76 Et de qui les pensers errans
Apres l’intherest soupirans,
D’vne lâcheté si commune Pour la differente fortune,
8o Ont des visages differens.
Ce seroit fort mal raisonner Que de la vouloir soupsonner Des deffauts d’vn sexe infidelle :
84 Si l’on en croit mille bontez
Et mille rares qualitez Qui sont d’vne marque immortelle, Les sentimens de cette Belle 88 Sont diuins comme ses beautez.